Le président américain Donald Trump a estimé que l'opération d'Ankara était "une mauvaise idée". En début de semaine, c'est pourtant le retrait des troupes américaines de secteurs frontaliers en Syrie et les déclarations contradictoires de la Maison blanche qui ont ouvert la voie à l'offensive.

Mercredi, des régions voisines de la Turquie, notamment les zones de Tal Abyad et de Ras al-Aïn, ont été bombardées par l'aviation et l'artillerie turques, une offensive annoncée par le président turc Recep Tayyip Erdogan dont l'objectif est d'éloigner de la frontière la puissante milice kurde syrienne des Unités de protection du peuple (YPG).

Les forces kurdes ont annoncé la mort de deux "civils", tandis que des "milliers de déplacés" ont fui les zones bombardées, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH).

L'offensive a provoqué un tollé international. Le Conseil de sécurité de l'ONU se réunira en urgence jeudi.

A Ras al-Aïn, un correspondant de l'AFP a entendu une forte explosion et vu s'élever de la fumée tout près de la frontière, ajoutant que des avions survolaient le secteur.

Il a fait état de tirs d'artillerie visant en continu la ville et provoquant la fuite de dizaines de civils à bord de motos et voitures, partant même à pied, tirant leurs valises et des sacs de voyage bourrés d'affaires.

Equipés de lance-roquettes, des combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de combattants kurdes et arabes dominée par les YPG, se sont déployés dans la ville, selon le correspondant.

- "Mobilisation générale" -

Les médias turcs ont rapporté que 8 projectiles tirés par les YPG étaient tombés sur les villes turques frontalières d'Akçakale et de Nusaybin, sans faire état de victime.

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L'offensive de la Turquie est la troisième en Syrie depuis 2016. Elle ouvre un nouveau front dans un conflit qui a fait plus de 370.000 morts et des millions de déplacés depuis 2011.

"Les Forces armées turques et l'Armée nationale syrienne (des rebelles syriens soutenus par Ankara, NDLR) ont débuté l'opération +Source de paix+ dans le nord de la Syrie", a annoncé M. Erdogan sur Twitter.

L'opération doit permettre la création d'une "zone de sécurité" destinée à séparer la frontière turque des positions kurdes et accueillir des réfugiés, a-t-il dit. Le ministère turc de la Défense a assuré que tout était fait pour éviter les pertes civiles.

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Alliées aux Occidentaux dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI), les YPG sont considérées par Ankara comme une organisation "terroriste", pour leurs liens avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).

"Ce matin, la Turquie, membre de l'Otan, a envahi la Syrie. Les Etats-Unis ne soutiennent pas cette attaque et ont clairement indiqué à la Turquie que cette opération était une mauvaise idée", a souligné M. Trump dans un bref communiqué.

Il avait pourtant paru donner son feu vert à une telle opération, avant de nuancer ses propos et d'assurer que Washington n'avait "pas abandonné les Kurdes".

Quelques heures avant le début de l'offensive, les Kurdes de Syrie, confrontés aux atermoiements de leur allié américain, avaient décrété une "mobilisation générale", tout en appelant Moscou à intervenir pour faciliter un dialogue avec Damas.

- "Priez pour nos alliés" -

Le déclenchement de l'offensive a été fermement condamné par plusieurs pays qui craignent un chaos susceptible d'ouvrir la voie à un retour en force de l'EI, et qui fait planer l'incertitude sur le sort des jihadistes prisonniers des YPG.

Le porte-parole de M. Erdogan, Ibrahim Kalin, a appelé les pays européens à "reprendre" leurs ressortissants ayant intégré l'EI et aujourd'hui détenus par les forces kurdes.

Le gouvernement belge suit la situation de près

Le gouvernement belge suit de près l'évolution de la situation au Nord de la Syrie où il y a un risque, qu'en raison de l'opération militaire menée par la Turquie, des combattants belges s'échappent des camps où ils sont détenus, a affirmé mercredi le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V).

