Sa venue était annoncée. A 11 heures précises, Geert Wilders et ses six gardes du corps déboulent sur le marché de Spijkenisse, une commune à l'ombre du port de Rotterdam. Un semi-remorque barre l'entrée d'une rue pour éviter toute irruption d'un camion fou. La chevelure peroxydée et le teint " trumpesque " du leader antisystème du PVV (Parti pour la liberté) se découpent dans la grisaille du samedi matin. Mais le public n'est pas là. Une poignée de partisans, autant d'opposants. Et, surtout, une forêt de caméras et de journalistes, qui l'empêche d'aller vers les rares clients aux étals. Mais tout le monde connaît son credo : " Nederland weer van ons ", traduction : " Les Pays-Bas nous appartiennent à nouveau. "
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Sa venue était annoncée. A 11 heures précises, Geert Wilders et ses six gardes du corps déboulent sur le marché de Spijkenisse, une commune à l'ombre du port de Rotterdam. Un semi-remorque barre l'entrée d'une rue pour éviter toute irruption d'un camion fou. La chevelure peroxydée et le teint " trumpesque " du leader antisystème du PVV (Parti pour la liberté) se découpent dans la grisaille du samedi matin. Mais le public n'est pas là. Une poignée de partisans, autant d'opposants. Et, surtout, une forêt de caméras et de journalistes, qui l'empêche d'aller vers les rares clients aux étals. Mais tout le monde connaît son credo : " Nederland weer van ons ", traduction : " Les Pays-Bas nous appartiennent à nouveau. " Reprendre les clés de la forteresse : ce refrain parcourt le monde, des Etats-Unis au Brexit en passant par la France, qui vote en avril, et l'Allemagne, en septembre. Aux Pays-Bas, ce sera le 15 mars. Les sondages créditent le PVV de la première place, avec 25 sièges sur 150, devant le VVD (libéraux) du Premier ministre Mark Rutte. L'an dernier, sur ce même marché, Geert Wilders avait distribué des sprays de défense contre les réfugiés. En fait, l'homme s'avère encore plus radical que Marine Le Pen. Dans son programme réduit à une page, il préconise la fin de l'immigration en provenance des pays musulmans, la fermeture des mosquées et l'interdiction du coran. En clair, une véritable " désislamisation " des Pays-Bas. Supporter du Captain Peroxide (un des surnoms de Wilders), Wim, 73 ans, ancien grossiste en matériaux électriques, avoue ne pas aimer les " Marocains " : " Ils ne s'intègrent pas bien dans les équipes de travail, balance-t-il avec cette franchise toute batave. Ils regardent les télés satellites, leur vocabulaire néerlandais est donc pauvre et ils comprennent difficilement les ordres, ce qui ralentit la vitesse d'exécution. " Autant d'assertions qui font bondir Sandy, 23 ans, une des rares contre-manifestantes : " C'est bien la preuve que la parole raciste s'est libérée et que Wilders contribue au clivage de la société. Ce n'est pas un type proche du peuple, mais bien de l'élite qu'il prétend détester. La preuve ? Il a toujours soutenu les politiques d'austérité. " Depuis le 11-Septembre, véritable choc dans ces Pays-Bas tournés vers l'Amérique, la suspicion à l'égard des musulmans n'a fait que grandir. Etrange dans un pays réputé pour son esprit de tolérance. Celle-ci a longtemps été associée aux zuilen (les piliers), qui faisaient que " chacun naissait, vivait, mourait au sein de son propre pilier protestant, socialiste, libéral ", explique Philippe Noble, ancien directeur de la maison Descartes d'Amsterdam, dans le petit livre Pays-Bas de Gerald de Hemptinne (Nevicata). Ce système de cloisonnement permettait d'éviter les conflits : " La tolérance à la néerlandaise n'équivaut pas à une acceptation de l'autre, mais à un choix pragmatique. " La société multiculturelle a progressivement exigé des citoyens qu'ils se fréquentent. Or, ils