Jean-François Colosimo: "Quand vous avez un footballeur brutal comme Erdogan en face de vous, vous le taclez"
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L'Union européenne, dont l'action a été ternie par le "sofagate" d'Ankara, est-elle trop indulgente envers la Turquie? Oui, répond l'historien Jean-François Colosimo (1). Elle pourrait prendre des sanctions contre Erdogan, comme elle le fait avec Poutine. Une faute morale.Les dirigeants européens se sont-ils fait piéger à Ankara? Recep Tayyip Erdogan a profité en quelque sorte de la confusion institutionnelle qui règne dans l'Union européenne entre le président du Conseil et la présidente de la Commission. Charles Michel aurait pu mieux se débrouiller en envoyant au préalable son chef du protocole et en essayant de régler les choses. Mais c'est aussi le résultat des bisbilles intraeuropéennes non réglées qui affaiblissent l'Union. On a adressé beaucoup de reproches à M. Michel. Mais, à mon sens, ils n'ont pas vraiment lieu d'être. Je ne suis d'ailleurs pas sûr que M. Erdogan ait voulu commettre un geste sexiste à l'encontre d'Ursula von der Leyen. En réalité, la véritable provocation a eu lieu la veille de la visite des dirigeants de l'Union européenne, lorsqu'il a fait arrêter des amiraux à la retraite qui avaient critiqué son projet de grand canal doublant le Bosphore. Il a aussi mis en prison un de ses principaux opposants, du parti prokurde HDP, sur la base d'un tweet émis en... 2015. Là, Recep Tayyip Erdogan montre bien qu'il s'assoit sur les droits de l'homme. Et il sait qu'il peut le faire parce qu'il n'encourra que des protestations verbales. C'est beaucoup plus grave qu'un procès en sexisme contre M. Erdogan, dont il faudrait vérifier la réalité. Quand il commet des provocations, il n'a pas l'habitude d'en faire d'aussi médiocres. La vraie provocation réside dans les arrestations d'opposants contre lesquelles l'Union se contente de protester parce qu'elle veut que la Turquie continue à garder les migrants syriens sur son sol. L'Union européenne est-elle trop complaisante à l'égard d'Ankara? Elle est dans l'impuissance. M. Erdogan a été footballeur. Il pratique un jeu très offensif et très brutal. Quand vous avez un tel joueur en face de vous, vous le taclez. Vous ne lui expliquez pas que l'on pourrait peut-être s'arranger. Vous ne vous engagez pas dans une logique de dépendance où vous vous faites gruger par un maître chanteur. Tout le monde sait qu'il ne faut jamais mettre le doigt dans ce genre de processus parce que le maître chanteur comprend que vous êtes faible et parce qu'il va sans arrêt augmenter sa mise, ce que Recep Tayyip Erdogan est précisément en train de faire. L'Union européenne a-t-elle les moyens de tacler le président turc? Bien entendu. Il faut quand même rappeler la situation qui prévaut en Turquie. Recep Tayyip Erdogan a perdu les deux principales villes du pays, Istanbul et Ankara, lors des élections municipales de mars 2019. Il doit faire face à une opposition faite de gens remarquables. Les jeunes, très courageux, manifestent dans la rue pour dénoncer sa mainmise sur l'université. La livre turque a décroché. Le marasme économique est complet. Après la chute du bloc soviétique, la Turquie a profité d'un essor économique considérable qui est aujourd'hui tari. L'Union avait donc tous les moyens de prendre à l'encontre de M. Erdogan des sanctions économiques très fortes qui auraient fait vaciller son pouvoir. C'est ce que l'on fait avec la Russie. On ne peut donc que s'interroger, à propos de l'Union européenne, sur ce hiatus de doctrine, sur la profonde question morale qu'il pose et sur la réelle volonté d'efficacité des dirigeants européens. L'attitude de l'Union envers la Turquie doit-elle aussi être appréhendée à la lumière du poids de la communauté turque dans certains pays européens? Les Turcs constituent la première population musulmane d'Europe. Ils couvrent de manière très forte l'espace de l'ancien empire carolingien, Allemagne, Benelux et France. Recep Tayyip Erdogan a répété à Cologne, en 2008, la théorie prônée par Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, à propos de l'émigration: l'assimilation des Turcs dans les pays de destination est un "crime contre l'humanité". C'est un grand paradoxe. Les Grecs, les Juifs, les Arméniens, les Kurdes, les Alévis n'ont pas un statut de pleine citoyenneté en Turquie. Mais les Turcs de l'extérieur restent des sujets d'Ankara. Même si tous les Turcs qui vivent en Europe n'adhèrent pas à cette vision, on n'est pas loin de l'idée qu'ils sont un instrument de la puissance retrouvée de la Turquie et de son esprit de conquête. Comment cette mainmise se matérialise-t-elle? Notamment à travers la Diyanet, créée par Atatürk et noyautée par Recep Tayyip Erdogan. C'est l'organisme interministériel qui gère les cultes en Turquie, en fait l'islam sunnite. Il est tentaculaire, dispose de deux à trois milliards de budget annuel et compte 120 000 imams qui sont autant des fonctionnaires de Dieu que de l'Etat. Ils sont aussi des relais politiques puisque la Turquie d'aujourd'hui se veut islamiste. Une conjonction s'est établie entre la Diyanet, institution d'Etat, et le Millî