Douze coups de couteau. Peut-être plus. On ne sait pas. Une chose est sûre : hier soir, vers 23 h 27, à la table n°1, le travail des couverts (couteaux, fourchettes, cuillères, hachoirs) soutenait une intense conversation. Par les vitraux losangés de vert et de jaune, l'obscurité tombait dru. Penchés sur un stoemp fumant et deux chandelles, ils étaient une bonne quinzaine au bord de la table, au bord du partir, au bord de la nuit. Privés d'électricité. Captifs d'un étau de neige.
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Douze coups de couteau. Peut-être plus. On ne sait pas. Une chose est sûre : hier soir, vers 23 h 27, à la table n°1, le travail des couverts (couteaux, fourchettes, cuillères, hachoirs) soutenait une intense conversation. Par les vitraux losangés de vert et de jaune, l'obscurité tombait dru. Penchés sur un stoemp fumant et deux chandelles, ils étaient une bonne quinzaine au bord de la table, au bord du partir, au bord de la nuit. Privés d'électricité. Captifs d'un étau de neige. Sous la lumière bipolaire s'égosillent, en vrac, un médecin grec trapu, un colonel anglais, une Américaine en peignoir rouge, un diplomate hongrois, un vieux Belge moustachu, un Italien en surpoids, une missionnaire suédoise et le fantôme plutôt mignon d'une fillette britannique - Daisy - qui n'arrête pas de courir partout dans les flocons. Comme elle est tendue, ardente, vivante (malgré la mort), Daisy. A minuit et quart, la poitrine penchée très bas vers l'avant, les jambes loin derrière - comme du caramel mou - la fillette s'empare d'une bougie et fonce sur la terrasse, en tourbillonnant, entraînant bientôt tout le monde dans sa course folle, une fois le dernier des 67 pousse-cafés avalés. - Par ici ! - What ?- LA CHANDELLE ! - Mais pourquoi ? - Cours ! - J'aimerais quand même bien savoir où on va comme ça... - Moi, je vais avec le colonel. - Hein ? - Tiens-la plus haut, cette bougie, GODVERDOMME ! - Je ne comprends plus rien ! Où est la petite ? - Aïe ! Ouille ! - Mais qu'est-ce qu'ils disent ? - Ils disent qu'il faut courir plus vite ! - Ma dai ! Ça fait vingt ans que je n'ai pas couru ! - Sorry : merre van a WC ? - M'enfin, comme si c'était le moment de vouloir aller pisser, fieu ! - Daisy ! STOP !La spectrale fillette anabolisée s'arrête enfin devant un bosquet de rhododendrons, souffle comme un jeune sanglier ardennais ; puis, elle mouche les deux chandelles. A cet instant précis, dans l'obscurité glacée, la Suédoise pousse un cri sinistre que seuls quelques politiciens belges ont eu l'infortune d'entendre : - HJÄLP ! - Hastings, je pense que ce hurlement signifie " A l'aide ". - POIROT ? ! C'est vous ? ! But alors, vous n'êtes pas mort ? - Alas, Hastings : vous lisez décidément trop de romans policiers. - But... la nécrologie dans le journal ? ! Votre disparition pendant quarante et un ans ? (1) - J'avais besoin de vacances, Hastings. On ne saura jamais ce qui respirait sous les branches du rhododendron, pas plus qu'on ne saura ce qu'il est advenu de la Suédoise ou pourquoi le fantôme courait si vite. Mais, à l'heure où une ex-ministre française joue à la camarde sur Twitter, à une époque où l'AFP enterre un PDG avant l'heure, une seule et unique question mérite d'être posée : qui faut-il enterrer, après un décès qui n'a jamais eu lieu ? Mais c'est pas tout ça : l'heure tourne ! Où est encore passé le serveur ? S'agirait pas de louper le film qui va démarrer à 20 h 15 sur la Une... (1) Le 6 août 1975, le New York Times publia la nécrologie d'Hercule Poirot (fait inédit, dans la presse). Aujourd'hui, le détective revit dans le jeu vidéo Agatha Christie : The A.B.C. Murders.