Des chercheurs de Columbia et de Harvard se sont, au cours des cinq dernières années, penchés sur la manière dont les frères Koch parvenaient à influencer la politique américaine et le rôle joué par l'Americans for Prosperity (AFP). Cette organisation nébuleuse est intimement liée au parti républicain et rivalise même avec ce dernier. Elle agit cependant de façon plus discrète, en coulisses. On retrouve néanmoins son ombre derrière de nombreuses, et parmi les plus importantes, victoires conservatrices du pays.
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Des chercheurs de Columbia et de Harvard se sont, au cours des cinq dernières années, penchés sur la manière dont les frères Koch parvenaient à influencer la politique américaine et le rôle joué par l'Americans for Prosperity (AFP). Cette organisation nébuleuse est intimement liée au parti républicain et rivalise même avec ce dernier. Elle agit cependant de façon plus discrète, en coulisses. On retrouve néanmoins son ombre derrière de nombreuses, et parmi les plus importantes, victoires conservatrices du pays. La vraie marotte de l'AFP est pourtant la législation antisyndicale. Cette haine des syndicats est en partie motivée par la vision libertaire des Koch à propos d'un marché libre et d'un gouvernement à l'action limité. Mais cela cache aussi un calcul plus stratégique. L'AFP a elle-même admis que si elle voulait instaurer un changement durable dans la politique américaine, elle se devait d'affaiblir, en permanence, les organisations qui soutiennent les candidats et les causes libérales et donc surtout le mouvement syndical. Au point d'en faire leur première cible. En effet, selon le président national de l'AFP, Tim Phillips, si les conservateurs n'ont pas réussi à renforcer leur pouvoir au cours des dernières décennies, c'est à cause du fait que les démocrates ont pu s'appuyer sur des syndicats, qui, en particulier dans le secteur public, n'ont fait que gagner en force et en organisation. Ils espèrent donc terrasser ces derniers, notamment en ajustant la législation. Une législation nocive pour les syndicats aurait un impact sur l'affiliation, mais irait bien plus loin que cela. Par exemple, depuis l'adoption de la loi antisyndicale, les taux d'adhésion à des syndicats publics au Wisconsin ont chuté de plus de moitié. Avec moins de membres et de revenus, le poids politique des syndicats chute brusquement. De quoi plomber et pour longtemps les chances des démocrates d'obtenir un poste, surtout dans les échelons plus bas. On estime aussi que cette baisse du pouvoir des syndicats, et de leur capacité à mobiliser au vote, pourrait être une des explications à la victoire surprise de Donald Trump. Un collectif de riches donateurs En Amérique, les riches ont toujours pesé de tout leur poids pour influencer les élections et les politiques. Mais ce qui est neuf, c'est l'avènement de collectifs qui regroupent de grands donateurs. Des centaines de milliardaires et de millionnaires investissent de façon concertée pour modifier les cartes des élections américaines et des activités du gouvernement. C'est beaucoup plus efficace que des contributions ponctuelles et dispersées à des politiciens en particulier. Le vaste réseau politique Koch, au centre duquel se rassemblent régulièrement des centaines de riches conservateurs en est la preuve éclatante. Les deux frères possèdent de vastes ressources, ils peuvent compter sur plus de 50 milliards de dollars à travers Koch Industries, qu'ils peuvent investir dans la politique. Cette société, héritée de leur père, est devenue, sous leur leadership, l'un des plus grands conglomérats privés aux États-Unis, avec des activités réparties dans des dizaines d'industries, dont la fabrication de produits chimiques, la production d'énergie, le papier et l'élevage. Bien que Charles et David aient été des libertaires engagés pendant la plus grande partie de leur vie, ils ont, depuis les années 1980, progressivement renforcé leurs engagements politiques en construisant un vaste réseau d'organisations diverses qui brassent des centaines de millions de dollars qui viennent de leurs propres poches, mais aussi de généreux donateurs. Et que trouve-t-on au centre de cette nébuleuse ? Américains pour la prospérité (AFP).Depuis 2004, l'AFP place son personnel salarié aux niveaux national, régional et des États. L'organisation leur donne également les fonds et les ressources nécessaires pour influencer les élections en déployant des lobbyistes et des volontaires dans les principales campagnes politiques. Les Koch ont créé un outil parfaitement calibré pour remodeler la politique américaine du niveau du conseil municipal en allant jusqu'au Congrès, voire à la Maison-Blanche. Bien que ses activités soient principalement dirigées de manière centralisée depuis son siège en Virginie, l'AFP a des bureaux locaux qui reflètent le caractère fédéré de la politique américaine. Et même si la base n'a pas grand-chose à dire, l'AFP compte près de 3 millions d'activistes citoyens, encadrés par 500 membres rémunérés, tous prêts à être mobilisé pour des candidats et des causes politiques du pays. De quoi rivaliser en nombre et en moyen avec le parti républicain lui-même. Cependant, l'AFP n'est pas un parti politique indépendant, mais une organisation qui s'appuie sur les candidats et les fonctionnaires républicains. En fournissant des ressources pour soutenir les candidats et en faisant pression une fois qu'ils sont élus, l'AFP a réussi à entraîner le parti républicain vers l'extrême droite sur les questions économiques, fiscales et constitutionnelles.L'un des exemples les plus frappants est, selon The Guardian, la métamorphose du Wisconsin. Cet ancien berceau de la syndicalisation du secteur public s'est transformé en un bastion conservateur avec un mouvement syndical à terre ou presque. Or, la même histoire se déroule, en ce moment, dans des dizaines d'autres États. Certes, l'AFP n'a pas connu le même succès partout et a subi d'importants revers comme la réélection de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2012. Mais on ne peut que constater que le réseau Koch a remporté d'importantes victoires dans de nombreux domaines politiques, comme contrecarrer la mise en oeuvre de la Loi sur les soins abordables, ou minimiser les efforts pour lutter contre le changement climatique ou encore l'introduction de réductions d'impôt massives pour les particuliers fortunés et les entreprises. "Nous luttons contre ces taxes et les lois autour du travail, mais ce que nous aimerions vraiment, c'est mettre les syndicats à genoux afin qu'ils n'aient pas les moyens de mener ces combats", a expliqué un membre de l'AFP. Une perspective qui leur permet de prendre un peu de distance avec la présidence chaotique de Trump. Car indépendamment de ce qui se passe à Washington, l'AFP et le réseau Koch ont déjà réussi à changer le terrain politique à plein d'autres niveaux. Des niveaux qui, bien que moins clinquants, n'en sont pas moins primordiaux.