Un million de personnes dans les rues de Paris, samedi 9 novembre, pour un " hommage populaire " grandiose. Un pic de 8 millions de téléspectateurs sur TF1 et de 6,76 millions sur France 2, lors du discours du chef de l'Etat. En quelques jours, un chanteur populaire s'est transformé en " héros " français. Johnny Hallyday est, ainsi, devenu selon certains l'égal de Victor Hugo (lire page 117). Rien que ça. Dans une France déchirée, à la recherche de sa grandeur passée, en quête d'identité, Johnny est devenu ciment d'une nation nostalgique et plutôt conservatrice. Le reflet, aussi - avec Jean d'Ormesson -, d'une société perdue, en quête de lumière. Voici les cinq raisons qui ont imposé " l'idole des jeunes ", même malgré elle, comme référence absolue dans le débat public, bien au-delà de son succès musical.
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Un million de personnes dans les rues de Paris, samedi 9 novembre, pour un " hommage populaire " grandiose. Un pic de 8 millions de téléspectateurs sur TF1 et de 6,76 millions sur France 2, lors du discours du chef de l'Etat. En quelques jours, un chanteur populaire s'est transformé en " héros " français. Johnny Hallyday est, ainsi, devenu selon certains l'égal de Victor Hugo (lire page 117). Rien que ça. Dans une France déchirée, à la recherche de sa grandeur passée, en quête d'identité, Johnny est devenu ciment d'une nation nostalgique et plutôt conservatrice. Le reflet, aussi - avec Jean d'Ormesson -, d'une société perdue, en quête de lumière. Voici les cinq raisons qui ont imposé " l'idole des jeunes ", même malgré elle, comme référence absolue dans le débat public, bien au-delà de son succès musical. La disparition de Johnny Hallyday était attendue. Le raz-de-marée programmé. Tous les médias étaient prêts, avec leurs éditions spéciales, documentaires, archives... Le monde politique ne pouvait pas, lui non plus, manquer l'hommage. Quitte à surfer sur la vague d'émotion pour nourrir un discours positif et rassembleur. Teinté de populisme. Dans un long entretien au Point, en août dernier, Emmanuel Macron n'avait-il pas dit combien notre société a " besoin de récits collectifs, de rêves, d'héroïsme " ? Le politique doit reconstruire " un imaginaire de conquête ", avançait-il. Johnny incarnait cette capacité de réussir en venant de nulle part : un jeune Belge, abandonné par ses parents, pauvre, puis triomphant avec de la musique noire américaine et se redressant toujours après être souvent tombé. " C'est un destin français, insistait dans son discours sur le parvis de l'église de la Madeleine le président de la République. Il a été ce que Victor Hugo appelait " une force qui va ". Il a traversé le temps, les époques, les générations et tout ce qui divise la société. " Autour du cercueil, blanc, de Johnny, c'est la France, blanche aussi selon certains, qui s'est rassemblée : classes populaires, " bikers ", bourgeois bohèmes, nantis de Neuilly et " people " en tout genre. Oubliées, les divisions, le temps d'un adieu à l'icône. Avec les trois derniers présidents : Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. Johnny, un animal politique ? Incontestablement. Plutôt à droite, mais pas toujours. On l'a vu soutenir Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Mais il avait aussi soutenu François Hollande, en 2012. Contre les extrêmes : sa famille a répudié le Front national, interdit des premiers rangs de l'hommage populaire. " Depuis toujours, ce sont davantage les politiques qui ont voulu l'approcher que l'inverse, souligne son metteur en scène, Bernard Schmitt. Comme un touriste devant l'Arc de triomphe, chacun a voulu se faire photographier devant Johnny. " Un opportunisme plus ou moins bien placé. " Sa carrière, débutée en 1958, recouvre très exactement l'histoire de la Ve République ", note Laurent Joffrin, directeur de Libération. Dans la France du général de Gaulle, il était " à coup sûr subversif ". Puis, il a retourné sa veste, épousé les contours d'une France tendance conservatrice, avant de devenir le " rockeur du peuple ", puis de se boboïser en multipliant les collaborations artistiques progressistes. " Et de droite et de gauche : dans une France divisée, Johnny annonçait-il Macron ? s'interroge l'éditorialiste. Tourneur infatigable, agrégeant tous les publics, recueillant une gloire unanimiste, il était en marche bien avant l'actuel président... " A sa mort, Hallyday est donc devenu une figure de consensus. Ce mythe rock'n'roll a aussi été si courtisé parce qu'il est devenu, au fil des décennies, la voix des oubliés, de ceux