"Mes parents Irving et Dorothy Stowe, Jim et Marie Bohlen, Bob Hunter, Ben Metcalfe, étaient des visionnaires. Ils étaient habités par l'idée assez folle qu'un individu seul ou un petit groupe d'individus peut changer le monde", raconte Robert Stowe à l'AFP.

"Ils avaient vraiment le sentiment qu'ils devaient prendre position, que ce soit efficace ou non", poursuit-il, décrivant son expérience "fascinante" de lycéen de 16 ans assistant aux réunions de ces militants dans sa maison familiale de Vancouver (ouest du Canada) au début des années 1970.

A l'époque, ce petit groupe de Canadiens et d'Américains ayant quitté les Etats-Unis à cause de la guerre du Vietnam s'oppose aux essais nucléaires américains sur l'îlot d'Amchitka, en Alaska. Ils veulent louer un bateau pour y aller.

- "L'impossible peut être fait" -

"Je suis la plus prudente de la famille, alors l'idée d'envoyer un bateau stopper un essai nucléaire ! Ma première réaction était souvent +c'est complètement dingue+. Et finalement j'ai vu que ça pouvait être fait", se rappelle Barbara Stowe, qui porte le T-shirt jaune d'origine à l'occasion de cet entretien en visio depuis la côte pacifique canadienne.

A ce moment là, Greenpeace n'est pas encore Greenpeace, mais le comité Don't make a wave.

Mais à la fin d'une réunion, "Bill Darnell quittait la pièce et mon père a fait le signe de la paix. Bill a alors dit +make it a green peace" (faisons en une paix écolo), explique Robert.

archives, belgaimage
archives © belgaimage

"Green peace". Le nom reste dans la tête des militants qui l'adoptent, en deux mots. Mais sur les badges alors imprimés pour être vendus aux coins des rues de Vancouver, l'espace disparaît.

A la table du petit-déjeuner, chez les Stowe, les enfants s'offusquent "Papa, Greenpeace c'est pas un mot", lance Robert. Peine perdue.

Reste à trouver l'argent pour affréter un bateau. "Mon père a eu l'idée d'un concert de rock", raconte Barbara.

"Encore une fois, j'ai pensé que c'était dingue. Mais quand il a eu Joni Mitchell, et collecté 17.000 dollars, j'ai commencé à penser que l'impossible peut être fait".

Et le 15 septembre 1971, le Phyllis Cormack, rebaptisé Greenpeace pour l'occasion, prend la mer.

- Non violence -

Le bateau est intercepté par la marine américaine avant même d'approcher le site d'essai. Mais la médiatisation est là. C'est la première "mindbomb" ("bombe psychologique") de l'organisation qui utilise toujours aujourd'hui actions coup de poing et images fortes pour faire passer ses messages.

Des messages qui ont évolué. La lutte contre le nucléaire est toujours là, mais le combat contre le changement climatique est venu s'ajouter aux priorités.

Avec toujours les "principes Qaker" qui ont inspiré les fondateurs de l'ONG, assure Robert Stowe. "Si vous avez une conviction profonde que quelque chose est mauvais et doit être arrêté ou modifié, et que vous parlez du fond du coeur, les gens vous écouteront".

Reuters
© Reuters

Fidèles à ces convictions, les deux enfants Stowe ont suivi en partie les pas de leurs parents, "peut-être pas aussi intensément" que dans leur adolescence, revenant régulièrement militer aux côtés de Greenpeace ou d'autres organisations.

En 2018, ils étaient même arrêtés tous les deux -- une première -- pour s'être attachés à une clôture sur le site d'un projet de construction d'un pipeline en Colombie britannique.

Aujourd'hui, les deux militants historiques sont ravis et admiratifs de voir les plus jeunes prendre le relai, des adolescents mobilisés pour le climat aux membres de Greenpeace qui prennent le risque de se retrouver en prison en Russie ou en Chine.

Ce qu'ils ne supportent pas en revanche, c'est le recours à la violence. "Le pacifisme est une discipline et à la minute où vous utilisez la violence, cela se retourne contre vous", plaide Barbara.

Preuve en est, le sabotage par les services secrets français du Rainbow Warrior coulé dans le port d'Auckland en 1985, estime-t-elle. L'opération meurtrière qui crée un scandale international "a donné à Greenpeace le plus gros coup de pouce de son histoire".

Pas d'humeur à sabler le champagne pour son 50e anniversaire

Un demi-siècle après la création de Greenpeace, le 15 septembre 1971, la cheffe de l'ONG, Jennifer Morgan, n'est pas d'humeur à sabler le champagne: la crise climatique mobilise plus que jamais ses troupes, à l'approche de la COP26 à Glasgow en octobre.

