Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi était assassiné dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul par un commando de forces spéciales dépêché en Turquie par le régime de Riyad. Ce 30 juin, le film documentaire du réalisateur américain Bryan Fogel, The Dissident, sortira dans les salles en Belgique. Il décrit les circonstances glaçantes de la mort de l'opposant démembré sur place et le contexte qui y a présidé. Cette opération commanditée par les plus hautes sphères du royaume wahhabite provoqua émotion et indignation dans le monde. Pour autant, l'Arabie saoudite n'a pas été mise, même symboliquement, au ban des nations. Elle participera au sommet du G20 prévu les 30 et 31 octobre à Rome comme si de rien n'était. Comment expliquer cette frilosité? Réponse avec l'ancien haut fonctionnaire du ministère français de la Défense et grand connaisseur du Moyen-Orient, Pierre Conesa, qui vient de publier Le Lobby saoudien en France - Comment vendre un pays invendable (1).
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Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi était assassiné dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul par un commando de forces spéciales dépêché en Turquie par le régime de Riyad. Ce 30 juin, le film documentaire du réalisateur américain Bryan Fogel, The Dissident, sortira dans les salles en Belgique. Il décrit les circonstances glaçantes de la mort de l'opposant démembré sur place et le contexte qui y a présidé. Cette opération commanditée par les plus hautes sphères du royaume wahhabite provoqua émotion et indignation dans le monde. Pour autant, l'Arabie saoudite n'a pas été mise, même symboliquement, au ban des nations. Elle participera au sommet du G20 prévu les 30 et 31 octobre à Rome comme si de rien n'était. Comment expliquer cette frilosité? Réponse avec l'ancien haut fonctionnaire du ministère français de la Défense et grand connaisseur du Moyen-Orient, Pierre Conesa, qui vient de publier Le Lobby saoudien en France - Comment vendre un pays invendable (1). Malgré le scandale de l'assassinat de Jamal Khashoggi, l'Arabie saoudite bénéficie-t-elle de complaisance de la part des grandes puissances? Prenez les cas d'autres assassinats ou tentatives d'assassinats d'opposants à l'étranger, vous verrez que les démocraties ont des postures différentes. Quand il s'agit de Sergueï Skripal (NDLR: ancien membre des services de renseignement russes victime d'un empoisonnement au Royaume-Uni le 7 mars 2018), on prend des sanctions contre des oligarques et on impose un embargo contre la Russie. Quand il s'agit d'opposants au président d'Azerbaïdjan Ilham Aliyev, on expulse des diplomates. Pour l'Arabie saoudite, rien. Dieu sait pourtant que l'on dispose de toutes les preuves de l'implication de Mohammed ben Salmane et de son entourage dans l'exécution programmée et organisée de Jamal Khashoggi, même si l'on ignore encore si elle relève plutôt d'un phénomène de cour, c'est-à-dire des proches qui ont voulu faire plaisir au chef, ou si elle a été directement ordonnée par lui. Ce sont des détails. En tout état de cause, un certain nombre de petites mains ont été condamnées à la peine de mort et les principaux conseillers du prince, dont le chef de l'opération, ont été, eux, amnistiés. Toutes les conditions sont donc réunies pour autoriser une sorte d'embargo. Pourtant, personne ne le décide, excepté l'Allemagne qui a suspendu ses exportations d'armements. Cette complaisance s'explique-t-elle par la puissance financière de l'Arabie saoudite? Effectivement, l'Arabie saoudite est un très bon client qui paie cash. Elle est, à titre d'exemple, le premier importateur d'armes françaises au cours des trente dernières années. Donc, on la ménage. Et, en France, un certain nombre d'industriels de l'armement sont aussi propriétaires de médias. Cela ne contribue pas à une critique radicale de la situation dans ce pays. Ensuite, l'Arabie saoudite est aidée par des lobbies extrêmement puissants aux Etats-Unis et en France. L'événement fondateur de cette puissance de lobbying est le 11-Septembre. Quand 15 des 19 terroristes auteurs de ces attentats sont des Saoudiens, George W. Bush réplique en visant l'Irak, l'Iran et la Corée du nord. Comment l'expliquer? Parce que dans son entourage au sein de la Maison-Blanche, des conseillers lui ont dit