que le globalisation a laissés en bord de route. Dans la foule parisienne, des centaines de milliers d'anonymes avaient traversé la France, bravé les intempéries, dormi dans la rue pour saluer une dernière fois leur idole. Autant de citoyens que le politique n'atteint plus, qui ne font plus confiance aux institutions ou à l'Etat social. Et qui cherchent le réconfort dans cette part de rêve véhiculée par le show-business. En saluant la mémoire de Johnny, les politiques tendent la main à ces illusions perdues. L'hommage rejoint un autre but, avoué : réduire la fracture sociale d'un monde de plus en plus dualisé. Les mots de Magyd Cherfi, chanteur du groupe toulousain Zebda et auteur du magnifique récit Ma part de Gaulois (éd. Actes Sud), résonnent ainsi de façon très juste : " J'ai fait partie de ces ados qui, dans les années 1980, se moquaient de Johnny, à cause de ses fautes de syntaxe, de grammaire, de conjugaison, que sais-je... J'étais de ces bobos qui jugeaient Léo Ferré réac. " Mais avec le temps, Magyd Cherfi a compris toute l'importance de cette voix qui " venait au secours " : Johnny était " le mégaphone de tous les appels au secours, oui, un mégaphone d'en bas. Il portait sans s'en rendre compte la voix de tous les sans-voix, celle des exclus de tous les systèmes, il offrait un alphabet manquant au non-érudit, une plaidoirie à l'âme blessée, il offrait l'argument défaillant chez les démunis du verbe. [...] Ce Johnny était plus que lui-même, il incarnait la consolation, il colmatait les douleurs prolétaires. Il consolait les survivants des pires malheurs, tous les déclassés. " Voilà pourquoi cette " part de France " qui s'en est allée est aussi celle des campagnes, des lieux isolés et des villages soucieux de défendre le terroir. Un pilier. Si on lui prête aujourd'hui des vertus fédératrices (lire aussi l'édito de Laurent Raphaël dans Focus Vif), Johnny était pourtant, et surtout, l'incarnation ultime de la " pipolisation " de nos pays. Un mouvement qu'il a accompagné depuis les années 1960, avec le fanzine Salut les copains. " Johnny a inventé la presse people en France, rappelle Matthias Gurtler, rédacteur en chef du magazine Gala, interrogé par l'AFP. Depuis les yéyés, il a su travailler avec elle, comprenant que c'était gagnant-gagnant pour ancrer sa notoriété dans l'imaginaire collectif. " Aujourd'hui, c'est sur le réseau Instagram que Laetitia Hallyday permettait aux fans de partager les derniers moments de bonheur. " Johnny est un membre de toutes les familles ", appuie Laurence Pieau, directrice de la rédaction de l'hebdomadaire Closer. Voilà qui fait écho aux propos d'Emmanuel Macron : " Certains, aujourd'hui, ont le sentiment d'avoir perdu un membre de leur famille. " De Patrick Bruel à Jean Reno en passant par Line Renaud, Gad Elmaleh, Michel Drucker, Guillaume Canet ou Marion Cotillard, on ne compte plus les membres de cette grand famille " people " réunis le temps d'un hommage avec " le peuple de France ", comme on l'a répété le 9 décembre. Mais le lendemain, Johnny Hallyday partait pour sa dernière demeure, loin, à Saint-Barthélemy, dans les Antilles. Un lieu inaccessible pour la plupart de ceux qui souhaiteraient se recueillir sur sa tombe. " Je trouve étrange qu'on soustraie l'enveloppe de Johnny à son public ", a sobrement commenté Michel Polnareff. Même Sylvie Vartan, sa première épouse, a regretté ce choix ultime, cette dernière volonté. La société " pipole " ressemble parfois à un trompe-l'oeil occultant les misères humaines. Johnny a rassemblé. Enfant des sixties, il a su combler le fossé des générations en touchant presque tous les publics. En se renouvelant, en adaptant les genres, en chantant sur des rythmes de tous les compositeurs à la mode, dont Michel Berger, Jean-Jacques Goldman, Christophe Maé, Matthieu Chedid, Grand Corps Malade... Voilà le tableau dépeint ces derniers jours. Des familles entières se sont réunies lors de l'hommage national, des petits-enfants ont chanté l'idole de leurs grands-parents : un partage autour de celui qui a rejoint, en s'en allant, le " patrimoine culturel national ". Jean-François Sirinelli, professeur d'histoire contemporaine à l'Institut d'études politiques de Paris, estime pour sa part que le chanteur est devenu un " lieu de mémoire ". Johnny est la vedette des baby-boomers, adolescents des années 1960, enfants de l'explosion démographique des Trente Glorieuses qui transforme aujourd'hui l'Europe en un continent vieillissant. " Ceux-ci, parvenus au seuil de leur troisième âge, communient dans la nostalgie d'un environnement musical