Vous êtes reconnue comme une grande intellectuelle. En France, l'écriture inclusive engendre résistances et critiques. Pourtant, vous restez zen et souriante.
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Vous êtes reconnue comme une grande intellectuelle. En France, l'écriture inclusive engendre résistances et critiques. Pourtant, vous restez zen et souriante. A mon âge, on ose ! ( rires) Je vais bientôt avoir 70 ans, et je l'espérais, ce tournant de l'histoire. Avec #MeToo, nous vivons un bouleversement que je n'imaginais pas voir de mon vivant. C'est une révolution. Des millions de femmes qui s'expriment, dans 87 pays, qui dénoncent des violences machistes, et on les écoute ! C'est notre " printemps arabe " et il n'est pas fini. La parole libérée par #MeToo et par l'écriture inclusive, qui rend visible l'égalité entre hommes et femmes, fait partie d'une grande aventure humaine. Ceux qui s'y opposent sont le dos au mur. Leur énergie est celle du désespoir. Ils ont déjà perdu. Qu'ils le veuillent ou non, la langue française évoluera. L'écriture inclusive ne suscite pas autant de remous en dehors de la France. Pourquoi ?Je pense que c'est de la francophonie hors de France (Belgique, Suisse, Québec, Afrique...) que vient le renouveau, l'étincelle. La langue est le résultat collectif de ceux qui la parlent et de ceux qui la véhiculent, notamment les journalistes. En France, on " impose " la langue. On ne la laisse pas vivre. Regardez : quand Marguerite Yourcenar est morte, l'Académie française l'a annoncé en publiant dans le journal Le Monde un faire-part où la première femme académicienne était qualifiée de... " confrère ". Où est donc passé le mot " consoeur " ? Et ce fut la même chose pour Assia Djebar, en 2015. Pourquoi ? Je pense que derrière la stratégie de " défense " de la langue par l'Académie, il y a une idéologie conservatrice et réactionnaire. L'Académie mène un combat d'arrière-garde. " Imposer ", c'est typique des sociétés autoritaires. La France serait donc un pays autoritaire, conservateur et patriarcal ?La France reste un pays centralisé et élitiste, avec une population prête à se plier aux diktats de " ceux qui savent " : les gens, ici, n'osent pas employer des mots qui " ne sont pas dans le dictionnaire ". La langue française a été forgée par le patriarcat et unifiée par des hommes, il y a quatre siècles. C'est un fait historique. Il n'y a aucun militantisme à le dire. Le débat qui agite la France aujourd'hui est purement idéologique. La France est très attachée à ce que dit l'Académie, or l'Académie est en retard de trois générations et elle ne se préoccupe pas de l'usage. Pour ce qui est du président Emmanuel Macron, il s'est opposé à l'écriture inclusive parce qu'il n'avait rien à gagner à la soutenir : son électorat est plutôt conservateur. Sa prise de position est donc une stratégie purement électoraliste. "La parole est l'affaire des hommes", lit-on dans L'Odyssée d'Homère, l'oeuvre prémices de la littérature occidentale. Le jeune Télémaque ordonne à sa mère, Pénélope, de se taire, comme si, finalement, les hommes ne pouvaient devenir adultes qu'en soumettant les femmes au silence. Le silence des femmes, est-ce terminé ? Et comment ! Les femmes ont pris la parole, elles ne se tairont plus. Proposons à Télémaque et à tous les autres hommes d'ouvrir un dialogue fondé sur le respect mutuel. Car, ça y est : les femmes ont enfin pris conscience qu'elles avaient le droit de parler, sans qu'on les prenne pour des folles. Elles osent parler des violences, elles réclament l'égalité et plus personne ne leur impose le silence. Quand la parole se libère, la langue en fait autant : elle évolue. Vous appuyez, depuis le début, le mouvement #MeToo. Comment a-t-il démarré ?Les causes d'une révolution sont toujours multiples, mais l'élection de Donald Trump a vraiment joué un rôle important. Un homme aussi éhonté, qui s'est vanté d'" attraper les femmes par la chatte ", qui s'est comporté en prédateur sexuel, comme tant d'hommes de pouvoir : la réaction de millions de femmes a été à la hauteur de cette indignité, depuis les " pussyhats " arborés le 21 janvier 2017 jusqu'aux dénonciations massives de violences sexuelles qui ont démarré en octobre dernier. La tribune des 100 femmes, défendant "une liberté d'importuner, indispensable à la liberté sexuelle", publiée dans Le Monde en janvier dernier : quel est votre ressenti ?D'abord, du dégoût. La " tribune des 100 ", c'est du grand n'importe quoi. Ce sont des femmes