Le contexte
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Quelques jours avant la présentation officielle de la composition du nouveau gouvernement de Mario Draghi le vendredi 12 février au Palais du Quirinal, une virulente polémique a divisé l'Italie. Au cours d'une interview publiée par le quotidien Il Dubbio, le juge émérite de la Cour constitutionnelle, Sabino Cassese, s'est réjoui de ce nouvel exécutif. "Il représente un succès et non pas la défaite de la politique", a-t-il déclaré. La réplique du philosophe et ancien maire de Venise, Massimo Cacciari, a été féroce. "Celui qui a le culot de dire que cet exécutif représente une réussite est un hypocrite. Il est évident que l'arrivée au pouvoir de Draghi, loin d'être la conséquence d'une bonne politique, en indique plutôt son absence. Nous assistons aujourd'hui au naufrage du politique et nous ne pouvons certainement pas en être fiers", a répondu le philosophe vénitien. Cette controverse traduit à la perfection l'existence de deux courants d'opinion qui agitent la Péninsule depuis la dissolution du gouvernement Conte II, condamné à une fin prématurée en raison des attaques du parti de centre-gauche Italia Viva et du désistement de ses deux ministres. Si d'un côté, les Italiens, meurtris par une pandémie qui a fait presque 100 000 victimes et par une récession sans précédent, se réjouissent de "l'intervention providentielle" du meilleur des banquiers italiens, de l'autre, nombreux sont ceux qui redoutent cette subordination de la chose publique aux logiques froides de la technocratie et de la finance. Le nouvel exécutif, qui a prêté serment le samedi 13 février à Rome, est, néanmoins, beaucoup moins technique que prévu. Avec un talent d'équilibriste, l'ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) a mis sur pied un gouvernement "hybride". Par son adroite répartition des fauteuils ministériels, Mario Draghi a, en effet, essayé de contenter tous les groupes parlementaires qui forment sa nouvelle majorité. Ainsi, des vingt-trois nouveaux ministres, quinze sont des représentants de l'échiquier politique national. Il est néanmoins indéniable que pour les postes clés, l'ancien patron de la BCE a privilégié des "techniciens", choisis, non en raison de leur profil politique, mais pour leurs compétences spécifiques. Le ministère de l'Economie et des Finances, dont l'activité sera fondamentale dans la préparation et la mise en oeuvre du plan de relance national promu par la Commission européenne, a été confié à l'un des meilleurs représentants de l'élite financière italienne. Daniele Franco, homme de confiance de Draghi, était, avant sa nomination, directeur général de la Banque d'Italie, connu pour son approche rigoureuse de la maîtrise des dépenses publiques. Un choix qui, compte tenu de la dette publique nationale, avoisinant les 160% du PIB, n'a surpris personne. Une démarche semblable a été suivie pour d'autres postes considérés comme névralgiques: les ministères de l'Intérieur et de la Justice ainsi que celui de la Transition écologique, créé ex nihilo par Draghi pour satisfaire le Mouvement 5 étoiles, ont été confiés à des experts de renom, Luciana Lamorgese, Marta Cartabia et Roberto Cingolani. Ce n'est, pourtant, pas la première fois que l'Italie est livrée au pouvoir des technocrates. En 1993, alors que le pays plie sous le poids conjugué d'un cataclysme financier et d'une crise de légitimation des partis politiques, le gouverneur de la Banque d'Italie, Carlo Azeglio Ciampi, est appelé à la rescousse de la nation. En 2011, un autre économiste, Mario Monti, est nommé Premier ministre alors que la république subit les attaques réitérées des marchés financiers internationaux. Mais aux alarmistes qui établissent, aujourd'hui, un parallèle entre ces deux expériences passées, et celle, encore embryonnaire, de Draghi, les partis de la nouvelle coalition, à commencer par le Parti démocrate (centre-gauche), ne cessent de répéter que Ciampi et Monti avaient été appelés pour assainir les finances publiques, par la mise en place de douloureuses politiques de rigueur budgétaire et d'austérité économique. Draghi, au contraire, accède au pouvoir pour dépenser la manne du plan de relance européen, 209 milliards d'euros de prêts et de dons. Une responsabilité historique que le chef de l'Etat, Sergio Mattarella, n'a pas voulu laisser aux mains d'une classe politique polarisée et incapable, malgré les défis posés par la pandémie, de retrouver cohésion et stabilité. "La propagation du virus reste inquiétante. Or, la campagne électorale qui précéderait un éventuel scrutin anticipé serait à l'origine de rassemblements et de meetings politiques. Et, dans cet élan pré-électoral, il serait presque impossible de faire respecter la distanciation sociale. Face à ce risque, je lance donc un appel à tous les groupes parlementaires: accordez votre confiance à un gouvernement de profil élevé qui ne fera allégeance à aucune formation politique particulière", a déclaré Mattarella avant de convoquer Draghi. L'appel a été entendu. La majorité parlementaire, extrêmement hétéroclite, qui a immédiatement accordé son soutien à la création du nouvel exécutif, en est la preuve. La perception d'une "violation de la démocratie" reste toutefois présente en Italie, notamment au sein de certains segments minoritaires de l'opinion publique et des partis de la droite radicale. "En Europe, personne n'ose mettre en suspens la démocratie comme chez nous! Ce Parlement ne pourra jamais accoucher d'une majorité soudée, à même de résoudre les problèmes des Italiens. Il faut organiser des élections!" n'a cessé de répéter Giorgia Meloni, leader du parti de la droite souverainiste, Fratelli d'Italia. Cette volonté de retour aux urnes ainsi que les divisions qui traversent la majorité parlementaire pèseront toujours comme une épée de Damoclès sur le destin de l'ambitieuse aventure gouvernementale de Mario Draghi.