Chine, Russie, Iran, Turquie, Pakistan, Inde, Arabie saoudite, Qatar... autant de puissances et de pays impactés par l'accélération de l'histoire en Afghanistan. La victoire des talibans, le retrait total des forces occidentales après vingt ans de présence et le retour de la menace djihadiste exacerbent les rivalités diplomatiques, stratégiques et économiques entre puissances de la région. Ces bouleversements ouvrent une nouvelle ère de ce que les experts en géo-politique appellent le "grand jeu" centrasiatique.
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Chine, Russie, Iran, Turquie, Pakistan, Inde, Arabie saoudite, Qatar... autant de puissances et de pays impactés par l'accélération de l'histoire en Afghanistan. La victoire des talibans, le retrait total des forces occidentales après vingt ans de présence et le retour de la menace djihadiste exacerbent les rivalités diplomatiques, stratégiques et économiques entre puissances de la région. Ces bouleversements ouvrent une nouvelle ère de ce que les experts en géo-politique appellent le "grand jeu" centrasiatique. A l'origine, The Great Game désigne les luttes d'influence qui ont opposé, au XIXe siècle, la Russie tsariste et l'Empire britannique. Objectif: le contrôle du "ventre mou" de l'Asie, cette zone située grosso modo entre les plateaux du Caucase et le massif du Pamir. L'affrontement, jamais franchement déclaré, a abouti à l'établissement des frontières de l'Afghanistan, conçu comme un Etat tampon indépendant entre l'Empire russe et les Indes britanniques. C'est ainsi qu'au nord-est du pays a été créé le "corridor du Wakhan", couloir montagneux afghan de deux cents kilomètres de long, bordé au nord par le Tadjikistan, au sud par le Pakistan et à l'est par la Chine. Enclavé au coeur du continent asiatique, l'Afghanistan est à la croisée des mondes turc, iranien, russe, chinois et indien. "Le retour des talibans au pouvoir replonge la région dans l'instabilité et les jeux de puissance", estime Thierry Kellner (ULB), spécialiste de la politique étrangère chinoise et de la géopolitique centrasiatique (il est le coauteur de Géopolitique de la nouvelle Asie centrale, dont la première édition est parue en 2001). "L'Afghanistan risque de redevenir un sanctuaire pour des groupes islamistes armés. Un nouveau ''grand jeu'' se met en place, dont les Etats-Unis, malgré leur fiasco en Afghanistan, ne seront pas totalement exclus. Les Américains pourront toujours mener des frappes contre les djihadistes depuis leurs bases dans le golfe Arabo-persique, et il est probable qu'ils tentent de resserrer les liens avec les pays d'Asie centrale." La Chine est concernée, assure le chercheur: "Elle a fait des investissements dans les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale. Le gazoduc qui relie le Turkménistan à la province du Xinjiang, via l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, contribue au développement économique de la Chine. Pékin s'inquiète d'une déstabilisation de ces pays par des djihadistes transnationaux basés en Afghanistan." Face aux dangers à venir, la Russie, qui considère l'Asie centrale comme son pré carré et y dispose de bases militaires, a annoncé qu'elle allait livrer des armes et hélicoptères à ses alliés centrasiatiques. Elle craint les incursions de djihadistes en provenance d'Afghanistan, dont des "combattants déguisés en réfugiés". Des islamistes ouzbeks, tadjiks, ouïghours et autres, radicalisés sous l'influence du wahhabisme saoudien, ont rejoint ces réseaux internationaux du djihadisme. Début août, des manoeuvres militaires conjointes ont été menées par la Russie au Tadjikistan et en Ouzbékistan. De nouveaux exercices sont prévus du 7 au 9 septembre au Kirghizistan. "Si Moscou ne parvient pas à assurer la sécurité des intérêts chinois en Asie centrale, Pékin pourrait intervenir discrètement, ce qui ouvre des perspectives géostratégiques inédites, prévient Thierry Kellner. Les Chinois ont déjà une base secrète chinoise au Tadjikistan, à une dizaine de kilomètres du corridor du Wakhan, territoire afghan. Toutefois, tant que les intérêts économiques chinois en Asie centrale et au Pakistan ne sont pas directement menacés, la Chine, prudente, évitera de se mêler des affaires afghanes. L'Afghanistan ne fait pas partie de sa ''zone de confort''." A rebours des pays occidentaux, la Chine et la Russie n'ont pas fermé leurs ambassades à Kaboul quand la capitale afghane a été investie par les insurgés. Alors que Moscou considère les talibans comme une organisation "terroriste", les autorités russes ont établi depuis plusieurs mois des contacts diplomatiques avec eux. De même, Pékin assure vouloir nouer des "relations amicales" avec les nouveaux maîtres de l'Afghanistan. "L'idéologie islamiste radicale des talibans n'est pas la tasse de thé du régime communiste chinois, qui lui-même réprime férocement les musulmans sunnites au Xinjiang, observe Kellner. Mais la Chine, grande consommatrice de matières premières, convoite la richesse du sous-sol afghan." L'Afghanistan dispose de réserves de "terres rares", minerais précieux pour l'industrie électronique chinoise. Le pays est riche en lithium, métal nécessaire aux batteries, donc convoité par la Chine, premier producteur mondial de véhicules électriques. Pékin envisagerait surtout de relancer la mine de cuivre de Mes Aynak, située à 35 kilomètres au sud de Kaboul. En 2007, l'entreprise chinoise MCC a obtenu pour trente ans la concession de ce gisement, l'un des plus riches au monde, mais elle a dû renoncer au projet en raison de