Görüs, la principale organisation religieuse turque dans l'espace carolingien, fondée en Allemagne dans les années 1970 par Necmettin Erbakan, le mentor d'Erdogan, premier Premier ministre islamiste de Turquie (juin 1996 - juin 1997), démis par l'armée lors d'une sorte de coup d'Etat postmoderne. Le Millî Görüs avait tendance à se développer de manière parallèle aux institutions puisque l'Etat, alors, n'était pas islamiste. Depuis l'accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, les deux convergent. Donc, lorsque la France rédige sa loi contre le séparatisme et qu'elle entend par ce biais interdire que les mosquées soient des lieux de propagande politique, voire de meeting politique, c'est une réponse à une réalité. L'affaire du projet de construction de la mosquée de Strasbourg (NDLR: financé par le Millî Görüs, validé par la majorité municipale écologiste et vivement contesté) en témoigne. La volonté est de créer des îlots séparés de la réalité nationale, se référant à une puissance étrangère, qui, en l'occurrence, ont vocation à propager l'idéologie et à conforter le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan. (1) Auteur de l'ouvrage Le Sabre et le turban, Cerf, 216 p. Pour le politologue Tanguy de Wilde d'Estmael (UCLouvain), la visite à Ankara des dirigeants européens n'est pas un échec. "Recep Tayyip Erdogan sait qu'il ne peut se mettre complètement à dos l'Union européenne."La visite d'Ursula von der Leyen et de Charles Michel à Ankara se solde-t-elle par un échec?Le point positif est la visite en elle-même, de très haut niveau. Elle correspond à l'ambition de la Commission von der Leyen qui s'était déclarée "géopolitique". La géopolitique peut se définir comme la cohérence géographique de la politique étrangère. Aller à Ankara est une affirmation géopolitique: l'Union européenne se rend chez un voisin avec lequel elle a des différends à régler. Il n'y a plus de perspective d'adhésion immédiate de la Turquie à l'Union européenne. Mais les relations économiques sont quand même intenses à travers l'union douanière. C'est la "carotte" qu'Ursula von der Leyen et Charles Michel venaient proposer: développer davantage les éléments techniques de l'union douanière concernant les produits turcs entrant dans l'Union européenne. Ils entendaient de la sorte répondre à la désescalade observée ces dernières semaines dans le chef de la Turquie, surtout en Méditerranée à l'égard de la Grèce. De mon point de vue, avoir un contact diplomatique n'est jamais un échec. Il faut parler aux gens avec lesquels on a des contentieux.Vu la situation de son économie, la "carotte économique" est-elle l'argument du moment à faire valoir pour ramener la Turquie à de meilleures dispositions à l'égard de l'Union?M. Erdogan n'a pas intérêt à maintenir une distance, faite de pressions et de contentieux, avec l'Union européenne. Il a beaucoup varié dans sa carrière. Il fut une époque où sa politique étrangère était fondée sur la "politique zéro problème" avec les voisins. On en est loin. On est passé à une forme de "sultanisme" moderne avec l'affirmation turco-musulmane d'une puissance régionale qui se donne comme modèle. Le limogeage des amiraux, la suppression d'un parti prokurde, le retrait de la Convention d'Istanbul sur la lutte contre les violences faites aux femmes sont autant d'éléments qui font que, de toute façon, l'ouverture de chapitres liés à l'adhésion à l'Union ne peut plus être une carotte. L'Union européenne ne peut donc travailler que dans ce qui existe, à savoir l'union douanière. Mais rappelez-vous qu'il y a quelques mois à peine, des Etats de l'Union étaient en faveur de mesures coercitives contre la Turquie.Avec son passif, Recep Tayyip Erdogan mérite-t-il réellement une "carotte"? L'Union n'est-elle pas otage de la Turquie sur la question des réfugiés?La question du chantage aux migrants est réelle. M. Erdogan reçoit six milliards d'euros. En échange, il est censé aider les réfugiés soit à rentrer en Syrie, soit à s'ancrer quelque part. En même temps, la réalité est là, implacable. La Turquie est un voisin parmi les plus importants et incontournable pour régler certaines questions. Même si tous ces réfugiés ne s'y trouvaient pas, on aurait quand même des problèmes avec la Turquie et un intérêt à coopérer avec elle. La proximité géographique et l'imbrication de la Turquie dans une série de dossiers internationaux créent un lien qui nous oblige à essayer non pas d'embrasser Erdogan mais de négocier avec lui.Le "sofagate" était-il un piège tendu par la partie turque?Le leadership pluriel de l'UE n'est pas facile à comprendre pour l'étranger. M. Erdogan étant demandeur d'une amélioration des relations, je ne vois pas pourquoi il aurait tendu un piège pour casser une dynamique de rapprochement.Est-il sincère dans sa volonté de rapprochement avec l'Union?M. Erdogan est l'incarnation de l'homme politique réaliste. Il est capable très rapidement de se réconcilier avec quelqu'un qu'il a injurié précédemment. Il a procédé de la sorte avec Vladimir Poutine. Il est aussi néoréaliste. Il voit où sont les centres de pouvoir dans le monde et il sait qu'il ne peut se mettre complètement à dos l'Union européenne.