L'Envers du décor (1), votre livre autobiographique, ne décrit-il pas un entre-soi, entre gauche et droite, entre responsables politiques et dirigeants d'entreprises, entre politiques et journalistes, qui est de nature à nourrir le populisme?
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L'Envers du décor (1), votre livre autobiographique, ne décrit-il pas un entre-soi, entre gauche et droite, entre responsables politiques et dirigeants d'entreprises, entre politiques et journalistes, qui est de nature à nourrir le populisme? Vous avez raison. Mais contrairement à ce que l'on dit de la France, ce n'est pas un entre-soi entre énarques (NDLR: diplômés de l'Ecole nationale d'administration, creuset des plus brillants agents de l'Etat). Le véritable entre-soi, il est avec les mondes économique, intellectuel, artistique... C'est une tradition française de se méfier de l'élite et de rejeter tout ce qui a trait à l'entreprise et à la finance. La nouveauté, depuis quelques années, est que les médias sont également attaqués pour leurs relations avec les dirigeants politiques. Ce jugement vous paraît-il injuste? Cet entre-soi est très centralisé autour du président de la République et de grands patrons, artistes, journalistes. C'est un système bien rodé. Mais sauf exception rare, ces relations ne sont pas utilisées pour obtenir tel ou tel bénéfice ou pour servir tel ou tel intérêt. Il faudrait faire preuve de pédagogie pour expliquer à l'opinion publique qu'il est normal que les décideurs privés, publics, et intellectuels se parlent dans l'intérêt du pays, du développement économique ou artistique. Car pour l'opinion, surtout quand elle est éloignée de Paris, c'est le même monde où chacun se fait des cadeaux. Ce n'est pas le cas. Qu'est-ce qui vous a séduit dans l'homme et le responsable politique François Hollande? Nous nous sommes entendus du premier coup, en 1977. Ce qui m'a séduit, c'est sa rapidité d'analyse, la variété de ses centres d'intérêt, son sens du contact... Lui, à la différence d'autres présidents de la République, et moi, nous ne sommes pas des intellectuels. Nous ne prétendons pas être des amoureux de la philosophie, avoir lu tout Pascal... Nous aimons ce qui, dans les arts notamment, a une dimension populaire. Et puis, il y a son sens de l'humour. Vous ne pouvez passer une soirée avec François Hollande sans rire. Est-ce un talent utile en politique, en particulier comme président de la République? C'est un talent qu'il aurait dû davantage utiliser. Sa communication, dans ses fonctions présidentielles, est restée trop technique, trop éloignée de ce qu'attendaient les Français. Il s'est corseté à l'Elysée. A vouloir devenir un "président normal", il est devenu anormal. S'il était resté lui-même, il aurait eu un autre parcours aux yeux de l'opinion. Vous évoquez dans votre livre l'impact des affaires de coeur de François Hollande sur son mandat. Un président de la République a-t-il droit à une vie privée? C'est de plus en plus difficile depuis 2010. Auparavant, les présidents de la République n'étaient pas ennuyés sur cette question. Deux éléments nuisent à l'engagement politique en France: la fin du respect de la vie privée et la question du patrimoine. Vous devez absolument tout dévoiler. Et ensuite, les gens ont tout loisir de pointer le ministre le plus fortuné... Cela décourage les vocations mais, pour ceux qui ont cela dans le sang, pas les candidatures à la présidence. Dans ce cas-là, il faut que la détermination soit bien partagée par la compagne ou le compagnon, ce qui est le cas actuellement pour Emmanuel Macron. A propos du président actuel, vous écrivez avoir remarqué un écart entre la parole et les actes. Cette réserve vaut-elle au plan humain et aussi pour son action politique? Je l'ai ressenti plus vivement que d'autres au niveau humain. Il y a deux interprétations possibles. La première est qu'à un certain niveau politique, l'amitié n'existe pas. Il n'y a pas qu'avec moi qu'il a rompu des relations personnelles ; il l'a fait aussi avec des amis plus proches. La deuxième interprétation est qu'il ne voulait pas être entouré de proches de François Hollande, de personnes issues selon lui de l'ancien monde alors que je l'aurais servi de manière parfaitement objective. Entre la parole et les actes, il y a effectivement une différence chez Emmanuel Macron président. Deux exemples. Le Grand Débat national après la révolte des gilets jaunes: toutes les mesures sur les réformes annoncées n'ont pas été prises, même si je n'ignore pas que d'autres crises ont pesé sur ce renoncement. La Convention citoyenne pour le climat: on voit la difficulté qu'éprouve Emmanuel Macron à respecter ses engagements. Ses décisions récentes sur la filière nucléaire française