Les institutions européennes ont depuis longtemps l'habitude des excès d'autocélébration. Cela commence avec les traités. Ainsi, le traité de Maastricht affiche fièrement une politique étrangère et de sécurité commune qui en réalité, même après 30 ans, n'est toujours pas une politique, n'est toujours pas commune, et n'apporte toujours pas de sécurité militaire. La politique sociale est devenue une litanie de droits sociaux, commençant avec la charte de 1989, continuant avec la charte des droits fondamentaux, de 2000, et glissant après vers le pilier des droits sociaux de 2017. Le même plat resservi décennie après décennie dans trois casseroles différentes.

Ce déferlement de textes (et de discours) masque mal une politique générale de dérégulation qui accentue en réalité un marché de l'emploi dual. Même chose pour la politique fiscale. Ainsi, par exemple, le Parlement européen organise à grand bruit une commission d'enquête sur les paradis fiscaux. Ensuite, dans une beaucoup plus grande discrétion, il vote contre la transparence des comptes de sociétés et bloque l'évaluation de l'évasion fiscale.

Pendant ses premières décennies, l'Union européenne réalisait beaucoup, mais parlait peu. Depuis lors, elle réalise peu, mais parle beaucoup. Dans cette vague montante d'hypocrisie, la récente proposition de Charles Michel de créer une école européenne des imams marque toutefois une dégradation additionnelle.

Depuis sa désignation, le nouveau président du Conseil européen a abandonné la discrétion de ses prédécesseurs et lancé une politique de communication massive. Il met systématiquement en avant ses ambitions, ses voyages, ses contacts personnels, et même à l'occasion sa famille. Vrai symbole de l'Union européenne actuelle, lui aussi parle beaucoup, mais réalise peu (et prépare aussi peu ses dossiers, comme indiqué par la presse britannique et flamande, moins thuriféraire que la francophone). Toutefois, bien que cela coûte cher et pollue la communication de la Commission, cette soif d'auto-contemplation ne portait pas trop à conséquence.

On n'en dira pas de même de l'école européenne des imams. Pareille proposition se heurte à de multiples objections de légalité et d'opportunité. Sur le plan de la légalité, premièrement, le président du Conseil européen néglige que le droit de proposition appartient selon les traités à la Commission, et pas à lui. Il néglige aussi, deuxièmement, que l'Union européenne ne possède guère de compétences en matière d'éducation. Et, troisièmement, qu'elle n'en possède aucune en matière de religion. Enfin, quatrièmement, il existe dans les traités un principe fondamental de non-discrimination qui empêche à l'évidence d'appliquer un traitement différent aux croyants de divers cultes (à moins évidemment que le président du Conseil européen dans sa sagesse ne propose aussi d'éduquer au niveau européen les curés, les pasteurs et les rabbins, sans même évoquer la question des laïcs).

Sur le plan de l'opportunité, les objections ne sont pas moindres. On cherche en effet en vain la moindre valeur ajoutée d'un tel enseignement européen (ne parlons même pas de son coût). Les problèmes, eux, paraissent colossaux. Quoique cela paraisse ignoré, la vision de l'Etat sur la religion est sensiblement différente entre les Pays-Bas et l'Espagne, ou la France et la Pologne. Veut-on aussi créer une grande académie européenne pour définir une doctrine commune des 27 Etats membres sur le rapport de la religion musulmane avec les droits des femmes, ceux des homosexuels, ou des caricaturistes ? Enfin, de là à provoquer chez les musulmans d'Europe une sensation - justifiée - que leur religion est vue comme une menace, et que l'Union européenne la stigmatise en exigeant son encadrement spécifique par rapport aux autres, il n'y a qu'un pas. Il est particulièrement dangereux dans la période actuelle.

Ces nombreux éléments mènent d'ailleurs à conclure que ladite proposition n'a fait l'objet d'aucune préparation sérieuse. L'ancien premier ministre belge avait déjà cette habitude, notamment lorsqu'il proposait après les attentats terroristes un FBI européen sans la moindre analyse de faisabilité. Certes, on comprend la logique politicienne et communicationnelle du thème des imams. Tout discours sur l'islam suscite des réactions pavloviennes dans diverses parties du public et permet à coup sûr de se faire remarquer, même s'il n'a aucun sens et aucun avenir. Charles Michel appartient en plus à ces nombreux dirigeants belges pour lesquels la création de structures bureaucratiques est la première réponse à tout. (Et ce pourrait même un jour être une solution d'exfiltration fédérale pour Mathieu Michel, qui sait ?).

Le Conseil européen souffre de suffisamment de schismes pour le moment (le budget, le climat, l'immigration, l'Etat de droit) sans qu'on y ajoute encore un schisme religieux. Son président servirait beaucoup mieux l'Europe en s'occupant de faire réussir les propositions de la Commission plutôt que de promouvoir les siennes sans la moindre concertation. Ajoutons que, de nos dirigeants européens, qui font tant de prêches sur le respect de la règle de droit, on est en droit d'attendre - au minimum - qu'ils prennent la peine de la lire avant de lancer n'importe quelle idée pour un tweet de plus.

