Lire également "Joe Biden affirme qu'il aurait recours à l'armée dans la "guerre" contre le coronavirus"
...

La tendance paraît maintenant irréversible. Largement inattendu, le retournement de situation en faveur de Joe Biden, amorcé après sa victoire écrasante en Caroline du Sud, s'est précisé dans les primaires du Super Tuesday, le mardi 3 mars. Il s'est ensuite confirmé à l'occasion du mini- Super Tuesday, une semaine plus tard, lorsque le candidat centriste a raflé quatre Etats sur six, un cinquième Etat - celui de Washington - restant à l'équilibre. Les ralliements dont il a bénéficié à la veille du premier de ces scrutins (Pete Buttigieg et Amy Klobuchar) ont largement influencé les résultats des votes : sur les quatorze Etats mis en jeu au Super Tuesday, Biden en a remporté dix, et, même si Bernie Sanders l'a emporté en Californie, raflant 211 délégués, le décompte final l'a vu creuser l'écart en tête, comptant quelque 150 délégués d'avance sur son rival. Cette tendance s'est consolidée une semaine plus tard, lorsque Biden remportait encore la mise, notamment dans le Michigan, où Sanders avait pourtant triomphé de Hillary Clinton en 2016. Pourquoi un tel retournement de situation ? Après les bons résultats au cours des deux premiers tours de scrutin et le raz-de-marée enregistré dans le Nevada, la candidature de Sanders semblait assez solide pour le porter en tête jusqu'à la convention démocrate de Milwaukee, censée désigner le candidat du parti à la présidence. Toutefois, l'obsession des démocrates étant de privilégier le candidat ayant le plus de chances de battre Donald Trump, d'aucuns espéraient que le candidat " socialiste " n'y atteigne pas la majorité des délégués afin de lui barrer la route le jour venu - les statuts du parti rendent possible un tel cas de figure. Le scrutin de Caroline du Sud constituait en ce sens un test d'envergure. Une nouvelle victoire de Sanders aurait davantage fragilisé toute propension du camp centriste à imposer son candidat en juillet. Biden jouait donc à cette occasion son va-tout. Il passa ainsi son temps, dans les jours précédant le scrutin, à avancer ses deux cartes maîtresses : se présenter auprès de la communauté noire comme l'héritier de Barack Obama, et auprès des indécis comme la seule alternative à Sanders, l'épouvantail socialiste. La stratégie devait parfaitement fonctionner, et dans des proportions totalement inattendues : Biden remportait la mise avec près de trente points d'avance sur son rival. Le pari est donc raté pour Bernie Sanders. Le candidat antisystème, après avoir réussi les trois premiers tests posés par les caucus de l'Iowa et du Nevada et la primaire du New Hampshire, a sombré en Caroline du Sud pour ne plus se relever par la suite. Il a principalement failli sur deux plans. Pourtant maître dans l'art d'électriser les foules, et fort d'un soutien massif chez les plus jeunes, il n'est pas parvenu à mobiliser ses partisans et à les pousser à se rendre aux urnes : lors du Super Tuesday, seul un électeur sur huit avait moins de 25 ans. Par ailleurs, il n'a pas réussi à s'attirer les sympathies de la communauté afro-américaine, largement acquise au Parti démocrate, alors que son discours politique se veut pourtant défenseur de leur cause - notamment à travers la dénonciation permanente d'une justice et d'un système d'incarcération qualifiés de " raciste ". Le soutien de Buttigieg et de Klobuchar à Biden, consécutif à leur piètre prestation en Caroline du Sud, devait, pensait-on, sonner le glas des ambitions de Sanders, sentiment encore davantage renforcé après les défaites des Super Tuesday. La famille démocrate rassemblée autour de la candidature de l'ancien vice-président, un renoncement de Sanders semblait presque logique. Pas aussi simple. Alors que de nombreux observateurs s'attendaient à ce que le sénateur du Vermont prenne acte de la dure réalité des chiffres et suspende sa campagne - à l'instar de ce qu'Elizabeth Warren avait fait quelques jours plus tôt, Sanders, dans une conférence de presse donnée depuis son QG de Burlington, décida le, 11 mars, de rester dans la course. Bernie Sanders s'estime légitime à continuer l'aventure électorale pour deux raisons essentielles. Rappelant d'emblée que sa priorité absolue reste de se " débarrasser de Donald Trump " - ce qui laisse à penser qu'il soutiendra in fine Biden le cas échéant - il affirme que la majorité des Américains continuent à partager ses idées " progressistes ". En outre, il