Quelle est votre définition du barbare ?

Le barbare, c'est l'Autre. Celui que l'on n'est pas ; parfois, celui que l'on a été (une image de son propre passé) ; et, dans quelques rares cas, celui que l'on veut redevenir (une image de la pureté perdue associée à une certaine violence).
...

Le barbare, c'est l'Autre. Celui que l'on n'est pas ; parfois, celui que l'on a été (une image de son propre passé) ; et, dans quelques rares cas, celui que l'on veut redevenir (une image de la pureté perdue associée à une certaine violence). La notion de barbare apparaît en Grèce. Elle sert aux Grecs à s'autodéfinir. Ils avaient besoin d'un facteur extérieur pour justifier l'union de leurs cités en lutte les unes avec les autres. Le concept de barbare crée un repoussoir : si on n'est pas barbare, on est autre chose. Paradoxalement, au moment de l'apogée de l'Empire romain. Vers l'an 100 de notre ère, Tacite, dans un discours, décrit le barbare meilleur que le Romain. Derrière ce propos, il faut voir une critique de l'impérialisme romain et l'idée qu'il est parvenu à un point tel qu'il ne pourra que déchoir. Le barbare est toujours nécessaire quand le pouvoir doit s'affirmer. Sous les sandales de Toutankhamon figure une représentation des barbares, ennemis de l'Egypte : on a besoin de les piétiner. Le Shogun au Japon est appelé " vainqueur des barbares ", c'est son premier titre. Quand on n'a pas de barbare, il arrive qu'on l'invente. Au Japon, certaines ethnies servent de réservoirs de barbares en cas de besoin de légitimation. A Rome, on prétend avoir combattu les Egyptiens alors que l'on a affronté le consul Marc-Antoine, pour masquer la réalité de la guerre civile. Elle n'est pas définitive, pas plus d'ailleurs que la condition de Romain. Un monde perméable, celui de la frontière, varie au gré des époques et des besoins. Cela explique que les noms de famille changent beaucoup. Les Lupus de la Belgique- Seconde romaine se font appeler Wolf quand arrivent les Francs. On change d'identité par opportunisme ; ce qui permet de rester dans les mêmes fonctions sous des pouvoirs différents. Oui. Les Grecs ne conçoivent pas qu'un homme puisse accéder à la pensée s'il est nomade. Dans leur entendement, les alternances trop violentes de climat fabriquent des êtres qui sont incapables de se fixer et dont le caractère est versatile. En revanche, le climat méditerranéen tempéré autorise la vie sédentaire dans les cités. L'idée va perdurer jusque dans les années 1920 et va justifier la colonisation. Ce n'est pas aussi simple. En revanche, la question de l'architecture est déterminante. Jusqu'au Moyen Age au moins, les Occidentaux considèrent que sans architecture, il n'y a pas de civilisation. Ainsi, quand, au Congo, on découvre une architecture en pierre, on prétendra qu'elle a été créée par une tribu perdue d'Israël. A partir du moment où les " vrais " barbares se sont convertis au christianisme entre le Ve et le VIIe siècle, d'autres critères distinguent civilisation et barbarie. Le barbare devient l'Autre en terme religieux : le païen au nord, le musulman au sud et, éventuellement, des hérétiques à l'est. Il y a un éloignement de la barbarie. Le concept n'est plus intra-européen. Le barbare devient un Autre géographique. Il faut attendre la guerre 1914-1918 pour assister à un tournant majeur : on passe alors de la barbarie aux barbaries pour désigner les exactions de l'armée allemande, notamment en Belgique, qui ont laissé un souvenir désastreux. Le viol de la neutralité d'un Etat et les exactions contre les populations civiles ont choqué tout le monde, donnant lieu à une ample production éditoriale. Change-t-on de registre avec la barbarie nazie ?Dans sa nature, oui. Elle est très différente. Mais dans le traitement qu'on lui réserve, non. Ceux qui racontent la Seconde Guerre mondiale vivent dans le souvenir de la Première. Un des plus célèbres d'entre eux, J. R. R. Tolkien, l'auteur du Seigneur des anneaux, base tout son livre sur l'opposition entre civilisation et barbarie. C'est un ancien officier de transmission qui a vécu dans les tranchées de 14-18 et qui projette dans l'heroic fantasyses souvenirs d'humaniste chrétien. Pour lui, le barbare est totalement aliéné à la machine et soumis à une idéologie qui le soustrait à l'humanité. On l'utilise beaucoup. Malheureusement, les couches de l'histoire de la barbarie se superposent et créent la confusion. Le barbare d'aujourd'hui se singularise-t-il par une ethnicité différente, des comportements particuliers ou par des actes horribles ? Ce flou ouvre la porte à des dérives politiques. Il est abusif, par exemple, d'évoquer de grandes invasions barbares, dont on sait en définitive qu'elles n'ont jamais existé au Ve siècle, pour désigner des mouvements, les arrivées de migrants, qui relèvent de tout autre chose. Oui, les barbares contemporains sont les auteurs de barbaries. Mais ils cherchent parfois à s'inventer eux-mêmes une ethnicité. Pensez à tous ces adeptes de Daech qui se trouvent une parenté avec le Prophète. Et, le cas échéant, ils adoptent des codes comportementaux propres aux barbares de l'histoire : avoir une pilosité différente, couper des têtes.... C'est le même discours, avec les mêmes aspects. Généralement, le mur ne sert à rien. Il est difficile à surveiller. Il coûte cher. Mais le construire est en fait plus important que de le garder. On pose une limite. Ensuite, si des gens veulent passer, ils passent... La Grande Muraille de Chine n'a jamais arrêté la moindre invasion. Il a acquis un pouvoir de séduction depuis le XIXe siècle quand les Allemands ont vu dans le Germain, dont ils s'estimaient les héritiers, leur père fondateur. Pensez aux opéras de Wagner ou aux casques à cornes populaires jusque dans les années 1950, symboles de l'identité nationale et de la régénération de l'Occident. Ce besoin est aussi très vif aux Etats-Unis à partir des années 1910-1920. Curieusement, oui. Il est ambivalent. Ce qui explique le succès d'Arnold Schwarzenegger comme gouverneur de Californie. Il a joué le rôle de Conan le barbare et symbolise l'image même du self-made-man américain. Il n'est pas perçu comme un destructeur mais au contraire comme quelqu'un qui met ses muscles au service des " civilisés ". Généralement, on se choisit son barbare, celui que l'on ne veut vraiment pas être. Différence ethnique et linguistique, chez les Grecs. Différence politique, chez les Romains. Différence religieuse, au Moyen Age. Nous, de qui, de quoi avons-nous peur ? Sans doute des atteintes à notre tranquillité d'esprit. Malgré les horreurs qu'il connaît, notre monde n'a jamais été aussi en paix de toute l'histoire. Chaque menace est sur-interprétée, peut-être parce qu'on a conscience d'une extrême fragilité face au désordre. Oui, auprès de ceux qui voient dans le barbare quelqu'un qui régénère périodiquement la civilisation. Il y a surtout un abus de la formule " invasion barbare ", notamment à l'égard des Syriens qui, en fait, sont très peu nombreux. Le problème est réel mais à envisager de façon différente. Propos recueillis par Gérald Papy/Photo : Renaud Callebaut pour Le Vif/L'Express.