Si la course à l'espace dans le domaine astronautique caractérise la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique entre 1957 et 1975, la course pour l'intelligence artificielle est bien probablement l'enjeu moderne caractérisant la rivalité actuelle entre la Chine, les États-Unis et l'Europe.

L'atout principal incontestable de la Chine dans cette course est le capital humain ainsi que la main-d'oeuvre peu qualifiée et bon marché dont bénéficie le pays. Encore récemment dominée par le secteur industriel, l'économie chinoise vise désormais le secteur high-tech, lui en pleine expansion.

Alors que certains annoncent l'impact dévastateur que l'intelligence artificielle aura sur le marché du travail et sur les taux de chômage, l'IA crée actuellement de l'emploi en Chine. Un exemple est le travail d'étiquetage de données, tâche répétitive ne requérant aucune compétence.

Politique économique d'état

En 2017, Poutine affirme : "L'intelligence artificielle est l'avenir, non seulement pour la Russie, mais pour toute l'humanité. Cela présente des opportunités colossales, mais aussi des menaces difficiles à prévoir. Celui qui devient le leader dans cette sphère deviendra le dirigeant du monde".

Nouvelle politique économique, le 'Made in China 2025' est une initiative du président Xi Jinping visant à redynamiser l'économie ainsi qu'à renforcer certains secteurs sous-développés. Pour Miao Wei, ministre de l'Industrie et de la Technologie de l'information, "l'objectif ici est de faire passer la Chine du statut de grand pays manufacturier à une puissance manufacturière" passant par "l'intégration coordonnée des technologies de l'information et de l'innovation industrielle".

L'essor des entreprises lié à l'intelligence artificielle en Chine n'est pas exclusivement favorisé par les dynamiques de demandes du marché. Au contraire, le rôle du gouvernement est central à son développement par ses supports financiers.

Le futur de la croissance économique ne réside plus exclusivement dans la construction immobilière, mais plutôt dans la construction du monde numérique. Du fait que toute intelligence artificielle est construite sur du travail humain, des milliers d'employés étiquettent diverses images, donnant graduellement des capacités cognitives aux logiciels.

Le plan de développement de l'IA de nouvelle génération révélé par le conseil d'état chinois a l'ambition de devenir leader mondial dans le secteur d'ici 2030. D'ici là, l'industrie devrait valoir 148 milliards de dollars.

Du fait de sa démographie, de son économie et des faibles législations concernant la vie privée, la Chine bénéficie d'une quantité de données comparable à nul autre pays. "Étant donné que son économie est en croissance constante, de même que le nombre d'utilisateurs d'Internet, cela offre une opportunité qui permet à la Chine de revendiquer la moitié des entreprises high-tech dans le monde" affirmait Kaifu Lee, fondateur et directeur général de la compagnie pékinoise Sinovation Ventures au forum chinois pour le développement dédié à l'intelligence artificielle.

Fermiers de données

Multipliée par dix au cours des trois dernières années, l'industrie d'étiquetage est en pleine expansion. À les voir, les fermes d'étiquetage d'images sont les lignes d'assemblage d'il y a 10 ans : hangars désaffectés, ou encore bureaux aux rangées d'ordinateurs, la symétrie ne change pas. Seul l'outil évolue. Maintenant, un ordinateur, son écran et des milliers d'images suffisent à l'employé pour identifier quelques milliers d'images chaque jour.

Pour 1,5 dollar de l'heure, soit un dixième de ce que leur tâche coûterait en Europe, les employés travaillent en moyenne huit heures par jour. Leur travail consiste à reconnaître les images et les associer à un sens ou un terme, rendant plus fiables les logiciels de géants de l'industrie technologique telle que Baidu, JD.com ou encore Alibaba.

Ville située dans la province du Shandong, Zibo exemplifie le changement de politique économique du gouvernement. Loin de la Silicon Valley américaine, cette ville au passé industriel a vu le secteur high-tech progressivement se développer, visant à créer de nouvelles opportunités d'emplois. Ses centres d'analyse de données opèrent diverses sources de données. Des images de logiciels permettant aux logiciels intelligents de conduire des camions sans conducteur aux images de caméra de surveillance de cuisine de restaurants observant si les employés ont respecté les normes d'hygiène.

Ces fermes de traitement de données et d'étiquetage d'images se sont développées en métropoles aussi bien que dans des régions plus reculées, recrutant souvent d'anciens employés en manufacture ou en construction. Comme explique Yang Mang, Manager général au sein de la compagnie Mada Data Technology : "Nous ne demandons généralement pas à quoi servent les données ni qui sont nos clients. C'est généralement quelque chose qui ne nous intéresse pas. Nous accomplissons simplement."

"Si les données étaient du pétrole à l'ère de l'intelligence artificielle, alors la Chine serait l'Arabie saoudite", affirme Kaifu Lee. Reste à voir dans combien d'années les fermes d'étiquetages de données chinoises remplaceront les usines industrielles existantes. Celles-ci continueront telles à créer de l'emploi au long-terme ? Pour certains le besoin d'étiquetage se réduira considérablement dans les prochaines années au fil des perfectionnements des logiciels d'intelligence artificielle, annonçant d'ores et déjà les mutations à venir.

Jean Castorini