L'approvisionnement de certaines matières premières, ces ingrédients clés pour l'industrie technologique, n'est pas assuré à terme. Et la demande explose. Quels sont les risques si la situation empire, comme certains le prévoient ?
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L'approvisionnement de certaines matières premières, ces ingrédients clés pour l'industrie technologique, n'est pas assuré à terme. Et la demande explose. Quels sont les risques si la situation empire, comme certains le prévoient ? Jusqu'à présent, certaines tensions liées à cet approvisionnement se sont déjà produites, mais ponctuellement et sur quelques types de métaux. Y aura-t-il une pénurie générale à long terme sur un ensemble de matières premières ? On ne sait pas. En tout cas, notre consommation est de plus en plus forte et évolue bien plus vite que la consommation de pétrole et de charbon. Pour certaines matières premières critiques, comme les terres rares (1), la consommation mondiale augmente de 14 % par an ! Pour le cobalt, nécessaire à la production de voitures électriques, la consommation mondiale sera multipliée par 24 entre 2013 et 2025. Alors, certes, on rêve d'intelligence artificielle, d'hôpitaux connectés, d'objets intelligents. Mais si on manque de ressources, que ce soient des composants, pièces détachées ou produits finis, on ne pourra pas assurer la production en Europe. Pourquoi ? Parce que la Chine, qui produit la plus grande partie de ces ressources, les conserve pour elle-même. Elle se dit que, quitte à salir son environnement pour extraire ces métaux rares, elle ne va pas vendre la matière brute mais raffinée, ou le composant avec la matière première à l'intérieur, voire même la voiture électrique finie. Pour avoir encore accès à ces matériaux, nous devrons donc continuer à délocaliser nos usines en Chine. Or, qui dit délocalisation dit pertes d'emplois en Europe et acquisition d'industries, d'emplois et de savoir-faire par les Chinois. La Chine apprend de nos technologies, en profitant de l'avance que nous avons encore sur elle, pour prendre la tête de la révolution numérique. Le risque est celui d'un déclassement social, technologique et économique. La Chine nous a d'ailleurs déjà dépassés sur certaines technologies. Pourquoi considérez-vous que cet accès aux matières premières doit forcément être source d'inquiétudes ? Nous sommes encore dans la mondialisation heureuse, avec l'idée que nous aurons toujours accès aux matériaux à condition d'y mettre le prix. Cette croyance remonte aux années 1980, lorsque la Chine s'est transformée en pourvoyeur de matières premières à satiété et à prix très bas. Mais ça ne se passe plus comme ça aujourd'hui. La Chine a compris l'intérêt qu'elle avait à sécuriser tout ce qu'elle pouvait. Le Congo produit 60 % du cobalt dans le monde ? La Chine lui en achète 80 %. Voilà pourquoi nous ne sommes plus dans une mondialisation heureuse : l'offre ne répond pas à la demande et la Chine retire la matière du marché pour ne servir que ses intérêts. Volkswagen, qui voulait aller s'approvisionner directement en cobalt au Congo, n'est pas parvenu à en sécuriser un seul gramme. On lui a dit : " Il n'y en a plus. " D'autres pays riches en minerais agissent-ils sur le même modèle que la Chine ? C'est la Chine qui, la première, a développé, dans les années 1980, l'idée de remonter la chaîne en aval et de vendre des matières premières de plus en plus transformées. Elle a d'ailleurs incroyablement réussi cette stratégie. D'autres pays riches en minerais l'ont suivie. Soit ils ont choisi de vendre les matières premières plus cher, comme l'Afrique du Sud l'a fait avec les platinoïdes, à partir des années 1990. Soit ils ont choisi de vendre la matière largement transformée et non plus brute. En 2014, l'Indonésie a ainsi décrété un embargo total sur l'argent, l'étain et le nickel, entre autres, en espérant conserver pour elle le bénéfice de la valeur ajoutée ainsi engendrée. Mais cela s'est révélé un échec et, en 2017, l'Indonésie est revenue partiellement sur cet embargo car elle n'a ni les usines, ni les routes, ni le personnel nécessaire pour tranformer la matière première. Je n'ai pas d'autre exemple de pays qui réussirait aussi bien que la Chine. En revanche, il existe maintenant un vrai nationalisme minier. Les pays producteurs se rendent compte de la valeur de leurs métaux rares et il n'est plus question de reproduire le schéma néocolonialiste selon lequel un Etat occidental viendrait se servir chez eux. A l'avenir, le rapport de force sera moins profitable à l'acheteur. C'est un mouvement irréversible. L'économie globalisée troque-t-elle sa dépendance au pétrole contre une dépendance aux métaux rares ? Totalement. On croit se débarrasser du pétrole avec la transition énergétique ? Ce n'est pas le cas. On ne substitue pas les dépendances, on les additionne. On ne résout pas le problème, on le déplace. Et on l'amplifie. Le recyclage des matières premières constitue-t-il une solution, au moins partielle au problème ? Le recyclage est tout à fait indispensable