Du haut des 55,6 mètres de sa coupole, corseté par quatre minarets, cet édifice que Michel-Ange voulut surpasser en édifiant la coupole de Saint-Pierre de Rome (136,57 mètres), Hagia Sophia, en grec (" Sainte Sagesse "), Ayasofya en turc, est un des plus hauts symboles du basculement de civilisation qui s'accomplit avec la conquête ottomane sous la bannière de l'islam. La construction remonte à l'empereur Justinien, qui l'inaugura en 537 ; elle prit alors la place d'une première basilique voulue par l'empereur Constantin lui-même, fondateur de la ville (" polis "), qui allait porter son nom et qui fit passer le monde romain du paganisme au christianisme par l'édit de Milan,...

Du haut des 55,6 mètres de sa coupole, corseté par quatre minarets, cet édifice que Michel-Ange voulut surpasser en édifiant la coupole de Saint-Pierre de Rome (136,57 mètres), Hagia Sophia, en grec (" Sainte Sagesse "), Ayasofya en turc, est un des plus hauts symboles du basculement de civilisation qui s'accomplit avec la conquête ottomane sous la bannière de l'islam. La construction remonte à l'empereur Justinien, qui l'inaugura en 537 ; elle prit alors la place d'une première basilique voulue par l'empereur Constantin lui-même, fondateur de la ville (" polis "), qui allait porter son nom et qui fit passer le monde romain du paganisme au christianisme par l'édit de Milan, en l'an 313, ouvrant ainsi le chapitre déterminant de l'histoire de l'Europe. Une série de tremblements de terre ravagea la coupole de Sainte- Sophie, reconstruite en 989 par l'architecte arménien Tiridate, mais le pire fut atteint par les profanations causées par la sauvagerie des croisés latins, lors du pillage de Constantinople, en 1204. Cette église phare résuma à elle seule les onze siècles du glorieux Empire byzantin, de langue et de culture grecques, qui se prolongea dans le monde slave, après la prise de la ville par les Ottomans, en particulier à travers la foi orthodoxe de la Russie. Dans tout cela, rien de turc. Sauf après la victoire définitive de Mehmet II sur les Byzantins, ainsi résumée par l'historien Georges Minois, dans sa remarquable Histoire du Moyen Age (Tempus) : " La prise de Constantinople par les Turcs : derrière cette expression neutre [...] se cache une hideuse réalité humaine, dans laquelle l'islam se révèle encore plus odieux que le christianisme lors de la prise de Jérusalem. "Une ère d'atrocités que Mustafa Kemal (Atatürk) décida de ne plus exalter en faisant de la basilique-mosquée un musée, en 1934, afin d'ancrer la Turquie dans la modernité et de la rapprocher de l'Europe. Il fit décrocher les énormes panneaux portant le nom d'Allah, de Mahomet et des califes (rétablis en 1951) ; il désaffecta le lieu du culte pour " l'offrir à l'humanité ". Quatre-vingt-cinq ans plus tard, Erdogan voudrait inverser la courbe de l'histoire pour satisfaire les islamistes, d'autant plus que son parti, l'AKP, subit une série de reculs sans précédents aux municipales, notamment à Ankara et à Istanbul ; il qualifie la muséification de " grosse erreur " en tournant le dos au message de tolérance de la spiritualité monothéiste. Non seulement il a les moyens de revenir sur la décision du fondateur de la Turquie, mais il affiche aussi sa volonté d'instrumentaliser l'histoire pour soulever une adhésion populaire à des fins électoralistes. Grâce à la Constitution qu'il a fait adopter en 2017, il peut procéder par décret, sans passer par le Parlement. Quant à l'identité musulmane, il s'applique à la rendre profondément conflictuelle en exacerbant un sentiment de reconquête qui manipule la religion. Après l'attentat islamophobe de Christchurch et la reconnaissance, par les Etats-Unis, de la souveraineté israélienne sur le Golan, Erdogan exploite le contexte de tension pour frapper à la fois ses ennemis intérieurs et s'ériger, partout où s'élève un minaret, en souverain d'une Turquie islamo-nationaliste championne du monde musulman contre un " complot occidental " transformé en leitmotiv indécent.