AFP
© AFP

"Il n'y a pas grand-chose à célébrer en ce moment. Nous sommes dans une situation d'urgence climatique", martèle la directrice exécutive de Greenpeace International dans une interview accordée à l'AFP au siège de l'organisation, dans un modeste immeuble de bureaux de la banlieue d'Amsterdam. "Tout ce que nous avons fait au cours de ces 50 années, nous devons le déployer pour créer un changement absolument radical et profond. Le temps presse", insiste Jennifer Morgan, "profondément inquiète" que la réponse des gouvernants soit insuffisante lors de ce sommet crucial à Glasgow. La situation a en effet empiré depuis 1971.

Toujours aussi "radicale", mais aussi plus prudente

Le groupe, adepte des opérations médiatiques, a toujours de puissants ennemis et Greenpeace est aujourd'hui "très prudent", ses militants dans des pays comme le Brésil, l'Indonésie ou la Chine étant particulièrement exposés, dans un monde où sont régulièrement tués des militants écologistes. Rendu célèbre par ses actions coup de poing contre baleiniers et plates-formes pétrolières, Greenpeace a adopté depuis d'autres stratégies, notamment des actions en justice contre les gouvernements et les pollueurs. "Vous verrez Greenpeace intensifier ses affaires judiciaires dans le monde", met en garde Jennifer Morgan. Pour elle, Greenpeace n'est pas une vieille dame rangée, elle est toujours "radicale", malgré l'émergence d'une nouvelle génération de groupes militants tels que Extinction Rebellion, qui forment la relève. Contrairement à ses débuts en franc-tireur, Greenpeace coopère aujourd'hui de plus en plus avec d'autres groupes environnementaux, insiste la responsable, évoquant le front commun des ONG pour mettre la pression sur les dirigeants du monde, à l'occasion de la COP26, un "moment fondamental pour la planète". "Je suis profondément inquiète, ce que je vois en ce moment, ce sont des gouvernements qui agissent presque comme si nous étions de retour dans les années 1980", critique Jennifer Morgan.

Quel avenir pour Greenpeace dans les cinquante prochaines années ? "Je suppose que le but serait que Greenpeace n'existe plus !", si les problèmes environnementaux dénoncés par l'ONG étaient enfin réglés, plaisante Jennifer Morgan.