mais il n'est pas suffisant. Les matières premières ne sont quasi pas recyclées aujourd'hui. Il n'y a pas d'économie circulaire des métaux rares. A vrai dire, on sait le faire, mais on ne veut pas le faire. Car il revient moins cher d'acheter du minerai neuf dans la mine que de défaire les alliages de matières premières pour en recycler chaque élément. Et même si 100 % des métaux étaient recyclés, vu l'augmentation de la consommation, ce serait insuffisant. La question de l'extractivisme n'est malheureusement pas résolue pour autant. Face à ce constat, où est l'urgence, selon vous ? L'urgence, c'est l'information. " Le savoir, c'est le pouvoir ", disait le philosophe anglais Francis Bacon. Il faut plus d'indicateurs qui permettent de prendre conscience de faire le lien entre les matières premières et le produit fini. En France, sur les tickets de la SNCF, on calcule le bilan carbone du trajet. Pourquoi n'afficherait-on pas un indice de matières premières sur les smartphones ? Pour fabriquer un gsm de 120 grammes, il faut extraire 70 kilos de matières premières du sol. C'est un ratio de 1 à 600. Je milite pour que ce soit inscrit au dos de nos produits de consommation. Ça éduquerait les gens. Un indice de recyclabilité est également indispensable. En France, un indice de réparabilité obligatoire est prévu depuis cette année. Je crois à la nécessité de ces solutions. Mais la façon ultime de rendre les gens conscients, c'est de rouvrir des mines. En Europe ? La relocalisation est très en vogue pour l'instant. Si on veut relocaliser l'énergie, il faut aller jusqu'au bout de la logique et relocaliser aussi les matériaux de base. Ce serait intelligent car on a besoin d'être souverain sur nos matières premières. La France pèse 2 % du PIB mondial. Elle devrait donc produire 2 % des métaux. La transition écologique est supposée être aussi solidaire. Etre solidaire, c'est prendre notre part du fardeau écologique. Il est tout à fait possible de réexploiter le sous-sol européen : il y a des terres rares en Roumanie et en Suède, par exemple, et du tungstène en France. Mais nul ne veut assumer les impacts de tels projets industriels. Je ne suis pas optimiste du tout. Je crois qu'on va persévérer dans une forme d'hypocrisie. Je ne vois pas pour demain une mine s'ouvrir en Europe. Il faudrait peut-être que le prochain iPhone ne sorte pas parce qu'un métal manque pour que les choses bougent. En attendant, notre dépendance à la Chine augmente. La question de l'indépendance minérale se posera un jour. Faut-il un changement de logiciel économique, comme certains le prônent ? Je crois qu'il faut changer le système d'exploitation. Je ne suis pas un militant, un radical, un anticapitaliste ou un adepte de la décroissance. Mais quand on voit les chiffres, on ne peut que conclure qu'il faut changer de système d'exploitation. Comme dirait l'ancien ministre français de l'Environnement Nicolas Hulot, il faut s'interroger sur " un système économique qui est la cause de tous les problèmes ". A contrario, l'économie de la fonctionnalité est très intéressante : si vous êtes vendeur de gsm, vous avez intérêt à ce que l'appareil tombe rapidement en panne, afin que vos clients en achètent plus vite un neuf. Si vous êtes loueur de gsm, vous avez intérêt alors à ce que l'appareil soit le plus solide possible. Vous voyez, en changeant de modèle économique, le rapport aux produits de la part du commerce est radicalement différent. L'économie de l'accès, c'est-à-dire ne plus être propriétaire mais utilisateur épisodique d'objets, est également une piste intéressante. La révolution numérique nous a été présentée comme écologique, plus équilibrée en matière géostratégique et porteuse d'une nouvelle économie et de nouveaux emplois. Ce n'est pas le cas ? Sur le plan géostratégique, on additionne les tensions liées au pétrole aux tensions liées aux matières premières et la géopolitique de l'énergie va être exacerbée par ça. D'un point de vue économique, la Chine va gagner la partie sur les technologies vertes. Les Chinois disent qu'ils ont raté la révolution industrielle et informatique : ils ne rateront pas celle des technologies vertes. On bascule dans un nouvel ordre qui, à l'usage, engendre beaucoup de défis et ne résout pas tous ceux qu'il s'était donné pour mission de résoudre. Par naïveté et manque de compréhension sur les matières premières, on s'est engagé dans une transition dont nous n'avions pas compris les règles du jeu. La Chine, elle, les avait comprises avant tout le monde. C'est étrange car nous sommes les perdants d'un jeu dont nous avons contribué à imposer les règles. Mais il n'est jamais trop tard. Il y a des tas de solutions à notre disposition pour retourner la cadence. On ne sait pas non plus ce qui peut se passer en Chine. Si le régime s'effondre demain, tout peut changer. En attendant, on a des raisons de s'inquiéter. Il faut, de notre part, une approche plus réaliste et moins candide de ces nouveaux équilibres énergétiques. On peut gagner, mais ça va être très compliqué. Et il faut qu'on se réveille.