qu'avec l'Arabie saoudite, c'était différent... D'autres faits montrent la puissance de ce lobby et l'extraordinaire retenue des hommes politiques à propos de ce pays. Le recours aux cinq grandes agences de communication mondiales par l'Arabie saoudite peut-elle suffire à redorer son image de marque? J'explique dans mon livre que cette politique de communication ne vise pas à valoriser l'image de l' Arabie saoudite mais à empêcher la critique à son propos. Les faiseurs d'opinion les plus importants visés par cette stratégie sont les dirigeants politiques, les hommes d'affaires et puis les élites de la communauté musulmane à l'étranger. Cette communication, en définitive, fonctionne assez bien. Quand un décideur politique se rend en Arabie saoudite, on lui octroie une lettre d'intention en vue d'une négociation sur dix milliards de contrats quand c'est Manuel Valls (NDLR: Premier ministre français de 2014 à 2016), sur septante milliards quand c'est Donald Trump. Et puis après, il ne se passe rien. Simplement, le responsable politique rentre en vantant les échanges avec ce partenaire, leur importance pour l'économie nationale et le souci de les préserver. Les hommes d'affaires, eux, ont droit au "Davos du désert", le Forum de Davos transposé. Ils sont très contents et impressionnés parce que ce genre de rendez-vous donne lieu à l'annonce d'un projet mirifique, comme la ville futuriste Neom. Sauf que Neom est la sixième ou la septième version de la cité technologique que l'Arabie saoudite se promet de réaliser pour diversifier son économie saoudienne. Mais aucune n'a jamais vu le jour. Comment cela se passe-t-il avec les élites de la communauté musulmane d'un pays? Le levier, dans ce cas, est la délivrance des visas pour le pèlerinage à La Mecque. Les élites en question sont aussi souvent propriétaires d'agences de voyages dont le produit phare est précisément le pèlerinage. La perspective de voir telle ou telle nationalité recevoir moins de visas à cause de la Covid ou pour une autre raison a tendance à réduire les critiques contre l'Arabie saoudite. Vous remarquez, par exemple, que le Conseil français du culte musulman n'a jamais produit de communiqué sur la guerre au Yémen (NDLR: menée notamment par une coalition arabe emmenée par l'Arabie saoudite).Dans cette galaxie des grandes agences de communication qui travaillent pour Riyad, quel est le rôle de la française Publicis? Le premier rouage du système de lobbying prosaoudien a été la société Qorvis. Dès le 12 septembre 2001, elle a pris contact avec l'ambassade d'Arabie saoudite à Washington pour dire en substance: "Vos affaires vont mal. Vous avez besoin de personnes qui puissent agir indirectement pour vous sur la scène politique américaine." Avec comme objectif principal, le rapport que le Congrès était en train de rédiger sur les failles du 11-Septembre. Qorvis est une société qui avait une réputation sulfureuse, soupçonnée de ne gérer que des dossiers pourris. Elle s'est montrée finalement assez efficace puisque George W. Bush va classifier "secret défense" 28 pages du rapport qui incriminent le rôle de l'ambassade saoudienne aux Etats-Unis dans l'organisation des attentats, l'accueil des terroristes, etc. A la suite de quoi, les Saoudiens ont compris la nécessité de s'entourer de professionnels du lobbying, raison pour laquelle ils se sont associés avec les trois grosses boîtes de communication américaines et les deux françaises (NDLR: WPP Group, Omnicom Group, Interpublic Group, Publicis et Havas Worldwide). Publicis a racheté Qorvis en 2012. Sa logique à propos du lobbying prosaoudien a été de ne pas agir directement mais par prestataires interposés. Donc à Bruxelles, c'est Qorvis qui a exercé le lobbying en faveur de Riyad. Aujourd'hui, si on additionne toutes les filiales de Publicis qui travaillent directement ou indirectement sur la planète pour l'Arabie saoudite, on se rend compte que l'agence française est devenue le plus gros prestataire du royaume parmi les cinq majors de la communication. Ce qui coince, c'est que Elisabeth Badinter (NDLR: écrivaine, philosophe et féministe), qui est propriétaire de 30% de Publicis, continue de défendre le sort des femmes partout sur la planète, sauf en Arabie saoudite. Et après l'affaire Khashoggi, aucune de ces grandes sociétés n'a résilié son contrat avec Riyad. Toutes sont restées.