qui se sont réunies pour défendre des points de vue individualistes. C'est le contraire de #MeToo. Comment des vedettes peuvent-elles être aussi peu solidaires de millions de femmes violentées ? Puis, je ressens de la pitié pour Catherine Deneuve, qui a perdu une bonne occasion de se taire : elle, qui a signé le manifeste sur l'avortement en 1971, cautionne aujourd'hui un mouvement réactionnaire. Enfin, j'éprouve de la colère contre ces privilégiées qui défendent " le droit d'être importunée ". Peut-être que " la galanterie française " existe, pour les femmes de la haute. Mais, pour la plupart des femmes, cette " galanterie " n'est rien d'autre que de la grossièreté subie. Alors, oui, bien sûr, les fantasmes sont libres.... Mais il n'en demeure pas moins que nous vivons dans le monde réel et qu'il est révoltant : de l'excision au féminicide, qui peut encore soutenir une culture qui opprime encore tant les femmes ? Dans Le Roi des cons. Quand la langue française fait mal aux femmes, vous mettez en lumière les codes de la masculinité qui ont façonné notre façon de parler et, par extension, notre façon de penser... De la masculinité ? Vous voulez dire du machisme ! Nous parlons la langue des dominants. Sans le savoir, nous véhiculons le mépris du féminin. Traiter un homme de " con ", par exemple, c'est le traiter de " femme ", puisque le mot " con " signifie, à l'origine, " vagin ". C'est moche, stupide et dégradant. Georges Brassens le déplorait d'ailleurs. Dans sa chanson Le Blason, en parlant du sexe féminin, il dit : " C'est la grande pitié de la langue française [...] et c'est son déshonneur de n'offrir que des mots entachés de bassesse à cet incomparable instrument de bonheur. " Le langage usuel dévalorise donc le féminin, mais, en plus, il minore ou justifie les violences masculines à l'encontre des femmes. Pour changer le monde, il faut changer de mots. Changer le monde, ça risque de prendre un certain temps, mais changer les mots, on peut le faire tout de suite. Nombreux sont ceux qui estiment que le français n'a rien de sexiste... La langue est le reflet de la société et notre langue est le français du mâle. N'en déplaise à ceux qui s'acharnent à prétendre le contraire, je dis que la grammaire a un sexe. Que ceux qui ne sont pas d'accord jettent un oeil à notre histoire. Notre langue a été unifiée par des hommes exclusivement. Ceux de l'Académie française, au xviie siècle. A ce moment-là, la langue se cherchait. Tout le monde parlait son dialecte et personne ne se comprenait en dehors de sa région. Les Académiciens étaient des " gardiens " de la langue. Ils ont édicté des normes. Quand le grammairien Scipion Dupleix écrit, en 1651, pour justifier qu'au pluriel " le masculin l'emporte " : " Le genre masculin étant le plus noble, il doit prédominer chaque fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble ", tout est dit, non ? Ça résume une certaine conception du monde. Il faut la dépasser. Un des principaux arguments des opposants à l'écriture inclusive est de dire que l'écriture inclusive est "moche". La notion de beauté, c'est quelque chose de totalement subjectif. C'est lié à l'habitude aussi, à l'oreille, à l'usage. La première fois que j'ai décrété que j'étais une " écrivaine " et pas un " écrivain ", on m'a dit : " Mais on entend "vaine", dans "écrivaine", c'est laid ! " J'ai répondu qu'on entendait " vain ", dans " écrivain " et que ça ne dérangeait personne. Diriez-vous que le monde est en train de changer ?Je pense que dans cent ans, on se dira, au sujet de l'écriture inclusive : " Mais qu'est-ce qu'ils ont fichu avec ce débat débile, il y a un siècle ? ", tant il est évident que l'égalité se crée aussi à l'écrit. Oui, le monde change. En voici encore une jolie petite illustration : un jour, mon petit-fils rentre de l'école et me dit : " Quand il y a plusieurs filles et un garçon, pourquoi on dit "ils" ? " Il venait d'apprendre que " le masculin l'emporte sur le féminin ". Jusqu'alors, j'avais seulement entendu des filles se questionner quant à cette règle... Jamais des petits garçons ! Autre exemple : ce gamin de 10 ans qui dit d'une femme brillante : " C'est une génie ! " et non " c'est un génie ". Voilà qui correspond au... génie de la langue française. Et la langue française l'autorise. Ce sont ces enfants-là qui sont notre avenir. La langue n'appartient plus à l'Académie française. La langue appartient aux locuteurs et aux locutrices, elle nous appartient, à nous, à nos jeunes, à nos enfants.