l'insécurité. "Les Chinois hésiteront à revenir tant que le pays restera instable, pronostique Thierry Kellner. Kaboul s'est joint, en 2016, au projet phare chinois des ''Nouvelles routes de la soie'', destiné à relier l'Asie à l'Europe et à l'Afrique, mais les concrétisations se font attendre. Même au Pakistan, ces grands projets d'infrastructures sont en panne, en raison du contexte politique interne mouvant et des réticences de la Chine à offrir encore des prêts à taux réduits." Selon Thierry Kellner, le pays non occidental le plus affecté par le retour des talibans est l'Inde. "New Delhi a soutenu le gouvernement afghan pro-occidental d'Hamid Karzaï, et plus encore celui de son successeur Ashraf Ghani, renversé par les talibans, indique le chercheur. L'Inde a investi des milliards de dollars dans la reconstruction de l'Afghanistan. Elle a financé le développement du nouveau port iranien de Chabahar, sur la côte de l'océan Indien. Ce port était la principale porte d'entrée pour l'aide indienne à l'Afghanistan." Si la victoire des talibans est un revers cinglant pour New Delhi, elle sert les intérêts stratégiques d'Islamabad, qui a ouvertement salué la chute de Kaboul. Certains analystes estiment que les services de renseignement pakistanais ont aidé les talibans à planifier leur conquête de l'Afghanistan. Le Pakistan, qui s'est senti "encerclé" pendant vingt ans, se réjouit de la rupture des liens étroits entre New Delhi et Kaboul. "Le départ des troupes américaines d'Afghanistan et le triomphe des talibans redonnent au Pakistan une ''profondeur stratégique'', précise Thierry Kellner. La compétition qui l'oppose à l'Inde est relancée. Grâce au terreau afghan, Islamabad peut redéployer sa politique de soutien aux djihadistes cachemiris, afghans et pakistanais actifs au Cachemire, région d'affrontements armés entre l'Inde, le Pakistan et la Chine." Revers de la médaille pour Islamabad: la victoire des talibans afghans risque d'encourager le groupe Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), les talibans pakistanais, à déstabiliser le Pakistan. Très présents dans les régions frontalières afghano-pakistanaises, ces djihadistes ont revendiqué la plupart des attentats meurtriers survenus au Pakistan depuis la création du mouvement, fin 2007. En juillet et août derniers, des ouvriers chinois travaillant dans le pays ont été victimes de telles attaques. En avril, le TTP a revendiqué un attentat- suicide contre un hôtel de luxe de Quetta, capitale de la province du Baloutchistan, où séjournait l'ambassadeur de Chine. La débâcle américaine en Afghanistan a réjoui les hauts responsables iraniens. Depuis janvier dernier, le régime chiite de Téhéran s'est rapproché des fondamentalistes sunnites afghans. Les dirigeants iraniens assurent que les talibans de 2021 ne sont pas aussi antichiites que ceux d'il y a vingt ans. Pendant leur premier règne, entre 1996 et 2001, les talibans ont réprimé dans le sang les Hazaras, la minorité chiite d'Afghanistan. "Des informations récentes font état de persécutions et de fuite vers l'Iran, relève Kellner. Par ailleurs, les provinces orientales de l'Iran, délaissées par Téhéran, et où vivent des communautés sunnites, peuvent devenir un terreau fertile pour une extension du radicalisme afghan." La Turquie courtise, elle aussi, les talibans. Recep Tayyip Erdogan a proposé de maintenir des militaires turcs en Afghanistan pour assurer la sécurité de l'aéroport de Kaboul. "Le président turc tente de projeter l'influence de son pays au-delà du Caucase, vers l'Asie centrale, largement peuplée de turcophones, explique Thierry Kellner. Cet expansionnisme turc s'est manifesté l'an dernier dans la guerre du Haut-Karabakh. Ankara a aidé l'Azerbaïdjan à écraser l'Arménie. Il en résulte que le ''corridor du milieu'', un projet turc de liaison routière et ferroviaire reliant la Turquie à l'Asie centrale, devient moins utopique. Autre atout pour la diplomatie turque: Ankara a de bonnes relations avec le Pakistan et le Qatar, émirat qui a accueilli les chefs talibans jusqu'à leur retour à Kaboul et a hébergé leurs négociations avec Washington." C'est de Doha que le mollah Abdul Ghani Baradar, cofondateur et numéro deux des talibans, a rejoint l'Afghanistan, le 17 août, à bord d'un avion militaire qatari. Principal canal de discussion entre les pays occidentaux et les leaders talibans, le Qatar a acquis un poids diplomatique qui reste un atout précieux pour le nouveau régime afghan en quête de reconnaissance internationale et de liquidités. "Grâce à son rôle de médiateur, Doha a marginalisé, en matière d'influence, Riyad et Abou Dhabi, ses rivaux du Golfe, constate Kellner. L'Arabie saoudite s'est contentée d'appeler le régime taliban à la modération et les Emirats arabes unis, très liés au gouvernement d'Ashraf Ghani, ont accueilli le président afghan après sa fuite d'Afghanistan, le 15 août." Alliés de Washington et hostiles à l'Iran, l'Arabie saoudite et les EAU avaient été les seuls pays, avec le Pakistan, à reconnaître le premier régime taliban. Mais après le déclenchement de la "guerre contre le terrorisme", en octobre 2001, Riyad a soutenu le gouvernement afghan mis en place par Washington, tandis que les EAU ont participé à la coalition internationale chapeautée par l'Otan. "Aujourd'hui, poursuit Kellner, ces monarchies du golfe s'inquiètent, comme les pays occidentaux, du nouvel élan que la victoire des talibans risque de donner à Al-Qaeda et aux autres mouvements djihadistes, déjà responsables de nombreuses attaques terroristes sur leurs territoires."