Un article de Quentin Müller avec Mohammad Shiaa.
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La voix de Yasin Habib ne tremble pas, elle récite gravement quelques mots : "Nous avons appris le meurtre de Reham par téléphone... Nous étions profondément choqués. Elle n'appartenait à aucun parti politique, travaillait dur, était au service de la communauté et de son pays. Nous appelons le gouvernement à assumer ses responsabilités et à trouver les auteurs de cet assassinat." L'oncle de Reham Yaqoub, la dernière militante assassinée à Bassorah dans le sud irakien, n'a pas d'autres paroles pour décrire sa peine. Célébrité locale, Reham Yacoub tenait un club de fitness pour femmes et avait pris une place importante dans la société civile en participant aux manifestations anticorruption qui ont ébranlé l'Irak depuis octobre 2019. Pas moins de six cents manifestants sont morts dans tout le pays. Au-delà de la répression dans les cortèges, des dizaines d'assassinats ciblés paralysent et entravent les aspirations des jeunes au changement. Yasin Habib ne se risque pas à évoquer les coupables présumés du meurtre de sa nièce. Au téléphone, il tergiverse, puis répond sèchement avant de raccrocher : "Je n'ai rien de plus à ajouter, c'est trop dangereux." Quelle menace peut donc empêcher de chercher et de nommer des meurtriers ? Derrière cette violence inédite, l'enjeu est l'avenir de l'Irak et l'influence des puissances étrangères. "Avant les manifestations d'octobre 2019, les assassinats étaient quasi inexistants. Depuis, nous avons enregistré pas moins de quinze tentatives. Huit ont atteint leur but. Rien qu'en août dernier, il y a eu six tentatives parmi lesquelles les attaques meurtrières contre Tahseen Ousama al-Shahmani et Reham Yaqoub", déplore Mahdi Al-Tamimi, le directeur de la commission des droits de l'homme pour les Nations unies à Bassorah. La population craint encore de pointer du doigt les responsables. Mais leur identité n'est un secret pour personne. Le Vif s'est entretenu en exclusivité avec une source policière impliquée dans les investigations sur le meurtre de Reham Yaqoub. Sur une messagerie sécurisée, l'homme reconnaît : "Les images dont nous disposons sont claires. Les caméras de surveillance de la ville de Bassorah nous ont permis de suivre à la trace les tueurs de Reham depuis la scène du crime jusqu'à l'ancien palais de Saddam Hussein, qui est aujourd'hui une base des Hachd al-Chaabi", dévoile l'enquêteur. Les Hachd, ou Unités de mobilisation populaires (UMP), regroupent plusieurs milices volontaires appelées à lutter contre l'Etat islamique en 2014. La plupart sont aujourd'hui affiliées à l'Iran. "Lorsque nous avons présenté ces éléments à nos supérieurs, ils nous ont immédiatement enjoint d'annuler notre enquête. Nous avons été menacés si nous continuions. A l'époque, nous ne pouvions rien faire", ajoute le policier, désemparé. En mai dernier, l'arrivée au poste de Premier ministre de Mustafa al-Kadhimi, ancien chef du renseignement irakien, a cependant changé la donne. Il a ordonné le départ de nombreux responsables de Bassorah, notamment le chef de la police, le colonel Rasheed Falih, et le chef des opérations militaires, le colonel Qassim Nazzal, accusés de complaisance avec les milices. Sous son impulsion, les coupables du meurtre de Reham Yaqoub ont finalement été "arrêtés et transférés très récemment à Bagdad", dévoile une source proche du dossier. Y seront-ils jugés ? Rien n'est moins sûr. Ces premières mesures ont cependant montré une volonté de rétablir la souveraineté de l'Etat irakien à tous les niveaux. Le nouveau Premier ministre a également lancé une opération contre plusieurs de ces groupes paramilitaires accusés de trafics et de violences envers les civils. Garde-fous des intérêts iraniens en Irak, ces entités armées assurent depuis 2014 le maintien au pouvoir d'un certain régime politique et religieux habitué à la corruption et adepte d'un conservatisme strict. Une partie des Hachd al-Chaabi, pourtant chargée de la sécurité du peuple, s'est tournée petit à petit vers sa surveillance. Assassinats, contrôle des moeurs, menaces et kidnappings rythment la vie de celles et ceux qui osent demander des réformes ou brisent certains codes sociaux. L'Irak a pourtant besoin de bouleversements économiques, politiques et sociaux. Selon les Nations unies, sept millions d'Irakiens, soit 23 % de la population totale, vit avec deux dollars par personne et par jour. Presque un quart des 39 millions d'habitants est au chômage ou en situation de sous-emploi. Dans la tranche d'âge des moins de 21 ans, ce taux monte à 36%. Cette précarité extrême pousse la jeunesse irakienne massivement dans les rues depuis octobre 2019. Cette mobilisation puissante a pour conséquence une augmentation des assassinats de civils. "On