"Content de ta 3e place au 800m féminin." L'athlète britannique Nigel Levine aurait pu se passer de ce tweet à sa compatriote Lynsey Sharp. La félicitant pour sa... 6e place lors des Jeux olympiques de Rio en 2016, il sous-entendait lourdement que le podium était constitué de trois athlètes soupçonnées d'androgénisme (la Sud-Africaine Semenya, la Burundaise Niyonsaba et la Kényane Wambui) et à l'allure physique trop "masculine". Les mêmes ont terminé quasi dans le même ordre aux récents championnats du monde de Londres. Déclarée intersexe (une personne à l'ambiguïté sexuelle du fait que ses organes génitaux sont difficiles ou impossibles à définir comme masculins ou féminins) par l'IAAF en 2010 suite à sa victoire aux Mondiaux de Berlin, Caster Semenya ne rêve que d'une chose, qu'on la laisse tranquille. Mais la situation est incertaine : athlètes et instances internationales, Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) en tête, sont dans le brouillard. Le sujet dérange, ne suscite que le silence des concernés qui ont renvoyé à un rendez-vous devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) : mi-février, durant une semaine, la double championne olympique du 800 m a plaidé pour l'invalidation du règlement de la IAAF imposant désormais une médicalisation aux femmes produisant beaucoup de testostérone si elles souhaitent encore participer aux épreuves.
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"Content de ta 3e place au 800m féminin." L'athlète britannique Nigel Levine aurait pu se passer de ce tweet à sa compatriote Lynsey Sharp. La félicitant pour sa... 6e place lors des Jeux olympiques de Rio en 2016, il sous-entendait lourdement que le podium était constitué de trois athlètes soupçonnées d'androgénisme (la Sud-Africaine Semenya, la Burundaise Niyonsaba et la Kényane Wambui) et à l'allure physique trop "masculine". Les mêmes ont terminé quasi dans le même ordre aux récents championnats du monde de Londres. Déclarée intersexe (une personne à l'ambiguïté sexuelle du fait que ses organes génitaux sont difficiles ou impossibles à définir comme masculins ou féminins) par l'IAAF en 2010 suite à sa victoire aux Mondiaux de Berlin, Caster Semenya ne rêve que d'une chose, qu'on la laisse tranquille. Mais la situation est incertaine : athlètes et instances internationales, Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) en tête, sont dans le brouillard. Le sujet dérange, ne suscite que le silence des concernés qui ont renvoyé à un rendez-vous devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) : mi-février, durant une semaine, la double championne olympique du 800 m a plaidé pour l'invalidation du règlement de la IAAF imposant désormais une médicalisation aux femmes produisant beaucoup de testostérone si elles souhaitent encore participer aux épreuves. Le fait est que le cas de Caster Semenya pose, à l'humanité et pas juste au monde du sport, la question de la bi-catégorisation entre hommes et femmes. Pour Joëlle Wiels, biologiste, directrice de recherche au CNRS (Paris) et auteure de Mon corps a-t-il un sexe ? (La Découverte), "la catégorisation des êtres humains en deux sexes n'est plus satisfaisante car il y a beaucoup de gens 'entre les deux' même si ces catégories permettent de dénoncer les inégalités de traitement que subissent les femmes, par exemple. Le sport les utilise comme garantes de l'équité mais c'est le dernier endroit où hommes et femmes sont strictement séparés." La biologiste américaine Anne Fausto-Sterling défend l'idée des "5 sexes" en comptabilisant les hermaphrodites, les pseudo-hermaphrodites masculins et féminins (en fonction de la présence de testicules et/ou d'ovaires et d'éléments de l'appareil génital de l'autre sexe), tout ce qu'on regroupe hâtivement sous le mot "intersexe" et qui touche environ 4 % de la population.Même si certains pays comme la Belgique reconnaissent désormais un genre X qui ne concerne pas que les transgenres, personne ne demande la révolution des compétitions sportives, unisexes depuis leur création. Cela n'aurait pas de sens. Si certains vont jusqu'à dire que Semenya devrait courir avec les hommes, il faut objectiver les choses : avec son temps en finale du 800m (1.55.16), la championne du monde est près de 2 secondes au-dessus d'un record du monde féminin qu'elle n'a pas réalisé et près de 10 secondes au-dessus du temps... de qualification des hommes pour les Mondiaux ! En réalité, le vrai problème ne réside pas tant aujourd'hui dans l'existence de ces catégories que dans la difficulté à les définir. Les contrôles de féminité ont