Le ministre réagissait ainsi à des propos tenus mardi soir par le directeur de l'OCAM, Paul Van Tigchelt. Interrogé par la VRT au cours de l'émission Ter Zake, celui-ci avait qualifié de "pas impossible" que certains combattants belges partis en Syrie et détenus dans des camps kurdes profitent de l'opération turque pour prendre la fuite".

Il avait toutefois également indiqué qu'il était désormais plus difficile qu'auparavant, pour ceux-ci, de se rendre en Europe en raison des mesures anti-terroristes prises entretemps.

M. van Tigchelt n'avait pas non plus caché que l'avantage de pouvoir poursuivre, juger et emprisonner ces personnes en Belgique résidait dans leur maintien sous contrôle. C'est moins sûr sur ce plan, s'ils sont jugés en Irak, avait-il ajouté en substance.

"Le directeur de l'OCAM ne s'est pas exprimé contre un jugement en Irak, une piste qui est toujours examinée en Belgique, dans un cadre européen, avec respect pour les droits de l'homme", a réagi mercredi le ministre de la Justice.

Aux yeux de Koen Geens, M. Van Tigchelt a par contre bien insisté sur le fait que le changement de situation pouvait aussi avoir un impact sur celle des combattants en Syrie.

"Il n'est pas inimaginable que des combattants en Syrie puissent s'échapper de camps où ils sont détenus et tenter de revenir en Belgique en l'absence de contrôle. C'est sur ce danger que nos services de sécurité insistent. Le gouvernement suit l'évolution de la situation de près. Il prendra ses responsabilités et décidera de ce qui est le mieux pour la sécurité des citoyens", a ajouté le cabinet du ministre de la Justice.

Paris a "très fermement" condamné l'incursion turque. Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a exigé l'arrêt de l'offensive, pendant que l'Allemagne a estimé que l'opération risquait "de provoquer une résurgence" de l'EI.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne © BELGAIMAGE

Aux Etats-Unis, un poids lourd des Républicains et proche de M. Trump, Lindsey Graham, a vivement dénoncé l'opération d'Ankara.

"Priez pour nos alliés kurdes qui ont été honteusement abandonnés", a-t-il écrit sur Twitter. "Je vais mener les efforts aux Congrès pour qu'Erdogan paie très cher".

Avant le déclenchement de l'offensive, le président russe Vladimir Poutine avait appelé M. Erdogan à "bien réfléchir". L'Egypte a pour sa part condamné une "attaque inacceptable".

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Amnesty international a souligné qu'"à la fois les forces turques et kurdes" avaient, "dans le passé, mené des attaques aveugles en Syrie" ayant "fait de nombreuses victimes parmi les civils".

L'ONG a exhorté à faire en sorte que "cela ne se reproduise pas".

Le pouvoir de Bachar al-Assad s'est engagé à "contrecarrer toute agression" de la Turquie, se disant prêt à "accueillir dans son giron" la minorité kurde.

Longtemps marginalisés et victimes des discriminations du pouvoir central, les Kurdes ont réussi à instaurer une autonomie de facto à la faveur du conflit qui ravage la Syrie depuis 2011.

Au moins 18.000 combattants syriens supplétifs d'Ankara ont été mobilisés pour participer à l'offensive, a affirmé mercredi un de leurs porte-parole.

Ces combattants appartiennent à des factions regroupées au sein de l'Armée nationale syrienne (ANS), une coalition de

Les Kurdes de Syrie, longtemps marginalisés, à l'autonomie fragile dans le Nord

Les Kurdes de Syrie, dont une milice est ciblée mercredi par une opération militaire turque, ont instauré une autonomie fragile sur les territoires qu'ils contrôlent dans le nord du pays en guerre, et qui abritent d'importants champs pétroliers et représentent près de 30% du territoire syrien.

Après deux précédentes opérations, Ankara a lancé mercredi une offensive en Syrie contre la milice des Unités de protection du peuple (YPG), qu'elle considère comme un groupe "terroriste" mais qui est soutenue par les pays occidentaux.

- Discrimination -

Installés surtout dans le nord de la Syrie, les Kurdes, essentiellement sunnites avec des minorités non musulmanes et des formations politiques souvent laïques, représentent 15% de la population syrienne, selon les estimations.

