Le juge fédéral de Seattle James Robart a émis vendredi soir une injonction temporaire valable sur l'ensemble du territoire américain, le temps qu'une plainte déposée lundi par le ministre de la Justice de l'Etat de Washington soit examinée sur le fond. Et provoqué la colère du président américain.

"L'opinion de ce soi-disant juge, qui en gros prive notre pays de sa police, est ridicule et sera cassée!", a prévenu le nouveau président américain dans une salve de tweets samedi matin.

"Quand un pays n'est plus en capacité de dire qui peut et qui ne peut pas entrer et sortir, surtout pour des raisons de sûreté et de sécurité - gros problèmes!", a-t-il encore tweeté depuis sa résidence de Mar-a-Lago en Floride.

Dans un troisième message, il a jugé "intéressant que certains pays du Moyen-Orient soient d'accord" avec son décret. "Ils savent que si certaines personnes sont admises (aux Etats-Unis) c'est la mort et la destruction!"

Premiers effets

Les conséquences de la décision du juge Robart se sont traduites dès samedi par un renversement - au moins temporaire - des restrictions imposées par le décret.

Le ministère de la Sécurité intérieure a affirmé à l'AFP qu'"en accord avec la décision du juge, le ministère a suspendu toutes les actions qui mettent en oeuvre" le décret.

Les contrôles aux frontières, précise Gillian Christensen, un porte-parole du ministère, s'en tiendront jusqu'à nouvel ordre "aux procédures habituelles".

La diplomatie américaine a de son côté annoncé être revenue sur la révocation de quelque 60.000 visas.

"Nous avons renversé la révocation provisoire des visas entraînée par le décret présidentiel 13769. Les personnes munies de visas qui n'ont pas été physiquement annulés peuvent désormais voyager si le visa est valide", a expliqué une porte-parole du Département d'Etat dans un communiqué.

Les vols à travers le monde en direction des Etats-Unis, à l'instar de ceux de la compagnie aérienne Qatar Airways, acceptaient de nouveau les ressortissants des sept pays visés par le décret.

Ce dernier, qui a engendré une vague d'indignation et de protestations à travers le monde, fermait les portes des Etats-Unis pendant trois mois aux ressortissants d'Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, et Yémen, le temps que les autorités américaines revoient leur dispositif anti-terroriste.

Il prévoyait également l'interdiction de tous les réfugiés, ainsi que celle des Syriens indéfiniment.

Sur son site, Qatar Airways indique qu'elle va se conformer aux nouvelles directives, du moment que les passagers possèdent un visa en règle.

Il est "clair que les personnes qui étaient formellement visées par l'interdiction peuvent désormais voyager et être admises aux Etats-Unis", a expliqué à l'AFP Peter Spiro, professeur de droit à la Temple University de Philadelphie.

Son conseil pour les voyageurs concernés: "se précipiter à l'aéroport et embarquer sur le prochain vol" car, pense-t-il, la réponse de la Maison Blanche peut arriver "très, très rapidement".

Bras de fer

La Maison Blanche, en effet, entend mener le bras de fer et faire appliquer le décret du 45e président américain, en dépit des condamnations jusque dans le camp républicain.

Samedi, le porte-parole du ministère de la Sécurité intérieure a précisé à l'AFP qu'"au plus tôt, le ministère de la Justice entend déposer une injonction d'urgence pour défendre le décret".

L'exécutif avait déjà annoncé cette intention dans un communiqué vendredi soir, qualifiant de "scandaleuse" la décision du juge Robart, avant de retirer ce terme.

En substance, la plainte déposée lundi par le ministre de la Justice de l'Etat de Washington, Bob Ferguson, estime que le décret va à l'encontre des droits constitutionnels des immigrés car il cible spécifiquement les musulmans.

Le décret s'est traduit le week-end dernier par l'interpellation dans les aéroports de 109 personnes résidant légalement aux Etats-Unis, selon la Maison Blanche, tandis que des centaines d'autres étaient empêchées d'embarquer à destination des Etats-Unis.

La colère reste intacte à travers le monde, une semaine après la signature du décret, et plusieurs milliers de personnes manifestaient encore samedi à Londres, Berlin et Paris.

