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Selon une étude européenne, six Belges sur dix se déclarent favorables au revenu de base. Ce dernier est-il inéluctable s'il est désormais soutenu par une majorité ? Rien n'est inéluctable. Mais les choses avancent. Je reviens d'Hyderabad, en Inde, où s'est tenu le congrès annuel sur le revenu de base. Quel chemin parcouru depuis le début des années 1980 quand j'ai lancé l'idée au sein du collectif Charles Fourier à Louvain-la-Neuve, puis créé le Basic Income European Network (Bien) qui, aujourd'hui international, a des branches aux Etats-Unis, en Inde, en Chine... Depuis 2016, l'idée connaît une popularité nouvelle grâce à des personnalités différentes comme Mark Zuckerberg ou l'ancien ministre grec Yanis Varoufakis, qui s'en sont fait les avocats. Le livre que j'ai publié en 2017 avec Yannick Vanderborght (1) a même été traduit en chinois. Dans l'enquête européenne, les jeunes sont plus nombreux que les aînés à être favorables au revenu de base. Révélateur ? Oui. C'est grâce aux voix des jeunes que Benoît Hamon a remporté les primaires du parti socialiste français face à Emmanuel Valls. C'était inattendu. Et le revenu de base constituait un point majeur de son programme. Face au nombre grandissant de ménages qui vivent sous le seuil de pauvreté, la Fédération Wallonie-Bruxelles et le Service public wallon veulent débattre du revenu de base. Un signe ? Ce n'est pas banal. Pour faire avancer l'idée du revenu de base, on a besoin de visionnaires, de militants et aussi de bons bricoleurs qui, dans les institutions, perçoivent bien les impasses du système actuel et comprennent qu'on peut infléchir les choses sans créer le chaos. Des ménages ne font pas usage de leurs droits parce que les procédures pour accéder à une aide sociale sont complexes et humiliantes. En étant inconditionnel, le revenu de base permet d'éviter ces écueils. Les institutions que vous citez veulent y réfléchir sérieusement. Voilà qui est encourageant. Mais le débat risque de s'enflammer. Dans les partis de gauche, on craint que le revenu universel signe la fin de la sécurité sociale. A tort ? Pour Elio Di Rupo, l'allocation universelle est le cheval de Troie du démantèlement de la sécurité sociale. Il se trompe. Le revenu de base ne remplacera ni l'assurance ni l'aide sociale. Il constituera un socle modeste inconditionnel qui viendra se glisser sous le système de redistribution des revenus. Les allocations sociales seraient recalibrées en fonction du montant fixé pour ce revenu de base. Exemple : si le revenu de base est fixé à 500 euros, le bénéficiaire d'un revenu d'intégration sociale (RIS) recevrait le complément auquel il a droit pour atteindre le RIS actuel, mais les premiers 500 euros seraient inconditionnels et individuels. Le revenu de base ne risque-t-il pas d'accélérer la multiplication des jobs précaires ? Je ne pense pas. Au contraire. Les travailleurs, surtout les plus vulnérables, auront un pouvoir de négociation plus grand face aux employeurs. Car, disposant d'un socle inconditionnel, ils auront moins besoin d'avoir un boulot à temps plein comme aujourd'hui. Ils pourront plus facilement quitter un emploi qui ne leur convient pas pour en choisir un autre. Les boulots moins agréables, les employeurs devront les rendre plus attractifs. Je crois que l'allocation universelle favorisera les emplois correspondant à la vocation des personnes, notamment les carrières artistiques. L'idée n'est pas de donner simplement un pouvoir de consommation aux personnes mais de leur permettre de choisir plus librement la manière de mener leur existence, avec la flexibilité qu'on souhaite. Plus de liberté, donc ? Oui, une liberté réelle, surtout pour ceux qui en ont le moins aujourd'hui. Cela accompagnera le fonctionnement économique dont on a besoin aujourd'hui, qui ne nécessite plus de faire travailler tout le monde à temps plein pendant toute une existence, avec le burnout que cela peut causer. Les syndicats sont contre le revenu de base. Un vrai frein ? Cela peut évoluer. Récemment, la confédération des syndicats britanniques a pris la résolution d'investiguer l'idée de l'allocation universelle. Il y a peu, je participais à un débat avec Marie-Hélène Ska, de la CSC, qui a déclaré qu'à la demande de ses militants, le syndicat mènerait une réflexion sur le sujet. Mais les réticences restent grandes, c'est vrai. Il y a plusieurs explications. D'abord, la partie des revenus des syndicats qui provient du prélèvement sur les allocations de chômage risque de diminuer avec le revenu de base qui remplacera une partie de celles-ci. Ensuite, le rôle essentiel des syndicats dans la négociation des salaires risque de se voir fragiliser car le salaire sera moins important dans les revenus des ménages. N'y aura-t-il pas moins de combats collectifs avec l'allocation individuelle ? Chaque travailleur aura, en effet, un pouvoir individuel plus grand de quitter son emploi plus facilement s'il jouit d'un revenu de base. Mais cela ne rendra pas inutile la protection collective. Simplement, le curseur devrait se déplacer. Les syndicats auront toujours leur raison d'être.