Week-end tristement ordinaire à Hong Kong. En ce samedi 2 novembre, plusieurs milliers de jeunes se sont donné rendez-vous sur la place d'Edimbourg, en plein quartier des affaires, pour manifester leur opposition au régime de Pékin et plaider pour l'autonomie de la ville et le respect des libertés. Situé entre la mairie et le siège du gouvernement local, le lieu est symbolique. Face à la foule en colère, la police décide soudain d'interdire la réunion. Elle donne aussitôt l'assaut à coups de gaz lacrymogènes et de tirs de balles de défense. Pris de panique, les manifestants se dispersent. La zone, barricadée, devient un no man's land.
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Week-end tristement ordinaire à Hong Kong. En ce samedi 2 novembre, plusieurs milliers de jeunes se sont donné rendez-vous sur la place d'Edimbourg, en plein quartier des affaires, pour manifester leur opposition au régime de Pékin et plaider pour l'autonomie de la ville et le respect des libertés. Situé entre la mairie et le siège du gouvernement local, le lieu est symbolique. Face à la foule en colère, la police décide soudain d'interdire la réunion. Elle donne aussitôt l'assaut à coups de gaz lacrymogènes et de tirs de balles de défense. Pris de panique, les manifestants se dispersent. La zone, barricadée, devient un no man's land. Non loin de là, les cloches sonnent la messe dans l'église catholique du quartier de Wanchai. Il est 18 h 30, en ce lendemain de la Toussaint. Des centaines de fidèles se pressent dans cette église nichée au premier étage d'un gratte-ciel, tandis que de nombreux manifestants viennent y chercher refuge. Dehors, la police est à la manoeuvre. " C'est notre devoir de chrétiens d'accueillir tout le monde et d'offrir un abri ", justifie le prêtre de la paroisse. Septuagénaire, les cheveux blancs et le regard sévère, le religieux préfère ne pas donner son nom, afin de " ne pas mettre l'Eglise en difficulté ". Ce qui ne l'empêche pas d'être très impliqué dans le mouvement. " Je me tiens aux côtés des jeunes, car leur colère est légitime, lance le vieux curé. Tant que je serai vivant, je continuerai de leur ouvrir les portes. " Depuis le début des manifestations, en mars dernier, contre le projet de loi d'extradition du gouvernement de Hong Kong, qui permettrait à Pékin d'intervenir dans le système juridique local, les hommes en soutane ont contribué à mobiliser les manifestants, notamment durant les grands rassemblements des mois d'été. " Pour comprendre cette implication, il faut remonter au massacre de Tian' anmen, le 4 juin 1989, explique Kenneth Ka-lok Chan, professeur de sciences politiques à l'université baptiste de Hong Kong. La mouvance chrétienne s'est alors rapprochée des groupes prodémocratie, car ils ont pris conscience qu'ils avaient le même ennemi : le Parti communiste chinois. " Sur cette ancienne colonie britannique, rétrocédée à la Chine en 1997, vivent près de 400 000 catholiques (soit 5 % de la population) et un demi-million de protestants. La liberté confessionnelle y est un " droit fondamental " garanti par la Constitution, tandis qu'en Chine continentale les pratiques religieuses sont étroitement contrôlées par le Parti communiste. " Le christianisme remonte à la période coloniale, poursuit Kenneth Ka-lok Chan. Cet héritage de l'ère britannique fait partie de notre culture depuis plus d'un siècle. Près de la moitié des écoles de Hong Kong sont des écoles religieuses, et ce sont les meilleures de la ville. La plupart des élites ont été formées dans ces établissements. " C'est le cas de la catholique Carrie Lam, cheffe de l'exécutif de Hong Kong. C'est aussi celui de Joshua Wong, figure de proue de l'opposition prodémocratie. Ce protestant de 23 ans a longtemps revendiqué sa foi chrétienne. Aujourd'hui, il salue le rôle moteur des Eglises dans son combat. Une autre paroisse de Wanchai, méthodiste celle-là, est à la pointe du mouvement. Au milieu des tours, ce bâtiment imposant de briques roses, construit en 1936, ouvre ses portes aux manifestants vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il sert parfois d'hôpital clandestin pour soigner les blessés. Le pasteur Tin-yau Yuen, âgé de 68 ans, se rend régulièrement dans cette église, où il a officié de longues années. " Je fais partie des religieux qui sont en première ligne contre la Chine, confie-t-il. Pendant les premières manifestations, j'ai célébré des messes devant le siège du gouvernement, et j'ai vu ces milliers de jeunes, croyants ou non, chanter des cantiques. J'ai alors compris à quel point nos Eglises portent un message et des valeurs de liberté et de démocratie qui transcendent la société hongkongaise. Nous avons un rôle social à jouer. C'est pour cela que les jeunes se sentent si proches de nous. " Depuis le début des révoltes, de plus en plus de Hongkongais se convertissent au christianisme. Difficile d'avoir des statistiques précises, mais ils seraient chaque mois entre 3 000 et 4 000 à embrasser la foi chrétienne. " Ils