Décret Trump: la bataille juridico-politique ne fait que commencer

La suspension de l'application du décret Donald Trump bloquant l'entrée des Etats-Unis aux ressortissants de sept pays majoritairement musulmans (Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen) est un nouvel épisode dans une bataille juridico-politique qui ne fait que commencer.

Voici en quelques points ce que l'on sait.

Quelle décision a pris le juge ?

Le juge fédéral James Robart, qui siège à Seattle (nord-ouest), a ordonné la suspension temporaire de l'exécution du décret sur l'interdiction d'entrée sur le sol américain des ressortissants de sept pays, le temps que puisse être examinée sur le fond une plainte du procureur de l'Etat de Washington, Bob Ferguson.

L'interdiction de l'entrée des réfugiés aux Etats-Unis est également suspendue.

Les juges fédéraux de plusieurs autres Etats ont également statué contre le décret Trump, notamment en Californie et dans l'Etat de New York, mais la décision du juge Robart est celle dont la portée est la plus vaste.

Les voyageurs concernés peuvent-ils entrer aux Etats-Unis avec un visa ?

Oui. "Les individus détenteurs d'un visa (...) peuvent désormais voyager si leur visa est par ailleurs valide", a indiqué le département d'Etat américain. Le département de la Sécurité intérieure américain, qui a autorité sur la police des frontières, a indiqué que ses contrôles revenaient "aux procédures habituelles".

Certaines compagnies aériennes ont très vite recommencé à transporter vers les Etats-Unis des passagers concernés.

Le département d'Etat est revenue sur la révocation de quelque 60.000 visas.

Combien de temps les portes resteront-elles ouvertes ?

"Il est impossible de prévoir où nous en serons demain ou après-demain" dans cette bataille juridique, explique Peter Spiro, un professeur de droit à l'université Temple de Philadelphie.

"Si j'avais un visa" permettant d'entrer aux Etats-Unis, "je me précipiterais vers l'aéroport pour prendre le prochain vol", a-t-il indiqué.

Que peut faire désormais faire la Maison Blanche ?

Il faut que la Maison Blanche fasse appel de la décision du juge Robart auprès d'une cour d'appel fédérale. Si la cour d'appel fédérale maintient la décision du juge Robart, la Cour suprême pourra être saisie, explique Peter Spiro.

"Cela peut aller très, très vite", ajoute-t-il. Mais la Maison Blanche est handicapée par le fait que le département de la Justice, chargé de mener le combat juridique pour l'administration, n'a pas toujours pas de patron: Jeff Sessions, nommé par Donald Trump, n'a pas été encore confirmé par le Sénat.

Quels motifs invoqués par les opposants au décret ?

Dans sa plainte sur le fond, le procureur de l'Etat de Washington estime que l'interdiction décrétée par le président allait à l'encontre des droits constitutionnels des immigrés et de leurs familles car elle visait particulièrement les musulmans.

Est-il exceptionnel qu'un seul juge fédéral bloque l'application d'une décision nationale ?

Non. Les déboires du décret du président Trump rappellent un peu ceux du décret Barack Obama de novembre 2014 visant à protéger 4 ou 5 millions de clandestins d'une expulsion, s'ils étaient présents depuis longtemps sur le territoire américain.

Un juge fédéral du Texas avait estimé que le président Obama avait outrepassé ses pouvoirs et avait retoqué le décret. Sa décision avait tenu jusqu'à la Cour suprême, et le président Obama a dû renoncer à ce qui était pourtant une mesure phare de son deuxième mandat.

Quels enseignements ?

Pour beaucoup, la suspension du décret illustre les dysfonctionnements actuels de l'équipe Trump, la Maison Blanche appliquant une politique volontariste sans concertation suffisante avec ses propres administrations. Plusieurs articles de la presse américaine ont indiqué que le chef du département de la Sécurité intérieure, John Kelly, en première ligne sur ce dossier, s'est plaint d'avoir été mis devant le fait accompli par la Maison Blanche.

Pour Peter Spiro, le président Trump a commis par ailleurs une erreur en se moquant sur Twitter du "soi-disant juge" Robart. "C'est quelque chose que les juges n'apprécient pas, quel que soit leur couleur politique".