Ils ont souffert de décennies de marginalisation et d'oppression, et n'ont cessé de réclamer la reconnaissance de leurs droits culturels et politiques.

- Neutralité -

Dès le début du conflit déclenché en 2011 avec la répression sanglante par l'armée de manifestations prodémocratie pacifiques, le régime fait un geste envers les Kurdes.

Le président Bachar al-Assad naturalise 300.000 Kurdes "apatrides" après un demi-siècle d'attente et de protestations. Ces Kurdes de Syrie s'étaient vus retirer leur nationalité après un recensement controversé en 1962.

Les Kurdes tentent ensuite de rester à l'écart du conflit. Ils adoptent une position "neutre" envers le pouvoir et la rébellion, essayant d'empêcher les rebelles de pénétrer dans leurs régions pour éviter des représailles du régime.

A la mi-2012, les forces gouvernementales quittent des positions dans le nord et l'est du pays, prises par les Kurdes. Ce retrait est perçu comme destiné essentiellement à encourager les Kurdes à ne pas s'allier aux rebelles.

- "Région fédérale" -

En 2013, le Parti de l'Union démocratique kurde (PYD, principal parti kurde syrien) proclame une semi-autonomie.

En 2016 est annoncée la création d'une "région fédérale" composée de trois cantons: Afrine (nord-ouest) dans la province d'Alep, Euphrate (nord) sur une partie des provinces d'Alep et de Raqa et Jaziré (nord-est) qui correspond à la province de Hassaké.

Cette initiative s'apparente à une autonomie de facto, qui reste fragile. Les Kurdes vont alors s'attirer l'inimitié des forces de l'opposition, en plus de l'hostilité de la Turquie voisine.

Ils se dotent d'un "contrat social", sorte de Constitution. En 2017, les habitants des régions kurdes élisent leurs conseils municipaux.

- Antijihadistes -

L'aile armée du PYD, les Unités de protection du peuple (YPG) a été dès 2014 l'une des principales forces combattant le groupe jihadiste Etat islamique (EI).

Début 2015, les forces kurdes, soutenues par les frappes de la coalition conduite par les Etats-Unis, chassent l'EI de Kobané, à la frontière turque, après plus de quatre mois de violents combats.

En octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25.000 Kurdes et 5.000 Arabes, tous Syriens, sont créées. Dominées par les YPG, les FDS vont recevoir une aide conséquente des Etats-Unis, en armement et en formations mais aussi en soutien aérien.

En octobre 2017, les FDS chassent l'EI de son fief de Raqa. En mars 2019, elles s'emparent de son ultime bastion syrien, Baghouz.

- Opérations turques -

Début 2018, la Turquie lance une offensive terrestre et aérienne contre les YPG dans la région d'Afrine. Elle considère ces milices comme la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une rébellion dans le sud-est de la Turquie depuis plus de 30 ans.

L'offensive intervient après l'annonce par la coalition antijihadistes de la création d'une "force frontalière" composée notamment de combattants kurdes, projet qui a suscité la colère d'Ankara.

Déjà, en août 2016, la Turquie avait mené une offensive dans le nord de la Syrie, officiellement pour repousser à la fois les milices kurdes et l'EI.

- Lâchés par Trump -

Fin 2018, Donald Trump annonce le retrait des militaires américains de Syrie.

Les Kurdes préviennent qu'ils ne pourront mener à bien leur lutte contre l'EI s'ils doivent combattre la Turquie, qui a menacé à plusieurs reprises de lancer une offensive contre les milices YPG.

Mais le 6 octobre 2019, Washington annonce que les troupes américaines vont se retirer des abords de la frontière turque car la Turquie va "bientôt" mettre en oeuvre une "opération prévue de longue date" dans le nord du pays.

Le lendemain, Donald Trump réoriente son discours, assurant ne pas avoir "abandonné" les Kurdes et menaçant d'anéantir l'économie de la Turquie si celle-ci "dépassait les bornes".