Franklin DEHOUSSE

Professeur à l'Université de Liège,

Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,

Ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne

Les institutions européennes ont depuis longtemps l'habitude des excès d'autocélébration. Cela commence avec les traités. Ainsi, le traité de Maastricht affiche fièrement une politique étrangère et de sécurité commune qui en réalité, même après 30 ans, n'est toujours pas une politique, n'est toujours pas commune, et n'apporte toujours pas de sécurité militaire. La politique sociale est devenue une litanie de droits sociaux, commençant avec la charte de 1989, continuant avec la charte des droits fondamentaux, de 2000, et glissant après vers le pilier des droits sociaux de 2017. Le même plat resservi décennie après décennie dans trois casseroles différentes. Ce déferlement de textes (et de discours) masque mal une politique générale de dérégulation qui accentue en réalité un marché de l'emploi dual. Même chose pour la politique fiscale. Ainsi, par exemple, le Parlement européen organise à grand bruit une commission d'enquête sur les paradis fiscaux. Ensuite, dans une beaucoup plus grande discrétion, il vote contre la transparence des comptes de sociétés et bloque l'évaluation de l'évasion fiscale. Pendant ses premières décennies, l'Union européenne réalisait beaucoup, mais parlait peu. Depuis lors, elle réalise peu, mais parle beaucoup. Dans cette vague montante d'hypocrisie, la récente proposition de Charles Michel de créer une école européenne des imams marque toutefois une dégradation additionnelle. Depuis sa désignation, le nouveau président du Conseil européen a abandonné la discrétion de ses prédécesseurs et lancé une politique de communication massive. Il met systématiquement en avant ses ambitions, ses voyages, ses contacts personnels, et même à l'occasion sa famille. Vrai symbole de l'Union européenne actuelle, lui aussi parle beaucoup, mais réalise peu (et prépare aussi peu ses dossiers, comme indiqué par la presse britannique et flamande, moins thuriféraire que la francophone). Toutefois, bien que cela coûte cher et pollue la communication de la Commission, cette soif d'auto-contemplation ne portait pas trop à conséquence. On n'en dira pas de même de l'école européenne des imams. Pareille proposition se heurte à de multiples objections de légalité et d'opportunité. Sur le plan de la légalité, premièrement, le président du Conseil européen néglige que le droit de proposition appartient selon les traités à la Commission, et pas à lui. Il néglige aussi, deuxièmement, que l'Union européenne ne possède guère de compétences en matière d'éducation. Et, troisièmement, qu'elle n'en possède aucune en matière de religion. Enfin, quatrièmement, il existe dans les traités un principe fondamental de non-discrimination qui empêche à l'évidence d'appliquer un traitement différent aux croyants de divers cultes (à moins évidemment que le président du Conseil européen dans sa sagesse ne propose aussi d'éduquer au niveau européen les curés, les pasteurs et les rabbins, sans même évoquer la question des laïcs). Sur le plan de l'opportunité, les objections ne sont pas moindres. On cherche en effet en vain la moindre valeur ajoutée d'un tel enseignement européen (ne parlons même pas de son coût). Les problèmes, eux, paraissent colossaux. Quoique cela paraisse ignoré, la vision de l'Etat sur la religion est sensiblement différente entre les Pays-Bas et l'Espagne, ou la France et la Pologne. Veut-on aussi créer une grande académie européenne pour définir une doctrine commune des 27 Etats membres sur le rapport de la religion musulmane avec les droits des femmes, ceux des homosexuels, ou des caricaturistes ? Enfin, de là à provoquer chez les musulmans d'Europe une sensation - justifiée - que leur religion est vue comme une menace, et que l'Union européenne la stigmatise en exigeant son encadrement spécifique par rapport aux autres, il n'y a qu'un pas. Il est particulièrement dangereux dans la période actuelle. Ces nombreux éléments mènent d'ailleurs à conclure que ladite proposition n'a fait l'objet d'aucune préparation sérieuse. L'ancien premier ministre belge avait déjà cette habitude, notamment lorsqu'il proposait après les attentats terroristes un FBI européen sans la moindre analyse de faisabilité. Certes, on comprend la logique politicienne et communicationnelle du thème des imams. Tout discours sur l'islam suscite des réactions pavloviennes dans diverses parties du public et permet à coup sûr de se faire remarquer, même s'il n'a aucun sens et aucun avenir. Charles Michel appartient en plus à ces nombreux dirigeants belges pour lesquels la création de structures bureaucratiques est la première réponse à tout. (Et ce pourrait même un jour être une solution d'exfiltration fédérale pour Mathieu Michel, qui sait ?). Le Conseil européen souffre de suffisamment de schismes pour le moment (le budget, le climat, l'immigration, l'Etat de droit) sans qu'on y ajoute encore un schisme religieux. Son président servirait beaucoup mieux l'Europe en s'occupant de faire réussir les propositions de la Commission plutôt que de promouvoir les siennes sans la moindre concertation. Ajoutons que, de nos dirigeants européens, qui font tant de prêches sur le respect de la règle de droit, on est en droit d'attendre - au minimum - qu'ils prennent la peine de la lire avant de lancer n'importe quelle idée pour un tweet de plus. Franklin DEHOUSSEProfesseur à l'Université de Liège,Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,Ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne