Elle se devine dans la brume, au bout d'une route cahoteuse, à une quarantaine de kilomètres de Rio de Janeiro : une forêt inextricable de tubes métalliques, de colonnes de distillation et de cheminées géantes qui s'étire dans la plaine d'Itaborai. Impossible d'approcher davantage, car le propriétaire des lieux, le groupe pétrolier Petrobras, n'aime guère les visiteurs. Et pour cause. Huit ans après le début de sa construction, cet immense complexe industriel n'a toujours pas craché la moindre fumée.
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Elle se devine dans la brume, au bout d'une route cahoteuse, à une quarantaine de kilomètres de Rio de Janeiro : une forêt inextricable de tubes métalliques, de colonnes de distillation et de cheminées géantes qui s'étire dans la plaine d'Itaborai. Impossible d'approcher davantage, car le propriétaire des lieux, le groupe pétrolier Petrobras, n'aime guère les visiteurs. Et pour cause. Huit ans après le début de sa construction, cet immense complexe industriel n'a toujours pas craché la moindre fumée. L'annonce avait pourtant été faite en grande pompe. En 2006, le président de la République d'alors, l'emblématique Lula da Silva, proclame dans un discours enflammé le démarrage d'un projet pharaonique baptisé "Comperj". Cet investissement de 6,5 milliards de dollars comprend la construction de deux raffineries, d'une usine pétrochimique et d'une unité de traitement du gaz. Quelque 200 000 emplois sont annoncés, à Itaborai et dans sa région. Mais la crise économique et la chute du cours du pétrole ont changé la donne. Le vaste scandale de corruption qui a secoué Petrobras, en éclaboussant l'ensemble de la classe politique, a été le coup de grâce. Entre 2 et 3 milliards d'euros d'argent public auraient été détournés via des systèmes de surfacturation de contrats organisés par des entreprises de travaux publics. Les bénéficiaires ? Des parlementaires proches du pouvoir. Sur le plan économique aussi, le "Petrogate " a eu des conséquences désastreuses. L'endettement du groupe pétrolier dépasse aujourd'hui les 130 milliards de dollars, "dont 10 doivent être remboursés dans les douze prochains mois", selon une étude récente de la banque Natixis. Plus grave, Petrobras a drastiquement réduit ses investissements. Parmi eux, le Comperj. "Les travaux ont stoppé du jour au lendemain, à la fin de 2014, alors que la première raffinerie n'était toujours pas terminée, raconte Ferreira Cerqueira Souza, un soudeur de 59 ans venu du nord-est du Brésil il y a quatre ans. Nous étions plus de 30 000 sur le site. Aujourd'hui, seuls quelques centaines d'employés assurent encore la surveillance et l'entretien des installations." Léopold Cunha, un autre soudeur, croisé au siège du syndicat des ouvriers métallurgistes, a, lui aussi, vécu cette descente aux enfers. "Je gagnais bien ma vie, mais mon sous-traitant m'a licencié lorsque Petrobras a cessé de le payer, dit-il. J'ai eu de la chance de recevoir des indemnités. D'autres ne les ont jamais obtenues." Il montre quelques photos de la raffinerie sur son téléphone portable : "Il y a encore beaucoup de matériel à l'intérieur de l'usine, mais personne n'en prend soin, poursuit-il. Les machines neuves ne sont pas entretenues, des tuyaux de gaz qui devaient servir à la construction d'un pipeline gisent dans la boue en attendant d'être soudés. Un vrai gâchis." A Itaborai, ville sans âme située à quelques kilomètres du Comperj, le traumatisme est d'autant plus profond que l'expansion a été, durant quelques années, phénoménale. L'immobilier flambait, la main-d'oeuvre affluait de partout, attirée par des salaires mirobolants. Entre 2006 et 2013, la population a crû de 21 %. Et puis, la fièvre de l'or noir est retombée. "Pour les habitants, le réveil a été brutal, raconte Ricardo Pestana, président de la chambre des dirigeants de magasins. Des centaines de sociétés s'étaient créées : ingénierie, fabrication de composants... Lorsque Petrobras a eu ses problèmes, la plupart des fournisseurs ont fait faillite. Aujourd'hui, la ville compte plus de 4 000 bureaux vides." Le long de l'artère principale, la plupart des boutiques sont fermées. Placardés sur des rideaux de fer, des panneaux "Aluga-se" - à louer. Dans le centre, les tours en verre ne sont, en réalité, pas terminées. Dans l'imposant centre commercial Hellix, une cinquantaine de box poussiéreux attendent preneur. Les étages sont déserts. Tout en haut, les 108 chambres d'un hôtel ultramoderne n'ont jamais accueilli le moindre client. "Le promoteur avait vendu tous les lots avant que les travaux n'aient commencé, se souvient une technicienne qui avait participé à sa construction. Mais l'immeuble a été mis en service au moment où le scandale Petrobras a éclaté. Les investisseurs ont jeté l'éponge. Certains d'entre eux ne sont même pas venus chercher leurs clé !" Promise à devenir un eldorado, Itaborai s'est transformée en ville fantôme. Dans le quartier d'Itambi, l'un des plus pauvres de la ville, Jaqueline Mariana, une femme de ménage de 36 ans, ne se remet pas du traumatisme. "Lorsque je partais travailler, à 5 heures du matin, je voyais les ouvriers en tenue orange rejoindre en bus le complexe pétrochimique, raconte-t-elle en montrant la rue, aujourd'hui déserte, où elle habite encore. Tout le monde voulait travailler là-bas. Mon cousin, maçon, gagnait 1 600 reais par mois (442 euros). Je rêvais que mon mari s'y fasse embaucher. Nous avions préparé son CV, mais il n'a pas eu le temps de l'envoyer." Soudain, elle se tourne vers son fils qui vient de tomber de vélo : "Ne te blesse pas, il n'y a plus d'hôpital ici !" Ça n'a pas toujours été le cas : "Il y a quelques années, le centre de santé comptait tellement de médecins qu'il n'y avait pas assez de patients, poursuit-elle. Ma grand-mère y allait souvent pour contrôler sa tension. Aujourd'hui, il ne reste qu'un toubib. Les autres sont partis, car ils n'étaient plus payés. Les médicaments manquent. Pour accoucher, il faut aller à São Gonçalo, à 25 kilomètres d'ici." La déroute de Petrobras, grand contributeur au budget municipal, a asséché les caisses. "Nos recettes ont été divisées par deux, se plaint le maire, Helil Cardozo. Nous ne parvenons même plus à entretenir ce que nous avons construit. Nous avions ouvert une clinique-école spécialisée dans l'accueil des autistes, une première au Brésil. Où trouver l'argent pour continuer à la faire tourner ? Il faut faire des sacrifices. Nous avons par exemple baissé les salaires des fonctionnaires de 20 %." Au collège Luzia Gomes de Oliveira, dans le sud-ouest de la ville, cette mesure a fait grincer des dents. Surveillante en chef, Arienete Sicva gagne 627 reais (173 euros mensuels). Depuis plusieurs mois, elle est rémunérée avec dix jours de retard. "Et je n'ai pas encore touché mes congés payés, ajoute-t-elle. Mais je peux m'estimer heureuse. Les vacataires, eux, n'ont rien touché depuis trois mois." En lisant le journal, elle a appris que le groupe de travaux publics Oderbrecht avait demandé l'équivalent de 276 millions d'euros au gouvernement de l'Etat de Rio pour finir à temps les infrastructures des Jeux olympiques. "C'est du chantage, fulmine-t-elle. Ils ont fait la même chose lors de la Coupe du monde. Ils laissent filer les délais, puis ils mettent le couteau sous la gorge de l'administration. Et ça marche : elle a payé sans sourciller. Après, on nous explique que l'on ne peut pas payer nos salaires !" Aux dernières nouvelles, Petrobras serait sur le point d'injecter 5 milliards d'euros pour construire l'unité de conditionnement du gaz et réembaucher 5 500 personnes. Un effort colossal, au vu de la situation financière du groupe. Mais le Comperj est stratégique pour le gouvernement brésilien, qui importe encore l'essentiel de ses produits pétroliers raffinés. Ce serait une bonne nouvelle pour les "oubliés d'Itaborai", même s'il faudra du temps pour retrouver un peu de souffle. "La valeur des biens immobiliers a chuté de 30 à 40 %, rappelle Ricardo Pestana. Les investisseurs ne reviendront pas sans de fortes incitations fiscales. La municipalité d'Itaborai en a-t-elle les moyens ? Malheureusement non. Les faillites vont donc continuer, et l'on ne retrouvera jamais le niveau d'activité que l'on a connu." Frappée par la malédiction de l'or noir, Itaborai n'est, semble-t-il, pas près de se relever. A l'image d'un Brésil dont Petrobras, son bras armé, a fait les belles heures... et les malheurs. De nos envoyés spéciaux, Charles Haquet et Morgann Jezequel