été introduits en 1966 pour traquer la tricherie. Les femmes devaient donc prouver qu'elles étaient des femmes, mais pas les hommes qu'ils étaient des hommes. Il s'agissait alors d'un examen gynécologique, méthode qui a montré ses limites, surtout lorsqu'il a fallu contrôler... la princesse Anne d'Angleterre, concourant en équitation aux Jeux olympiques de 1976. Les tests génétiques n'ont pas été plus satisfaisants. Dans le cas Semenya, l'IAAF a demandé une enquête, a conclu à l'hyperandrogénie et à un taux de testostérone trop élevé et a suspendu l'athlète jusqu'au rapport de ses experts, qui, en 2011, ont édicté un règlement avec comme critère le taux de testostérone (10 nanomoles par litre de sang). Les athlètes présentant un taux trop élevé devant suivre un traitement hormonal, sorte de dopage inversé. "Si l'on admet, ce qui n'est même pas sûr, que Semenya dispose d'un avantage naturel sur les autres, pourquoi l'inquiéter mais pas Usain Bolt qui a également des avantages naturels sur les autres ?", s'interroge Joëlle Wiels. Anaïs Bohuon, chercheuse et enseignante en sciences du sport à l'université de Paris-Sud et auteure de Les tests de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ? (Editions iXe), ne dit pas autre chose : "Si l'on suit cette logique, et sous prétexte d'égalité, pourquoi ne pas exiger que tous les concurrents prennent le même repas, à la même heure, qu'ils aient le même entraîneur, la même taille, les mêmes équipements, la même masse musculaire ? Etre parfaitement égaux dans les starting-blocks est impossible. Cette prétendue inégalité n'est-elle pas également naturelle ? Combien d'athlètes d'exception ont un coeur qui bat naturellement moins vite ? Est-il donc légitime de pénaliser une différence naturelle et pas l'autre ? Et pourquoi les hommes qui produisent trop de testostérone ne sont-ils pas exclus ?"Ce règlement a rapidement été mis à mal à son tour, cette fois par la sprinteuse indienne Dutee Chand, elle aussi déclarée "hyperandrogène" et suspendue. En 2015, elle a obtenu du TAS la suspension du règlement de l'IAAF mais ses experts maintiennent que des taux hauts peuvent améliorer de 1,78 % la performance sur 800m. Retour à Lausanne ? On en est là et personne ne connaît la suite. Car le débat ne porte pas seulement sur l'idée que l'"hyperandrogénie" serait un "dopant naturel" (la testostérone fait partie des produits interdits) mais sur le caractère contestable du critère. "La testostérone est, selon Anaïs Bohuon, l'un des marqueurs les plus insaisissables. Les taux moyens de testostérone sont certes nettement différents chez l'homme et la femme. Mais ils varient largement selon les jours, la période de la vie, le statut social et, surtout, l'intensité de la pratique sportive. Parfois, la différence est plus importante entre deux hommes qu'entre un homme et une femme."Chand et Semenya pourraient chanter "Sans contrefaçon, je ne suis pas un garçon". Elles sont nées filles (la plupart des athlètes dans ce cas viennent de coins reculés d'Afrique ou d'Inde où ce type de "handicap" n'est pas diagnostiqué à la naissance), ont été élevées comme des filles, se sentent femmes. D'ailleurs, la problématique fait finalement peu de cas de la confusion entre sexe (anatomie) et genre (rôle social et perception). Ce qui amène Roger Pielke Jr, professeur de gouvernance du sport à l'université du Colorado, à tenter de trancher le débat par une analogie avec la façon dont on peut changer de nationalité en sport : "Les responsables du sport croient en une catégorisation binaire hommes-femmes malgré les preuves scientifiques du contraire. Il ne leur viendrait pas à l'idée que la science puisse déterminer la nationalité mais bien la féminité." Il propose donc un système dans lequel le sportif ferait une déclaration de genre sous serment et où des procédures strictes seraient établies pour pouvoir changer de genre, responsabilisant l'athlète plutôt que les fédérations.Bien que biologiste, Joëlle Wiels conclut : "On a essayé de nombreux critères, les chromosomes, les caryotypes, le corpuscule de Barr, la testostérone à présent, mais je pense qu'on ne trouvera jamais de critère satisfaisant pour différencier les hommes des femmes. En réalité, ce problème ne sera pas résolu par la biologie. Trop d'aspects de la société reposent sur ce sujet, de même qu'il n'était pas pertinent d'en appeler aux scientifiques pour trancher la question du mariage homosexuel. C'est, comme pour toutes les questions éthiques, la société qui devra prendre la question à bras le corps." Nigel Levine, lui, a retiré son tweet...