cherchent un sens à leur vie, ils veulent des réponses et, surtout, ils ne veulent pas vivre en Chine continentale, souligne Kenneth Ka-lok Chan. Etre chrétien, pour eux, c'est être anticommuniste. En cela, le mouvement ressemble aux grandes manifestations de Solidarnosc en Pologne. Il a d'ailleurs son Jean-Paul II en la personne du cardinal Zen. " Agé de 87 ans, cet ancien évêque de Hong Kong est l'une des figures les plus importantes de l'opposition. En 1948, il a fui Shanghai, juste avant l'arrivée des communistes de Mao Zedong. Ces dernières décennies, il n'a eu de cesse de combattre le régime " liberticide " de Pékin. Installé sur les hauteurs de la ville, dans sa mission salésienne de Chai Wan, le cardinal Zen a gardé son franc-parler. " Hong Kong faisait partie du monde libre avant 1997, mais Pékin nous reprend peu à peu nos libertés, déplore-t-il. Nous devons être solidaires du mouvement démocratique et contribuer à changer la culture de l'oppression qui existe en Chine continentale. " Soudain, il relève la tête et change de ton, comme s'il ne pouvait plus contenir sa colère : " Nous sommes dans une situation terrible, tempête-t-il. Une grande partie de l'Eglise catholique préfère se taire devant Pékin. Pourquoi ? Parce qu'au Vatican, certains prélats, tel le secrétaire d'Etat Parolin, négocient dans l'ombre un rapprochement entre le Saint-Siège et la République populaire. " Ces dernières années, le Vatican a entamé des négociations avec Pékin, après plus d'un demi-siècle de brouille. Les relations diplomatiques avaient été rompues en 1951, après l'excommunication de deux évêques désignés par le nouveau régime communiste de Mao. Depuis cette affaire, Pékin oblige tous les croyants à " s'enregistrer " auprès du Bureau des affaires religieuses. Mais la nomination, en août dernier, de deux évêques reconnus conjointement par l'Etat chinois et le Saint-Siège a changé la donne. Le cardinal Zen craint que le pouvoir n'en profite pour mettre au pas une communauté religieuse qui, en Chine continentale, vit de plus en plus dans la peur. Depuis son arrivée au pouvoir, en 2013, Xi Jinping a en effet lancé une vaste campagne contre les influences étrangères - notamment religieuses. Des milliers de missionnaires ont été arrêtés, les crucifix des églises, arrachés, et les prêches sont minutieusement contrôlés. Dans leur obsession sécuritaire, les autorités chinoises ont mis en place, dès les années 1950, une Eglise officielle, " l'Eglise patriotique ", placée sous la tutelle du Parti communiste. Face à elle subsiste une sorte d'Eglise souterraine, qui compterait plus de dix millions de fidèles. Ces " chrétiens des catacombes " bravent la police par fidélité au pape, qui avait jusqu'alors toujours reconnu leurs évêques, et non ceux de l'Eglise patriotique. " Si le Vatican place ses églises en Chine sous l'autorité des communistes, que vont devenir tous ces fidèles ? s'inquiète le cardinal Zen. Le Vatican est en train de nous vendre à la Chine. C'est une honte ! Je sais de quoi le pouvoir est capable. Nous ne devons jamais lui faire confiance. J'ai essayé d'en parler au pape, mais il ne m'écoute pas. " Souvent prompt à dénoncer les injustices et les dictatures dans le monde, le pape François reste, de fait, étrangement silencieux sur les événements qui déchirent Hong Kong. Depuis quatre mois, Joseph Zen n'a aucune nouvelle du Saint-Siège. " Aujourd'hui, nous n'avons plus de cardinal à Hong Kong, car le Vatican voudrait placer quelqu'un de plus accommodant que moi avec Pékin ", avance-t-il. Cette division au sommet explique que l'épiscopat de Hong Kong, réputé très conservateur, hésite quant à la conduite à tenir. Faut-il soutenir le mouvement ? Ou au contraire garder ses distances pour ménager Pékin ? Cette ambiguïté n'empêche pas les fidèles de déferler dans les rues et d'entonner Chante alléluia au Seigneur sur les barricades. " Nous vivons un tsunami démocratique, s'enthousiasme Simon Lau, ancien conseiller du gouvernement de Hong Kong et opposant déclaré à Carrie Lam. Nous assistons à un véritable mouvement populaire, semblable à la Commune de Paris en 1871. Hong Kong est sous le regard des médias du monde entier. Notre force est justement notre capacité à rassembler des prêtres catholiques, des pasteurs protestants, des moines bouddhistes, des étudiants, des avocats ou des médecins contre l'ennemi commun. " Toutefois, beaucoup pensent qu'il est déjà trop tard pour négocier. Chacun doit prendre position pour ou contre Pékin. " Nous sommes un peu comme un troupeau sans berger ", se lamente Stuart Chen, fervent croyant de l'Eglise méthodiste de Hong Kong. Cet ancien réfugié venu de Chine continentale au début des années 1960 voit, semaine après semaine, sa ville s'enfoncer dans la division et la souffrance. " Je n'ai pas voulu émigrer en 1989, ni même en 1997, confie-t-il. Je veux pouvoir rester à Hong Kong. Mais si je ne peux plus prier librement, alors je partirai. "De notre envoyé spécial Sébastien Le Belzic