n'y étaient pas habitués. C'est ainsi, soutient Philippe Noble, que le modèle a éclaté. Le premier à se faire le porte-voix de ce malaise fut Pim Fortuyn, qui qualifia l'islam de " culture rétrograde ". Adversaire du politiquement correct, ce tribun flamboyant a surfé sur la crise de confiance des Néerlandais dans leur propre modèle et sur la polarisation progressive de la société. En 2002, il est assassiné par un militant environnementaliste. Nouveau choc. Deux ans plus tard, le réalisateur Theo van Gogh, connu pour ses insultes à l'égard de l'islam, est égorgé en rue par un islamiste né aux Pays-Bas. Puis ce furent la crise de 2008, l'austérité décrétée après le scrutin de 2012, les vagues d'immigration, l'avènement de Trump... Autant d'éléments qui ont favorisé l'envol de Wilders et de la revendication identitaire. Aujourd'hui, il est devenu l'homme le plus protégé des Pays-Bas. Et surtout le plus controversé. Retour à Spijkenisse. Rutte et Wilders ont commencé leur campagne ici. Pourquoi ? Parce que les élections ne se gagneraient plus dans les grandes villes ou dans le platteland, mais dans ces communes suburbaines où vivent des millions de Néerlandais. " Ici, commente l'élu local Wouter Struijk (PvdA, centre-gauche), c'est surtout l'angoisse de ce qui peut arriver. Rotterdam est tout près, les gens voient l'évolution des quartiers où ils habitaient dans leur enfance et se disent : "On ne veut pas de ça chez nous." " La technologie qui vole les boulots, les contrats précaires, une globalisation dont ils ne voient pas les avantages : tout cela fait tourner le moulin de la grogne, qui se focalise sur " l'étranger ". Sauf s'il ressemble au Néerlandais moyen, comme le maire de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, d'origine marocaine. En surfant habilement sur la frustration ambiante, Wilders est devenu un épouvantail pour les autres partis. Débordé à sa droite, le Premier ministre Mark Rutte a publié une page entière dans la presse, avec ce propos cash : " Les personnes qui ne se plaisent pas aux Pays-Bas doivent s'en aller. " Cette duplication du discours de Wilders inquiète le professeur André Krouwel, qui observe une " contamination des partis de centre-droit qui ont intégré beaucoup d'idées de Wilders ". Les attentats djihadistes en Europe ont aggravé le tableau. Jusqu'à présent, les Pays-Bas n'ont pas été touchés. Mais ils sont confrontés à la même menace du retour des combattants : au moins 280 Néerlandais sont partis en Syrie ou en Irak. Il en resterait 190 sur place. Or, beaucoup pourraient être poussés à rentrer à mesure que l'Etat islamique perd du terrain. " Ces gens ont commis des crimes atroces, s'imaginent intouchables mais s'ils reviennent aux Pays-Bas, ils seront amenés directement en prison ", assure un représentant du parquet. Des condamnations à six ans de prison sont déjà tombées. A La Haye, le Molenbeek local s'appelle Schilderswijk, le quartier des peintres, avec ses petites maisons ouvrières. Aux rues Vermeer, Hals ou Rubens répondent des noms de villes marocaines : Marrakech (boucherie), Kenitra (vêtements), Tanger (épicerie)... Décrit comme un des plus pauvres du pays, l'endroit est parfois surnommé " triangle de la charia ", à cause de ses adeptes d'un islam radical. Des heurts ont récemment opposé des jeunes et la police, accusée de racisme. Nous croisons Naima, 25 ans. D'origine marocaine, elle aborde sans fard la question du vivre ensemble : " Je suis née ici, mais je ne me sens plus chez moi. Il y a trop de hangjongeren (jeunes qui traînent) et de gens qui me font des remarques parce que je ne porte pas le voile. " Le Schilderswijk est riche d'une pépite : une bibliothèque entièrement rénovée, avec espace Internet. Depuis qu'elle a rouvert en 2015 