"On m'a dit que j'étais vice-président à rien... Écoutez, je n'ai pas le goût du ridicule, je n'ai jamais eu le goût de ne rien faire, donc bien sûr je quitte le Front national."

L'annonce est claire et directe. On ne peut plus limpide. Florian Philippot a décidé de claquer la porte du parti dont il est membre depuis six ans. Ce retrait n'a étonné personne. C'était la suite logique de plusieurs semaines de conflits ouverts entre Marine Le Pen et celui qui était considéré comme son fidèle bras droit.

L'ancienne candidate à l'élection présidentielle avait sommé Philippot de quitter la présidence de son association "Les Patriotes" (que certains considèrent comme un micro parti), créée dans la foulée de la défaite à l'élection présidentielle en mai dernier. De nombreux membres du Front national ont été agacés par la création de cette association, et encore plus par la promotion médiatique qu'en faisait Florian Philippot. Pour un cadre du parti, interrogé par Le Monde, le conflit d'intérêt entre les deux mouvements était évident. Après plusieurs avertissements, Marine Le Pen a décidé de lui retirer mercredi 20 septembre l'élaboration de la stratégie de communication du Front national. En tant que premier porte-parole du parti, Florian Philippot était un habitué des plateaux télé et des matinales radios.

Rélégué au statut de vice-président sans "fonction exécutive" particulière, le député européen estime en avoir vu assez et dit stop au parti qui l'aura révélé au grand public.

Florian Philippot avait rencontré Marine Le Pen en 2009 avant d'être propulsé fin 2011 directeur stratégique de campagne de la candidate frontiste pour les présidentielles de 2012. Il était surtout l'un des artisans de la "dédiabolisation" du FN, où le discours autrefois très dur, notamment sur l'immigration et sur les questions identitaires, a laissé place à une stratégie plus centrée sur un souverainisme anti-européen et sur la question sociale. Très peu en phase avec cette nouvelle ligne, Jean-Marie Le Pen n'avait jamais caché son inimitié envers le désormais ex-numéro 2 du parti. "C'est une cause de faiblesse qui disparaît, et je m'en félicite", s'était réjoui l'ancien homme fort du FN dans les colonnes du Figaro. Ambiance.

La crise couve, un climat délétère

Le départ de Florian Philippot a par conséquent créé une scission au sein du Front national, à tel point que plusieurs membres du parti ont décidé de lui emboîter le pas. Plusieurs proches de l'eurodéputé ont ainsi annoncé leur retrait du parti frontiste, comme sa lieutenante Sophie Montel, également élue à l'Europe (elle avait déjà été virée de son poste de présidente du groupe FN au conseil régional de Bourgogne Franche-Comté), son directeur de cabinet, ainsi que Philippe Murer, conseiller économique. Plusieurs conseillers régionaux, notamment des Hauts-de-France, ont eux aussi quitté le front, suite "au revirement sur la question de l'euro" et "la ligne inaudible du parti".

De l'autre côté, la démission de M. Philippot a délié quelques langues, et plusieurs membres ont rivalisé de créativité pour le manifester. Louis Aliot, cadre du parti et compagnon de Marine Le Pen, a publié une photo de montgolfière avec cette légende : "Fait divers dans le PAF : gonflée à l'hélium médiatique, une montgolfière se crashe!" Wallerand de Saint-Just, trésorier du parti, l'a joué plus "soft", et s'est contenté de dénoncer les "mensonges indignes" de Florian Philippot. Robert Ménard, maire de Béziers et allié du FN, a qualifié la démission de Philippot de "bonne nouvelle" car il "incarne une ligne politique néfaste pour le courant de pensée que nous représentons."

De nombreux cadres du parti ont de plus manifesté un soutien sans faille à leur présidente, comme Steeve Briois, député européen.

Les profondes divergences étaient déjà connues entre les partisans de la ligne "Philippot" et les autres, et la création de l'association "Les Patriotes" a été la goutte qui a fait débordé le vase. Florian Philippot n'avait pas d'autre choix que de démissionner. Le départ de celui qui incarnait une vision différente de l'ancien Front national risque donc de réduire le nombre d'électeurs qui avaient été séduits par cette nouvelle approche. Beaucoup s'accordent sur le fait que le départ de Philippot ne sera bénéfique pour personne. "On préfère se recroqueviller sur le petit matelas électoral, et du coup, celui qui nous tirait vers le haut, on n'en a plus besoin, on s'en débarrasse", regrettait d'ailleurs Sophie Montel, mercredi 20 septembre. Le FN n'a pas réalisé de scores en perpétuelle évolution uniquement grâce à l'action de Philippot, mais il est impossible de nier son influence.

Une crise qui dure

Le départ d'une des figures du Front national s'ajoute à la série de coups durs que subit le parti depuis ce fameux soir de débat d'entre-deux-tours, où Marine Le Pen avait complètement manqué son rendez-vous face à Emmanuel Macron. Le parti d'extrême droite espérait se refaire une santé lors des législatives quelques semaines plus tard. Mais malgré un très bon score de sa présidente, les résultats finaux ont été en deçà des attentes pour le parti frontiste. Seuls 8 députés siègent aujourd'hui à l'Assemblée nationale, soit un nombre insuffisant pour former un groupe parlementaire (il en faut 15), qui confère beaucoup d'avantages. Le Front national a d'ailleurs été presqu'inaudible depuis les élections législatives. La force politique qui incarne le plus l'opposition à la politique prônée par Emmanuel Macron et son gouvernement est en fait La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, notamment en ce qui a eu trait aux débats autour de la réforme du code du travail.

Depuis la défaite à la présidentielle, le FN semble bien coupé entre "marinistes" et "philippotistes". Les dissensions au sein du parti n'étaient pas inconnues du grand public. Mais la crise est bien là, surtout que le Front national a été très discret dans le débat public depuis la fin des élections législatives. La démission de Florian Philippot ajoute encore un peu plus de flou quant à la stratégie et la ligne politique que va adopter le parti de Marine Le Pen. Le 9 septembre dernier à Brachay, Marine Le Pen trônait devant une bannière qui indiquait "En avant pour un nouveau front". Mais lequel ?