juge avoir " gagné la bataille générationnelle ", estimant que si " Joe Biden a performé auprès des générations les plus âgées, les plus jeunes Américains, de leur côté, ont massivement soutenu (sa) campagne ". S'adressant ensuite à l'establishment du Parti démocrate, il procède à une mise en garde : " Si, dans le futur, vous désirez emporter l'adhésion des plus jeunes générations, vous devez adapter vos programmes aux idées qu'elles soutiennent. " Il finit enfin par concéder que sa candidature ne s'est pas révélée assez persuasive pour convaincre les partisans démocrates qu'il pouvait constituer la meilleure option pour défaire Donald Trump. Ces divers éléments laissent à penser que Bernie Sanders a bien compris que ses chances d'emporter la mise étaient désormais quasi nulles ; même le soutien de la centriste Elizabeth Warren à sa candidature, par ailleurs fort improbable, n'y changerait probablement rien. " Il me semble, explique André Kaspi, grand spécialiste des Etats-Unis et auteur du livre La Nation armée. Les armes au coeur de la culture américaine (Editions de l'Observatoire, 2019, 224 p.) que Bernie Sanders poursuit deux buts. Le premier, très difficile à atteindre, consiste à espérer rattraper au cours des prochaines primaires le retard qu'il a accumulé face à son rival, Joe Biden. Je suis très sceptique sur ses chances de succès. Les partisans démocrates centristes ont été saisis de frayeur en imaginant que Bernie Sanders pourrait être en tête à la fin des primaires et pourrait représenter le parti à l'élection présidentielle et ils vont se mobiliser pour empêcher cela. Ils voient la candidature de Sanders comme trop risquée face à Donald Trump. La deuxième raison est qu'il continue la course pour faire pression sur son rival en espérant que celui-ci, d'ici à l'investiture démocrate de juillet, reprenne à son compte certaines de ses idées, comme les études universitaires gratuites ou une couverture de santé universelle. Autant d'éléments qui sont légion dans nombre d'Etats européens mais qui sont totalement contraires aux habitudes américaines. " La course quasi gagnée, il reste maintenant à Joe Biden à tenter de ratisser le plus large possible pour asseoir sa candidature et couvrir, autant que faire se peut, toutes les tendances de son parti. Il devra certes tendre la main à son rival Bernie Sanders et faire quelques concessions en matière électorale, mais il aura à jouer un jeu d'équilibriste, car aller trop loin dans celles-ci pourrait le mettre en difficulté envers les électeurs du centre, les indécis et les républicains désireux de tourner la page Donald Trump. Comme il l'a par ailleurs confirmé dans le débat organisé entre les deux hommes le dimanche 15 mars, l'ancien vice-président a indiqué que son choix de colistier se porterait vers une femme. Sanders, de son côté, a indiqué qu'il en ferait " sans doute " de même, sans trop convaincre sur sa propre conviction d'aller jusqu'au bout de la course. Reste à savoir quelle sera l'identité de sa colistière. L'ancienne candidate à la présidence Kamala Harris, issue des minorités, tiendrait la corde. Deux mois après le début de ces primaires, l'écrémage de candidats s'est fait assez rapidement, laissant les deux seuls Biden et Sanders s'affronter. " En principe, le Parti démocrate marche vers l'unité, dans la mesure où les soutiens dont bénéficie Joe Biden se sont accumulés, à l'exception notable d'Elizabeth Warren ", indique André Kaspi. " Mais d'autre part, au vu du déroulement des différentes primaires, on observe que le Parti démocrate est traversé par des tendances extrêmement différentes. Deux éléments sont frappants. Le premier est que l'on assiste encore une fois à une bataille de septuagénaires, fait assez particulier pour un pays comme les Etats-Unis, qui entretient une tradition à pousser vers la modernité. D'autre part, ceux qui au sein du Parti démocrate sont désireux de procéder à des changements profonds, ce sont les jeunes, et ceux-ci soutiennent Sanders. Mais le problème est qu'ils ne se déplacent pas pour aller voter. On risque donc d'assister à une situation où, une fois de plus, la jeune génération n'est pas représentée politiquement. La candidature mollassonne de Joe Biden peut être vue par certains comme une opportunité, par nostalgie pré-Donald Trump, de remettre Barack Obama au pouvoir. Dans le ralliement dont l'ancien vice-président bénéficie, Il y a, en tout cas, une forte envie de retour à l'ère Obama. "Par Maxence Dozin.