"Aujourd'hui, celui qui veut rester à la page, doit parler des perdants de la globalisation", explique Robert Went (61) en riant quand on le rencontre au coeur d'Amsterdam. L'économiste le mieux informé des Pays-Bas, dixit le quotidien De Correspondent, a écrit une thèse de doctorat sur la globalisation et depuis lors, il met en garde contre ses conséquences néfastes. "Il est très clair que la globalisation fait des victimes. Les emplois sont délocalisés dans les pays à bas salaires, les entreprises sont concurrencées par la Chine. Une étude détaillée de l'économiste américain David Autor révèle que l'entrée de la Chine dans le marché mondial a fait perdre un million d'emplois rien qu'aux États-Unis : ledit China Shock. Le chômage accru a provoqué plus de problèmes sociaux et les recettes fiscales en baisse ont affaibli les équipements publics. Aux États-Unis, il y a des quartiers entiers qui sont dégradés. L'impact du marché mondial est beaucoup plus grand que ce que les économistes ont longtemps pensé. Au fond, ce n'est que l'année passée que cette prise de conscience a eu lieu."
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"Aujourd'hui, celui qui veut rester à la page, doit parler des perdants de la globalisation", explique Robert Went (61) en riant quand on le rencontre au coeur d'Amsterdam. L'économiste le mieux informé des Pays-Bas, dixit le quotidien De Correspondent, a écrit une thèse de doctorat sur la globalisation et depuis lors, il met en garde contre ses conséquences néfastes. "Il est très clair que la globalisation fait des victimes. Les emplois sont délocalisés dans les pays à bas salaires, les entreprises sont concurrencées par la Chine. Une étude détaillée de l'économiste américain David Autor révèle que l'entrée de la Chine dans le marché mondial a fait perdre un million d'emplois rien qu'aux États-Unis : ledit China Shock. Le chômage accru a provoqué plus de problèmes sociaux et les recettes fiscales en baisse ont affaibli les équipements publics. Aux États-Unis, il y a des quartiers entiers qui sont dégradés. L'impact du marché mondial est beaucoup plus grand que ce que les économistes ont longtemps pensé. Au fond, ce n'est que l'année passée que cette prise de conscience a eu lieu."L'inégalité aux États-Unis est beaucoup plus problématique qu'en Europe. L'impact négatif de la globalisation est-il plus petit chez nous ? WENT: Je ne pourrais le dire avec précision: il faudrait plus de recherches. Il est difficile aussi de mettre le doigt sur la cause de la globalisation, si c'est la technologie ou la politique. Cela va beaucoup plus loin que le commercial mondial. Fin des années septante, les contrôles de capital ont été supprimés et les marchés financiers ont pu s'étendre dans le monde. L'argent se déplaçait beaucoup plus rapidement et facilement. Le secteur financier en a énormément profité, mais finalement cela a également causé de grandes bulles et la crise bancaire. Les Etats ont dû débourser des milliards d'euros pour sauver ces banques, et ensuite ils ont dû accumuler économie sur économie pour remettre de l'ordre dans les finances de l'Etat. L'Europe aussi en a été profondément touchée. On pourrait dire qu'aux Pays-Bas, les choses ne vont pas si mal, mais ici aussi il y a un vrai problème. Tous les trois mois, le Sociaal Cultureel Planbureau (Bureau du Plan socio-culturel) sonde le moral des Néerlandais. Pour sa dernière enquête, il a demandé aux Néerlandais si pour eux la globalisation avait plus d'inconvénients que d'avantages. 83% des personnes hautement qualifiées n'étaient pas d'accord, alors que parmi les gens peu qualifiés ce chiffre n'atteignait que 22%. Par conséquent, 78% des personnes en bas de l'échelle éprouvent le sentiment que les avantages et les privilèges leur échappent. Ne s'agit-il pas davantage d'incertitude que de misère? Les mêmes études révèlent que beaucoup de Néerlandais estiment qu'ils sont assez bien lotis, mais que les Pays-Bas le sont beaucoup moins. Je prépare un livre sur la flexibilisation du marché du travail avec mes collègues. Celle-ci va vraiment beaucoup trop loin. Il n'y a que très peu de gens qui se satisfont d'un job de quelques mois, et qui verront bien après. Beaucoup d'employés ne sont qu'un petit maillon de leur entreprise. Les gens ont du mal à devoir obéir à des ordres de managers qui n'apprécient plus leur savoir-faire. Ce n'est pas pour rien que le slogan de la campagne du Brexit s'intitulait 'Taking back control'. D'après l'économiste et gagnant du Prix Nobel Stiglitz, l'euro est facile à démanteler. Partagez-vous son avis ? Disons que je ne trouve pas que ce soit la meilleure partie de son livre (NDLR : "L'Euro"). Dans l'histoire, on voit que seuls les pays les plus forts peuvent se permettre de sortir d'une monnaie commune. Les petits pays qui font ça précipitent leur économie dans un gouffre. Et quelles sont les chances que les Pays-Bas ou l'Allemagne sortent de l'euro ? Sinon, son livre est excellent. (clin d'oeil) J'ai d'ailleurs écrit la préface de l'édition néerlandaise. La globalisation est-elle réversible ? Au fond, la première vague de globalisation date d'avant la Première Guerre mondiale. Pendant la guerre, le mouvement s'est arrêté brusquement et s'est effondré. Il a fallu des décennies avant que le niveau du commerce mondial atteigne celui d'avant 1913. La globalisation n'est donc pas un phénomène naturel contre lequel on ne peut rien faire. Sans États-nations, la crise bancaire n'aurait jamais été résolue, et ce n'est plus un tabou de défendre leur rôle. Larry Summers, l'économiste américain qui a travaillé pour Bill Clinton et Barack Obama et qui a longtemps été favorable au libre commerce, plaide pour un nationalisme responsable. Lodewijk Asscher, tête de liste pour le PvdA aux prochaines élections de la Seconde Chambre, mène une campagne de patriotisme progressif. Et il a raison. Si l'état néerlandais ne s'occupe pas de ses citoyens, qui le fera ? Les politiques doivent à nouveau fixer des limites. Les projets économiques de Donald Trump sont-ils plus raisonnables que nous le pensons? Nous ne savons pas toujours bien ce que Trump compte faire sur le plan économique. S'il investit vraiment dans l'infrastructure américaine, c'est bien pour les États-Unis et même pour l'économie mondiale. Et si le TTIP ou le TTP sont annulés, ce n'est pas dramatique. Les bénéfices que les défenseurs imputent à ces traités - un café supplémentaire par semaine pour chaque Européen - sont beaucoup plus réduits que la menace de manque de légitimité démocratique. Mais que faire s'il renonce à l'accord climatique de Paris ? L'Europe devra-t-elle imposer une taxe sur les produits américains qui sont meilleur marché, mais fabriqués de façon moins écologique ? Ce sont des questions dont nous devons nous occuper les prochaines années.