après un lifting complet, 100 000 personnes l'auraient fréquentée. " Ce lieu est le véritable lien entre les habitants du quartier ", résume un utilisateur. Des dizaines d'écoliers y trouvent le plaisir d'apprendre et d'étudier, avec l'aide de coachs bénévoles. Tout est gratuit. Il y a même une cafétéria. Des mères voilées ont franchi pour la première fois les portes du bâtiment, car elles s'y sentent en confiance. C'est là qu'une soirée électorale était organisée le 22 février. Près de 300 personnes étaient réunies, à 80 % d'origine étrangère, des jeunes, des vieux, des voilées, des non-voilées. Face à eux, huit candidats, de huit partis différents. Mais pas de PVV, qui avait décliné l'invitation. Par groupe de deux, les membres du panel étaient confrontés aux thèmes de l'enseignement, du travail et des soins de santé. La salle était ensuite conviée à voter en levant des cartons verts, orange ou rouges. Un bel exercice de démocratie, dans un parfait respect mutuel. Comme l'économie néerlandaise se porte mieux qu'en 2012, l'offre électorale est très variée. Des partis suggèrent d'augmenter le budget de l'enseignement, d'autres les dépenses militaires. A l'arrière de la salle, Abdel compte voter pour Denk, qui plaide contre toute forme de discrimination. Il chuchote : " Je me sens Néerlandais et Marocain à 50/50, confie cet agent de sécurité qui vit de petits contrats. Mais quand je suis minoritaire dans une assemblée, je me sens moins à l'aise qu'auparavant. Les temps ont changé. Je ne pense pas que le PVV va aller au pouvoir mais ses idées se diffusent dans la société. " Autre bouc émissaire de la campagne : l'Europe. " J'ai travaillé à Bruxelles, et j'ai vu comment on gaspillait l'argent public, raconte Wim, notre témoin de Spijkenisse. Je voudrais un retour à l'ancienne CEE, une simple union de pays, et beaucoup moins de fonctionnaires. " A la suite du leader populiste, il se déclare contre l'euro et pour le retour au florin. L'euroscepticisme n'est pas neuf : en 2005, les Néerlandais avaient voté " non " à plus de 61 % au traité établissant une constitution pour l'Europe. Wilders, lui, propose ouvertement un " Nexit ". Malgré ses propos démagogiques, l'homme voit son score se tasser dans les sondages. La raison ? " L'implosion de Trump ! " répond Bas Heijne, journaliste du NRC. " Sa victoire avait donné tant d'oxygène à Wilders que celui-ci avait cru à un printemps patriotique (contre l'islam, l'élite, les Marocains, la radio publique, Merkel...) ". Or, les débuts de la présidence Trump ont été synonymes de chaos. Wilders a tenté de s'accrocher au narratif de l'Américain, à savoir que le vivre ensemble est malade et que l'élite a ouvert les portes aux ennemis islamistes. " Mais, souligne Bas Heijne, la plus grande attaque perpétrée jusqu'à ce jour contre les Néerlandais est l'attentat contre le vol MH17 de la Malaysia Airlines (près de 200 morts en 2014), atteint par un missile russe depuis le territoire des séparatistes ukrainiens. Pourquoi Wilders n'en parle-t-il jamais ? " La rumeur circule que Moscou le soutiendrait. Le 15 mars, ce sera le retour au vote papier, par crainte d'un piratage informatique. Signe réconfortant, la majorité des Néerlandais garde espoir en l'avenir, d'après un récent sondage de l'Algemeen Dagblad. L'analyste en déduit qu'" on surestime le mécontentement dans le pays ". De fait, les citoyens restent confiants dans la solidité de leur démocratie. La concertation permanente permet de ne laisser personne sur le carreau, et de faire avancer en commun de nouvelles idées. Le verbe typiquement batave polderen, allusion aux polders, signifie " coopérer et nouer des compromis ", évocation de ces temps anciens où nobles et gueux devaient s'entendre pour garder ensemble les pieds au sec.