Aujourd'hui, ces mots paraissent presque absurdes, tant l'argent a pris le pas sur tout le reste. Après des décennies de néolibéralisme, il semble désormais légitime qu'une poignée de laboratoires pharmaceutiques détiennent la propriété intellectuelle exclusive des vaccins contre le coronavirus. Le système actuel leur confère le pouvoir démesuré de décider qui recevra le vaccin et quand. Si les pays à faibles revenus en sont les premières victimes, nous risquons bien finalement d'être tous perdants.

Les canadiens vaccinés cinq fois

Dès l'annonce des premiers résultats cliniques, les pays riches se sont engouffrés dans une folle course nationaliste aux vaccins. Les géants pharmaceutiques, grands gagnants de cette pandémie, vendent leurs doses - mais surtout leur calendrier de livraison - au plus offrant. Ils bénéficient en ce sens de la protection inconditionnelle de leurs secrets de fabrication par les gouvernements occidentaux, soucieux de préserver leur avantage concurrentiel dans le business de la santé.

Le résultat, sans surprise, est un accès très inéquitable aux vaccins anti-covid. En septembre dernier déjà, Oxfam alertait que plus de la moitié des doses prévues en 2021 avaient été réservées par une poignée de pays riches représentant à peine 14% de la population mondiale. De nombreux pays ont acheté plus de doses que nécessaires en concluant des contrats avec différents fabricants de vaccins. Le Canada, par exemple, a commandé suffisamment de doses pour vacciner plus de cinq fois sa population. La Commission européenne n'est cependant pas en reste avec un total de 2.3 milliards de doses commandées pour 450 millions d'habitants.

Avant même que la production de certains vaccins ait débuté, leur accaparement par les pays riches exerce déjà une forte pression sur les prix, sans parler de la longue pénurie annoncée pour les pays en développement. Alors que les pays riches visent l'immunité collective à la mi-2021, plus de 130 pays, représentant plus de 2.5 milliards de personnes, n'ont pas encore vu la couleur d'un flacon.

Solidarité égoïste

Pour contrecarrer cette inégalité, l'Organisation Mondiale de la Santé a mis en place le dispositif COVAX, en vue d'améliorer l'accès aux traitements contre le coronavirus. Son objectif premier est de livrer 1,3 milliards de doses à 92 pays en développement d'ici la fin 2021, pour une couverture vaccinale espérée de 20%.

Les dernières projections de livraisons annoncent cependant que le taux de vaccination dans les pays bénéficiaires ne dépassera pas les 3,3% à la mi-année. Pour franchir le cap des 20%, la livraison de doses devra donc progresser de manière exponentielle. Et même s'il est atteint, la couverture vaccinale reste très en deçà des 70% estimés nécessaires pour atteindre l'immunité collective, et insuffisante pour véritablement juguler la propagation du virus.

Une approche solidaire globale ne serait pourtant pas un acte de charité. Plus on tarde à immuniser les populations des pays défavorisés, plus on court le risque de voir apparaître une nouvelle variante du virus contre laquelle les vaccins actuels pourraient être moins efficaces. Un îlot européen d'immunité collective ne servira à rien si le virus continue à circuler - et donc potentiellement de muter - ailleurs dans le monde.

Il est donc également dans notre intérêt égoïste de nous assurer que tous et toutes aient un accès égal et rapide aux vaccins anti-covid. Tant que tout le monde n'est pas à l'abri du virus, personne ne le sera.

Droits des actionnaires ou droits humains ?

Si l'aspect pécuniaire explique en partie l'inégalité d'accès aux traitements, c'est surtout la faible production de doses- à l'échelle mondiale - qui pose problème. En défendant bec et ongle l'exclusivité de leurs brevets, les firmes pharmaceutiques empêchent d'autres producteurs de fabriquer leurs vaccins, surtout dans les pays en développement.

En octobre, l'Inde et l'Afrique du Sud ont soumis à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) une demande de dérogation temporaire aux règles relatives à la propriété intellectuelle des vaccins anti-covid et du matériel médical essentiel pour la durée de la pandémie. Celle-ci permettrait de rapidement augmenter la production et de diminuer les coûts de fabrication. La requête est soutenue par plus de cent pays - majoritairement à revenus faibles et intermédiaires - mais une poignée de pays riches refuse. Parmi ceux-ci se trouvent les États-Unis, le Japon, le Canada et... l'Union Européenne. En bloquant la suspension des brevets, celle-ci privilégie donc les intérêts privés aux dépens des droits humains.