qui fut alors à ce point prégnant qu'il en devint identitaire, écrit Jean-François Sirinelli. Les membres de cette génération, qu'ils le veuillent ou non, ont tous en eux quelque chose de Johnny et ils l'ont imposé, parfois à leur total insu, à des générations plus jeunes qui ont reçu, indifférentes ou goguenardes, l'idole des jeunes en héritage culturel. " Ce faisant, le chanteur incarne à jamais la bande-son nostalgique des années heureuses. Pour l'historien français, Johnny Hallyday est " un docteur Faust de l'âge médiatique ", un " porteur de mythe ". Mais " reste la question essentielle : quelle est la mémoire qui sourd ainsi ou, plus précisément, de quoi cette mémoire incarnée est-elle le reflet ? Cette recherche du temps perdu n'est pas seulement celle du temps biologique écoulé mais, bien plus profondément, celle d'un monde disparu : la France d'avant la grande mutation. Plus qu'un mythe en lui-même, Johnny Hallyday est, en effet, porteur de mythe, celui d'une France des années 1960 qui aurait été la parenthèse enchantée de notre histoire nationale. " Une France d'avant la globalisation et d'avant l'euro. Une France que les mouvements prônant le repli sur soi tentent en vain de ressusciter. Une France d'avant le tout-aux-écrans aussi, prolongeait le jour de la cérémonie Vincent Cespedes, philosophe et essayiste : " On pleure, en plus d'un artiste qui fédérait, un monde d'avant l'ordinateur. D'avant le smartphone. Un monde où il y avait de la sueur, des larmes, des émotions partagées dans la communion effective, physique. Johnny nous rappelle que le mélange humain, la fusion humaine, doit passer les écrans. Allumer le feu, c'est pas allumer l'ordi. Dans un monde de plus en plus technocratique, ça fait du bien, ce côté rock, se dire "tu as un corps, tu es incarné dans un corps". Johnny, c'est d'abord ce corps. Ce rappel au corps, le rappel à l'ordre. " Comme une métaphore de cette gloire perdue, le chanteur Johnny Hallyday et l'écrivain Jean d'Ormesson sont partis pratiquement en même temps. " Une étrange coïncidence, a constaté Charles Aznavour. Deux de ma famille artistique, deux de mes maîtres à penser. " Chacun à leur façon, ils partageaient une forme de lumière. Jean d'Ormesson était " un gentilhomme, selon l'écrivain Jacques Attali, la quintessence de l'esprit positif, bienveillant, cultivé, curieux, confiant en l'avenir ". Les mots les plus utilisés dans les chansons de Johnny n'étaient autre que " amour " et " vie ". La bête de scène et le maître des lettres lèguent un vocabulaire heureux en une période sombre. " L'émotion qui nous réunit ici lui ressemble, déclarait samedi Emmanuel Macron à propos du chanteur. Elle ne triche pas. Elle est de ces énergies qui font un peuple parce que, pour nous, il était invincible, parce qu'il était une part de notre pays, parce qu'il était une part que l'on aime aimer. " " Jean d'O et Johnny, c'était la France ! surenchérit le philosophe Luc Ferry dans Le Figaro. Deux morceaux de France, l'une aristocratique, l'autre populaire, l'une littéraire et l'autre musicale, qui se rejoignaient, qui se parlaient encore l'une à l'autre ". Un dialogue maintenu, une image d'un pays sublimé. " Jean d'O et Johnny étaient, comme Descartes et Molière, comme le général de Gaulle et Clemenceau, comme Montaigne et Hugo, comme Cocteau et Piaf (morts tous deux, eux aussi, à quelques heures d'intervalle), des personnes de chair et de sang qui avaient réussi le tour de force de parvenir à incarner une identité culturelle singulière ", écrit Luc Ferry. Ils représentent à ses yeux une culture française " qui n'est pas faite, à l'encontre de ce que prétendent les benêts, que de métissage ". Il s'agit donc bien de cette France éternelle, douillette, rassurante, nostalgique des Trente Glorieuses. De cette France qui a résisté aux grandes mutations. Dans une chronique, le philosophe Alain Finkielkraut relève, lui, que " le petit peuple blanc est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Les non-souchiens brillaient par leur absence. " Sur BFM, il précise : " Mon constat, c'est que le divertissement règne mais ne fait pas lien. Il n'a pas la fonction sociale que certains voudraient lui assigner. Il y a le rock et le rap, ce qui enthousiasme les vieux et ce qui fédère les jeunes, ce en quoi se reconnaît la France périphérique et ce qu'apprécie la France des banlieues. " Sur les réseaux sociaux, des citoyens dénonçaient, eux, le caractère démesuré de l'adieu à Johnny : " D'autres personnalités n'ont pas reçu cet hommage. Est-ce un signe de notre société en mal d'identité ? "