Une étoile est née. Le 26 juin dernier, à la stupéfaction générale, y compris la sienne, Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, découvre en direct qu'elle vient de remporter la primaire du Parti démocrate pour le siège de député de la 14e circonscription de New York, qui recouvre des quartiers d'immigrés du Bronx et du Queens. La séquence a fait le bonheur des journaux télé. Donnée perdante dans les sondages, elle a, au contraire, écrasé Joe Crowley avec plus de 57 % des voix. Or, ce dernier, deux fois plus âgé qu'elle, était un pilier du Parti démocrate. Elu à la Chambre des représentants depuis deux décennies, soutenu par son parti, il disposait d'un budget de campagne vingt fois supérieur à celui de la novice et de solides réseaux dans les allées du pouvoir. En cas de victoire démocrate à la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat, le 6 novembre, ce baron était même pressenti pour présider l'assemblée !
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Une étoile est née. Le 26 juin dernier, à la stupéfaction générale, y compris la sienne, Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, découvre en direct qu'elle vient de remporter la primaire du Parti démocrate pour le siège de député de la 14e circonscription de New York, qui recouvre des quartiers d'immigrés du Bronx et du Queens. La séquence a fait le bonheur des journaux télé. Donnée perdante dans les sondages, elle a, au contraire, écrasé Joe Crowley avec plus de 57 % des voix. Or, ce dernier, deux fois plus âgé qu'elle, était un pilier du Parti démocrate. Elu à la Chambre des représentants depuis deux décennies, soutenu par son parti, il disposait d'un budget de campagne vingt fois supérieur à celui de la novice et de solides réseaux dans les allées du pouvoir. En cas de victoire démocrate à la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat, le 6 novembre, ce baron était même pressenti pour présider l'assemblée ! Au lieu de quoi, c'est désormais la jeune et inexpérimentée native du Bronx qui est quasi assurée de remporter cette circonscription réputée imperdable pour les démocrates. Et de s'en aller à Washington, où elle deviendra la plus jeune congressiste de l'histoire des Etats-Unis. En attendant, elle ne lâche rien. " Notre circonscription vote à 85 % démocrate mais nous allons continuer à faire campagne jusqu'au 6 novembre car nous ne prenons rien pour acquis et le changement se prépare sur le terrain ", lançait, fin septembre dernier, la candidate, au charme indiscutable, lors d'un meeting dans un restaurant portoricain du Bronx bourré de journalistes. Si Alexandria Ocasio-Cortez est devenue du jour au lendemain une attraction de la vie politique américaine, ce n'est pas uniquement en raison de son destin improbable : celui d'une jeune femme d'origine portoricaine qui, voilà encore un an, était barmaid dans un restaurant de Manhattan, vers Union Square. Membre des Democratic Socialists of America (DSA), un groupe proche de Bernie Sanders, elle défend des idées de gauche dans un pays où la guerre froide a rendu le vocable " socialisme " tabou. Ses chevaux de bataille ? La création d'un système de couverture médicale universelle, l'université gratuite, la lutte anticorruption, le combat contre le changement climatique. " Aux Etats-Unis, on a tendance à penser que ces politiques, notamment dans le domaine de la santé, ne sont pas réalisables. Pourtant, le Canada et l'Europe les appliquent. Et ça marche. Leur mise en oeuvre n'est qu'une question de volonté politique ", insiste-t-elle, lors de son meeting au Bronx. La nouvelle égérie des médias, très populaire parmi la génération Millennials (les 18-38 ans), milite en outre pour l'abolition d'ICE (Immigration and Customs Enforcement), l'agence chargée d'arrêter et d'expulser les immigrés clandestins, qui a récemment arraché à plusieurs centaines de familles latinos leurs enfants, suscitant une vague d'indignation. Pour sa part, Alexandria Ocasio-Cortez a éprouvé la dureté de la vie dès l'âge de 18 ans. La mort de son père adoré, d'un cancer du poumon, à 48 ans, jette alors sa famille dans la précarité. Alexandria décide de travailler dans des restaurants tandis que sa mère multiplie les petits boulots. Après des études d'économie et de relations internationales à l'université de Boston (Massachusetts), la jeune femme rentre à New York, où elle s'implique dans plusieurs initiatives de soutien à la communauté hispanique du Bronx. En 2016, elle rejoint la campagne de Bernie Sanders, contre Hillary Clinton. Après la victoire de Donald Trump, l'activiste sillonne l'Amérique en voiture. " Je voulais voir de mes yeux ce qui se passait aux Etats-Unis ", explique-t-elle, après avoir visité la ville industrielle de Flint (Michigan), théâtre d'une retentissante crise de l'eau potable en 2016, et la réserve de Standing Rock (Dakota du Sud), où une tribu amérindienne mène un combat de longue haleine contre la construction d'un pipeline sur ses terres. Après ce road- trip, elle est contactée par Brand New Congress, un groupe de déçus de l'establishment démocrate qui incite les jeunes talents de gauche à se présenter au Congrès. Elle accepte et se lance dans une intense campagne de terrain, avec des moyens limités. " On a dit de moi que j'étais mal informée, naïve ou intransigeante ", se souvient-elle. De fait, sur la chaîne Fox News (pro-Trump), comme au sein du Parti républicain, les critiques pleuvent. La jeune femme est accusée de défendre un programme utopique sans être capable d'expliquer en détail comment il est possible de financer une couverture sociale pour tous ou l'université gratuite. Pour les démocrates, Alexandria Ocasio-Cortez est, à l'inverse, une source d'inspiration. Depuis sa victoire surprise, elle sillonne le pays afin de soutenir d'autres candidats étiquetés " socialistes " ou " progressistes ". Et il y a de quoi faire : les élections de mi-mandat de 2018 sont marquées par la présence inédite de nombreux candidats " socialistes ". Une véritable vague. " Nous vivons dans une ère conservatrice depuis l'élection de Ronald Reagan, dans les années 1980, confie, en aparté, le célèbre économiste Jeffrey Sachs, présent au meeting du Bronx. Or, aujourd'hui, les Etats-Unis cherchent de nouvelles idées politiques car beaucoup de choses fonctionnent de travers. " L'avènement de l'activiste annonce-t-il le début d'un renouvellement de la classe politique ? Jeffrey Sachs en est convaincu : " Elle deviendra un des leaders qui comptent. " Ses supporteurs les plus enthousiastes, eux, lui voient carrément un destin présidentiel. Et l'on pense soudain à Frank Sinatra chantant New York, New York : " If I can make it there, I'll make it anywhere ! " (" Si je peux réussir là (à New York), je réussirai n'importe où ! "). Par Alexis Buisson.