Les firmes pharmaceutiques, quant à elles, justifient leur opposition à une remise en cause de leurs droits de propriété intellectuelle au motif que cela les dissuaderait d'investir dans le développement futur de nouveaux traitements.

C'est oublier un peu vite qu'une grande partie du 'risque' associé au développement des vaccins contre le coronavirus a en réalité été financé avec de l'argent public. Et si certaines sociétés, comme AstraZeneca, ont annoncé ne pas faire de bénéfices sur leur vaccin, ce n'est certainement pas le cas de tous. Le géant Pfizer - dont le partenaire BioNTech a bénéficié d'une aide de 445 millions d'euros du gouvernement Allemand et de 30 millions d'euros de l'UE - mise cette année sur un bénéfice de 5 milliards d'euros sur la vente de son vaccin.

La santé : un bien public mondial

Les déboires des vaccins ont exposé les effets délétères du laisser-faire face à une industrie pharmaceutique toute-puissante. La santé est aujourd'hui avant tout un marché extrêmement lucratif, où la logique du profit à court terme prime sur la santé publique mondiale. Il est temps d'entamer une réflexion plus fondamentale remettant en cause le statut sacro-saint de la propriété intellectuelle dans le domaine de la santé, et d'explorer les possibilités de limiter la poursuite du profit au bénéfice d'une médecine au service de l'intérêt général.

À l'échelle européenne, la Commission doit à présent renégocier les contrats qu'elle a conclu avec les sociétés pharmaceutiques. D'abord pour rectifier le manque critique de transparence. Ensuite pour contraindre ces entreprises à mettre en commun leurs brevets, technologies et savoir-faire. Une approche partagée est cruciale pour améliorer l'accès aux vaccins anti-covid pour les pays défavorisés, mais aussi pour mieux réagir à la découverte de nouvelles mutations.

Au niveau mondial, l'Union européenne doit lever au plus vite son véto à la dérogation temporaire proposée à l'OMC. Continuer à empêcher d'autres pays d'accéder aux outils permettant de combattre le Covid-19 ne serait pas seulement une faute morale. Ce serait aussi une grave erreur politique, dont le coût pourrait s'avérer très élevé.

Par Philippe Lamberts - député européen et co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen et Séverine de Laveleye - députée fédérale Ecolo