assiste clairement à une autonomisation de la société irakienne. Aujourd'hui, la religion chiite pénètre de moins en moins bien dans la société. Les jeunes générations cherchent d'autres univers de sens. Il y un ras-le-bol des hommes religieux, des traditions conservatrices qui mobilisent et attirent moins qu'avant. Il y aussi un rejet en bloc de l'Iran, une dénonciation systématique de sa mainmise sur l'Etat et de son omniprésence dans le pays", analyse le sociologue irakien Hardy Mede. En novembre 2019, le consulat iranien de Nadjaf est incendié par une foule en colère. Des bureaux de partis politiques irakiens, accusés d'être achetés par Téhéran, subissent le même sort. Des photos de portraits d'ayatollah iraniens ornant des pièces de ces bâtiments sont diffusées sur les réseaux sociaux. Les élus sont accusés par la population de servir les intérêts d'un pays étranger. "Ces politiques sont de véritables courtiers qui appliquent un agenda iranien", affirme Hardy Mede. Le gouverneur de Bassorah, Asaad al-Eidani, en est l'exemple type. Cet homme d'affaires de 53 ans incarne à la perfection l'opportunisme de la classe politique irakienne actuelle : en quinze ans, il s'est laissé porter par diverses hégémonies politiques avant de devenir un des piliers du système iranien dans la région pétrolifère. "Aasad al-Eidani a fait capoter un projet d'installation de nouvelles caméras de surveillance dans la ville, qui auraient permis de mieux protéger les manifestants. Il fait partie de la coalition al-Fatah (NDLR : rassemblant les partis proches de Téhéran)... C'était inacceptable mais on ne peut rien dire", révèle le policier, qui craint pour sa vie et celle de sa famille. Mohammad Al-Jabri, analyste politique irakien confirme : "Malheureusement, aucun gouvernement n'a réussi à imposer localement ce projet d'installation de caméras de vidéo surveillance. Ainsi, les meurtres restent toujours impunis", confirme-t-il. Le sociologue Hardy Mede va même plus loin : "Asaad al-Eidani est devenu un des pions de l'Iran. De jour, il revêt la cape du représentant de l'Irak de manière officielle et la nuit, il est le chef des milices. C'est lui qui ordonne impunément des assassinats de civils, manifestants ou activistes." Le gouverneur de Bassorah pourrait cependant être contraint prochainement à la démission à la suite des pressions répétées du Premier ministre. Pas suffisant cependant pour rassurer une jeunesse qui se politise et se tourne toujours plus vers l'Occident. Ali Kareem, 27 ans, a été contraint de quitter Bassorah et d'aller vivre dans une autre région d'Irak qu'il veut garder secrète. Ce formateur en "défense des droits de l'homme et liberté d'expression" avait le projet, avec des amis, de présenter une liste civile et laïque aux élections législatives du 6 juin 2021. Mais, autour de lui, tous les cerveaux du parti disparaissent ou manquent de disparaître. "Tahseen al-Shahmani a été tué au siège de son entreprise, le 14 août, en plein centre-ville. Abbas Sobhi et Lodia Raymond ont échappé de peu à une tentative d'assassinat en pleine rue. La dernière c'est donc Reham Yaqoub, criblée de balles dans sa voiture, toujours dans le centre de Bassorah", énumère t-il avec effroi. Son projet politique est aujourd'hui à l'arrêt. Muntadhar al-Karakushi, militant de Bassorah, connaissait lui aussi les défunts Tahseen al-Shahmani et Reham Yaqoub. Selon lui, de tels assassinats ont un sens : "Je pense que c'est étroitement lié aux élections. Quatre tentatives d'assassinat et deux morts... Comme par hasard, ils faisaient tous partie d'un projet politique honnête. Le fait que des manifestants intègrent des listes électorales effraie les milices. Les tueurs cherchent donc à intimider et terroriser tout le monde, y compris les femmes qui participeraient à ce processus de changement." S'investir dans la politique n'est pas la seule menace qui pèse aujourd'hui sur les Irakiens. Fin août, sur un plateau télé, Kazim Al-Sayadi, député du très décrié parti chiite al-Da'awa, justifiait à demi-mot la résurgence d'assassinats en 2020. "Les activistes qui rencontrent des officiels américains sont des traîtres et des agents des Etats-Unis." Sidéré, le présentateur demande : "Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela ?" "Ils fréquentent l'ambassade américaine !" répond le député. Contacté, Kazim Al-Sayadi n'a pas voulu répondre à nos questions. Hasard ou pas, Reham Yaqoub avait publié, peu de temps avant son assassinat, une photo d'elle avec le consul américain de Bassorah. Rouaa al-Amin, médecin à Nasiriyah, se sent aussi visée. Manifestante de la première heure, elle a été sélectionnée pour un voyage linguistique aux Etats-Unis, il y a quelques années... "Tous ceux qui ont fait des voyages ou leurs études en Amérique sont désormais des cibles...", assure-t-elle.