ne vont pas tout à fait dans le même sens. Diriez-vous qu'il enfume l'opinion? Non, je dirais qu'il lui arrive ce qui est arrivé à beaucoup d'autres présidents, sauf que, dans le chef d'Emmanuel Macron, cela se remarque davantage. Pour trois raisons. Il intervient plus que d'autres sur les grands réseaux d'information, démarche qui s'explique par la succession de crises auxquelles il a dû faire face. Il fait beaucoup d'annonces. Il entre parfois dans le détail des mesures à prendre. Or, étant donné que le décalage est grand entre le fonctionnement de l'administration, inchangé depuis l'époque des septennats, et l'immédiateté des réactions sur les réseaux sociaux, les citoyens sont forcément déçus parce qu'ils mesurent l'écart entre les promesses et les résultats. Prenez les plans de relance. Tous les mois, on annonce le déblocage de dizaines de milliards d'euros. Mais vous avez beau dire aux gens que beaucoup d'actions ont été entreprises, si vous n'êtes pas capable de faire un état des lieux mensuel, trimestriel, de dire où va l'argent, par quel circuit il passe et quand le citoyen va le toucher, c'est peine perdue. En France, il faut beaucoup de temps pour aller du haut vers le bas. Pour prévenir la progression des mouvements populistes, il faudrait au moins pouvoir informer le citoyen de l'avancée des décisions prises. Vous parlez à propos d'Emmanuel Macron d'ignorance de ce que les gens vivent aujourd'hui. Est-ce une explication au ressentiment d'une partie de la population française exprimé notamment dans la révolte des gilets jaunes? Cela a effectivement été une des raisons du démarrage de la crise des gilets jaunes. Deux mesures concrètes ont été particulièrement mal perçues, et je vous parle en tant que Normand et provincial: la limitation à 80 km/h de la vitesse sur les routes et l'augmentation des taxes sur l'essence et le diesel. Adopter des mesures écologiques peut paraître louable. Mais si les gens sont obligés de faire 50 ou 60 kilomètres par jour pour aller travailler et pour gagner de 1 500 à 2 000 euros par mois, ajouter ces contraintes ne peut que provoquer des récriminations. J'ai cependant le sentiment que, depuis septembre 2020 et la deuxième vague de contaminations à la Covid-19, Emmanuel Macron a repris contact avec la réalité des Français. Il me paraît plus attentif aux aspirations de la population et plus réactif. Malgré tout, le reproche principal qui lui est adressé est encore son éloignement de la population. On ne lui reproche pas son incompétence. Avez-vous cru en l'émergence d'un nouveau monde en politique ou était-ce un artifice de campagne électorale? Pour en avoir été la victime, je peux vous dire que j'y ai cru, au nouveau monde. Mais aujourd'hui, je m'aperçois que continuent à avoir cours les mêmes combines, les mêmes équilibres, les mêmes opportunismes que dans l'ancien monde. On parle en France de la "malédiction de Matignon" pour décrire la difficulté de survivre, politiquement, comme Premier ministre. Vivre à l'Elysée, est-ce plus compliqué? J'ai vécu à Matignon et à l'Elysée. En tant que haut fonctionnaire, vivre à l'Elysée est plus compliqué. Travailler pour le Premier ministre n'est pas une sinécure. Mais les équipes sont tout de même plus unies. A l'Elysée, il y a les pôles diplomatique, économique, politique, de communication et celui du secrétaire général de la présidence. Leurs membres ne se parlent pas ou, en tout cas, ils ne se disent pas tout ; ce qui n'est pas le cas à Matignon. L'Union européenne peut-elle rebondir après le marathon des négociations autour du Brexit et de l'après-Brexit et après l'adoption, sur des bases inédites, d'un plan de relance pour répondre à la crise du coronavirus? Elle va survivre. Les crises récentes ont fait en sorte que l'Union européenne apparaît beaucoup plus proche des citoyens qu'elle ne l'était auparavant. Je dois dire que la Commission européenne dirigée par Ursula von der Leyen est ce que j'ai vu de mieux depuis la Commission Delors (1985-1995). Nous aurions discuté il y a deux ans de l'Europe sanitaire, j'aurais répondu qu'à part l'Agence européenne du médicament, j'étais incapable de vous en parler davantage. Aujourd'hui, la Commission s'occupe des vaccins, de leur répartition dans les différents pays, de voir qui est prioritaire. Elle fait un travail extraordinaire. Sur le plan de relance, je vous aurais dit que, bien évidemment, les Allemands n'accepteront jamais de mutualiser quoi que ce soit avec les Italiens, les Espagnols ou les Portugais. La question cruciale est: que va-t-il se passer par rapport à la montée des mouvements populistes après les élections allemandes de septembre 2021 et le départ d'Angela Merkel? (1) L'Envers du décor, par Jean-Pierre Jouyet, Albin Michel, 320 p.