Aujourd'hui, ces mots paraissent presque absurdes, tant l'argent a pris le pas sur tout le reste. Après des décennies de néolibéralisme, il semble désormais légitime qu'une poignée de laboratoires pharmaceutiques détiennent la propriété intellectuelle exclusive des vaccins contre le coronavirus. Le système actuel leur confère le pouvoir démesuré de décider qui recevra le vaccin et quand. Si les pays à faibles revenus en sont les premières victimes, nous risquons bien finalement d'être tous perdants. Les canadiens vaccinés cinq fois Dès l'annonce des premiers résultats cliniques, les pays riches se sont engouffrés dans une folle course nationaliste aux vaccins. Les géants pharmaceutiques, grands gagnants de cette pandémie, vendent leurs doses - mais surtout leur calendrier de livraison - au plus offrant. Ils bénéficient en ce sens de la protection inconditionnelle de leurs secrets de fabrication par les gouvernements occidentaux, soucieux de préserver leur avantage concurrentiel dans le business de la santé. Le résultat, sans surprise, est un accès très inéquitable aux vaccins anti-covid. En septembre dernier déjà, Oxfam alertait que plus de la moitié des doses prévues en 2021 avaient été réservées par une poignée de pays riches représentant à peine 14% de la population mondiale. De nombreux pays ont acheté plus de doses que nécessaires en concluant des contrats avec différents fabricants de vaccins. Le Canada, par exemple, a commandé suffisamment de doses pour vacciner plus de cinq fois sa population. La Commission européenne n'est cependant pas en reste avec un total de 2.3 milliards de doses commandées pour 450 millions d'habitants. Avant même que la production de certains vaccins ait débuté, leur accaparement par les pays riches exerce déjà une forte pression sur les prix, sans parler de la longue pénurie annoncée pour les pays en développement. Alors que les pays riches visent l'immunité collective à la mi-2021, plus de 130 pays, représentant plus de 2.5 milliards de personnes, n'ont pas encore vu la couleur d'un flacon.Solidarité égoïstePour contrecarrer cette inégalité, l'Organisation Mondiale de la Santé a mis en place le dispositif COVAX, en vue d'améliorer l'accès aux traitements contre le coronavirus. Son objectif premier est de livrer 1,3 milliards de doses à 92 pays en développement d'ici la fin 2021, pour une couverture vaccinale espérée de 20%. Les dernières projections de livraisons annoncent cependant que le taux de vaccination dans les pays bénéficiaires ne dépassera pas les 3,3% à la mi-année. Pour franchir le cap des 20%, la livraison de doses devra donc progresser de manière exponentielle. Et même s'il est atteint, la couverture vaccinale reste très en deçà des 70% estimés nécessaires pour atteindre l'immunité collective, et insuffisante pour véritablement juguler la propagation du virus.Une approche solidaire globale ne serait pourtant pas un acte de charité. Plus on tarde à immuniser les populations des pays défavorisés, plus on court le risque de voir apparaître une nouvelle variante du virus contre laquelle les vaccins actuels pourraient être moins efficaces. Un îlot européen d'immunité collective ne servira à rien si le virus continue à circuler - et donc potentiellement de muter - ailleurs dans le monde. Il est donc également dans notre intérêt égoïste de nous assurer que tous et toutes aient un accès égal et rapide aux vaccins anti-covid. Tant que tout le monde n'est pas à l'abri du virus, personne ne le sera.Droits des actionnaires ou droits humains ? Si l'aspect pécuniaire explique en partie l'inégalité d'accès aux traitements, c'est surtout la faible production de doses- à l'échelle mondiale - qui pose problème. En défendant bec et ongle l'exclusivité de leurs brevets, les firmes pharmaceutiques empêchent d'autres producteurs de fabriquer leurs vaccins, surtout dans les pays en développement. En octobre, l'Inde et l'Afrique du Sud ont soumis à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) une demande de dérogation temporaire aux règles relatives à la propriété intellectuelle des vaccins anti-covid et du matériel médical essentiel pour la durée de la pandémie. Celle-ci permettrait de rapidement augmenter la production et de diminuer les coûts de fabrication. La requête est soutenue par plus de cent pays - majoritairement à revenus faibles et intermédiaires - mais une poignée de pays riches refuse. Parmi ceux-ci se trouvent les États-Unis, le Japon, le Canada et... l'Union Européenne. En bloquant la suspension des brevets, celle-ci privilégie donc les intérêts privés aux dépens des droits humains.Les firmes pharmaceutiques, quant à elles, justifient leur opposition à une remise en cause de leurs droits de propriété intellectuelle au motif que cela les dissuaderait d'investir dans le développement futur de nouveaux traitements. C'est oublier un peu vite qu'une grande partie du 'risque' associé au développement des vaccins contre le coronavirus a en réalité été financé avec de l'argent public. Et si certaines sociétés, comme AstraZeneca, ont annoncé ne pas faire de bénéfices sur leur vaccin, ce n'est certainement pas le cas de tous. Le géant Pfizer - dont le partenaire BioNTech a bénéficié d'une aide de 445 millions d'euros du gouvernement Allemand et de 30 millions d'euros de l'UE - mise cette année sur un bénéfice de 5 milliards d'euros sur la vente de son vaccin.La santé : un bien public mondial Les déboires des vaccins ont exposé les effets délétères du laisser-faire face à une industrie pharmaceutique toute-puissante. La santé est aujourd'hui avant tout un marché extrêmement lucratif, où la logique du profit à court terme prime sur la santé publique mondiale. Il est temps d'entamer une réflexion plus fondamentale remettant en cause le statut sacro-saint de la propriété intellectuelle dans le domaine de la santé, et d'explorer les possibilités de limiter la poursuite du profit au bénéfice d'une médecine au service de l'intérêt général.À l'échelle européenne, la Commission doit à présent renégocier les contrats qu'elle a conclu avec les sociétés pharmaceutiques. D'abord pour rectifier le manque critique de transparence. Ensuite pour contraindre ces entreprises à mettre en commun leurs brevets, technologies et savoir-faire. Une approche partagée est cruciale pour améliorer l'accès aux vaccins anti-covid pour les pays défavorisés, mais aussi pour mieux réagir à la découverte de nouvelles mutations.Au niveau mondial, l'Union européenne doit lever au plus vite son véto à la dérogation temporaire proposée à l'OMC. Continuer à empêcher d'autres pays d'accéder aux outils permettant de combattre le Covid-19 ne serait pas seulement une faute morale. Ce serait aussi une grave erreur politique, dont le coût pourrait s'avérer très élevé.Par Philippe Lamberts - député européen et co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen et Séverine de Laveleye - députée fédérale Ecolo