"Mes parents Irving et Dorothy Stowe, Jim et Marie Bohlen, Bob Hunter, Ben Metcalfe, étaient des visionnaires. Ils étaient habités par l'idée assez folle qu'un individu seul ou un petit groupe d'individus peut changer le monde", raconte Robert Stowe à l'AFP. "Ils avaient vraiment le sentiment qu'ils devaient prendre position, que ce soit efficace ou non", poursuit-il, décrivant son expérience "fascinante" de lycéen de 16 ans assistant aux réunions de ces militants dans sa maison familiale de Vancouver (ouest du Canada) au début des années 1970.A l'époque, ce petit groupe de Canadiens et d'Américains ayant quitté les Etats-Unis à cause de la guerre du Vietnam s'oppose aux essais nucléaires américains sur l'îlot d'Amchitka, en Alaska. Ils veulent louer un bateau pour y aller."Je suis la plus prudente de la famille, alors l'idée d'envoyer un bateau stopper un essai nucléaire ! Ma première réaction était souvent +c'est complètement dingue+. Et finalement j'ai vu que ça pouvait être fait", se rappelle Barbara Stowe, qui porte le T-shirt jaune d'origine à l'occasion de cet entretien en visio depuis la côte pacifique canadienne.A ce moment là, Greenpeace n'est pas encore Greenpeace, mais le comité Don't make a wave.Mais à la fin d'une réunion, "Bill Darnell quittait la pièce et mon père a fait le signe de la paix. Bill a alors dit +make it a green peace" (faisons en une paix écolo), explique Robert."Green peace". Le nom reste dans la tête des militants qui l'adoptent, en deux mots. Mais sur les badges alors imprimés pour être vendus aux coins des rues de Vancouver, l'espace disparaît.A la table du petit-déjeuner, chez les Stowe, les enfants s'offusquent "Papa, Greenpeace c'est pas un mot", lance Robert. Peine perdue. Reste à trouver l'argent pour affréter un bateau. "Mon père a eu l'idée d'un concert de rock", raconte Barbara."Encore une fois, j'ai pensé que c'était dingue. Mais quand il a eu Joni Mitchell, et collecté 17.000 dollars, j'ai commencé à penser que l'impossible peut être fait".Et le 15 septembre 1971, le Phyllis Cormack, rebaptisé Greenpeace pour l'occasion, prend la mer. Le bateau est intercepté par la marine américaine avant même d'approcher le site d'essai. Mais la médiatisation est là. C'est la première "mindbomb" ("bombe psychologique") de l'organisation qui utilise toujours aujourd'hui actions coup de poing et images fortes pour faire passer ses messages.Des messages qui ont évolué. La lutte contre le nucléaire est toujours là, mais le combat contre le changement climatique est venu s'ajouter aux priorités.Avec toujours les "principes Qaker" qui ont inspiré les fondateurs de l'ONG, assure Robert Stowe. "Si vous avez une conviction profonde que quelque chose est mauvais et doit être arrêté ou modifié, et que vous parlez du fond du coeur, les gens vous écouteront".Fidèles à ces convictions, les deux enfants Stowe ont suivi en partie les pas de leurs parents, "peut-être pas aussi intensément" que dans leur adolescence, revenant régulièrement militer aux côtés de Greenpeace ou d'autres organisations.En 2018, ils étaient même arrêtés tous les deux -- une première -- pour s'être attachés à une clôture sur le site d'un projet de construction d'un pipeline en Colombie britannique.Aujourd'hui, les deux militants historiques sont ravis et admiratifs de voir les plus jeunes prendre le relai, des adolescents mobilisés pour le climat aux membres de Greenpeace qui prennent le risque de se retrouver en prison en Russie ou en Chine.Ce qu'ils ne supportent pas en revanche, c'est le recours à la violence. "Le pacifisme est une discipline et à la minute où vous utilisez la violence, cela se retourne contre vous", plaide Barbara.Preuve en est, le sabotage par les services secrets français du Rainbow Warrior coulé dans le port d'Auckland en 1985, estime-t-elle. L'opération meurtrière qui crée un scandale international "a donné à Greenpeace le plus gros coup de pouce de son histoire".Un demi-siècle après la création de Greenpeace, le 15 septembre 1971, la cheffe de l'ONG, Jennifer Morgan, n'est pas d'humeur à sabler le champagne: la crise climatique mobilise plus que jamais ses troupes, à l'approche de la COP26 à Glasgow en octobre. "Il n'y a pas grand-chose à célébrer en ce moment. Nous sommes dans une situation d'urgence climatique", martèle la directrice exécutive de Greenpeace International dans une interview accordée à l'AFP au siège de l'organisation, dans un modeste immeuble de bureaux de la banlieue d'Amsterdam. "Tout ce que nous avons fait au cours de ces 50 années, nous devons le déployer pour créer un changement absolument radical et profond. Le temps presse", insiste Jennifer Morgan, "profondément inquiète" que la réponse des gouvernants soit insuffisante lors de ce sommet crucial à Glasgow. La situation a en effet empiré depuis 1971. Le groupe, adepte des opérations médiatiques, a toujours de puissants ennemis et Greenpeace est aujourd'hui "très prudent", ses militants dans des pays comme le Brésil, l'Indonésie ou la Chine étant particulièrement exposés, dans un monde où sont régulièrement tués des militants écologistes. Rendu célèbre par ses actions coup de poing contre baleiniers et plates-formes pétrolières, Greenpeace a adopté depuis d'autres stratégies, notamment des actions en justice contre les gouvernements et les pollueurs. "Vous verrez Greenpeace intensifier ses affaires judiciaires dans le monde", met en garde Jennifer Morgan. Pour elle, Greenpeace n'est pas une vieille dame rangée, elle est toujours "radicale", malgré l'émergence d'une nouvelle génération de groupes militants tels que Extinction Rebellion, qui forment la relève. Contrairement à ses débuts en franc-tireur, Greenpeace coopère aujourd'hui de plus en plus avec d'autres groupes environnementaux, insiste la responsable, évoquant le front commun des ONG pour mettre la pression sur les dirigeants du monde, à l'occasion de la COP26, un "moment fondamental pour la planète". "Je suis profondément inquiète, ce que je vois en ce moment, ce sont des gouvernements qui agissent presque comme si nous étions de retour dans les années 1980", critique Jennifer Morgan.Quel avenir pour Greenpeace dans les cinquante prochaines années ? "Je suppose que le but serait que Greenpeace n'existe plus !", si les problèmes environnementaux dénoncés par l'ONG étaient enfin réglés, plaisante Jennifer Morgan.