Gianni Infantino, président de la Fifa et patron du foot mondial, avait des mots choisis pour fustiger l'initiative prise par douze clubs du top européen de créer une Super League, en ce début de semaine. La Fifa, dit-il, "désapprouve fortement" le projet et les clubs qui en seront membres "devront subir les conséquences" de leur choix. Pour exprimer son refus, le président de la Fifa a aussi attendu 24 heures, alors que le tollé grandissait dans le monde entier. Pratiquement dans le même temps, un message émanant de personnalités très bien informées dans le milieu du ballon rond européen, nous parvenait: "De source plus que sûre, Infantino est derrière la Super League."
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Gianni Infantino, président de la Fifa et patron du foot mondial, avait des mots choisis pour fustiger l'initiative prise par douze clubs du top européen de créer une Super League, en ce début de semaine. La Fifa, dit-il, "désapprouve fortement" le projet et les clubs qui en seront membres "devront subir les conséquences" de leur choix. Pour exprimer son refus, le président de la Fifa a aussi attendu 24 heures, alors que le tollé grandissait dans le monde entier. Pratiquement dans le même temps, un message émanant de personnalités très bien informées dans le milieu du ballon rond européen, nous parvenait: "De source plus que sûre, Infantino est derrière la Super League."Une théorie du complot? "Non, c'est le complot lui-même", nous glissent ces sources crédibles. L'initiative, critiquée de toutes parts car elle mettait à mal ce qui fait le piment même du jeu (les petits peuvent battre les grands), a explosé en deux jours de temps, avec le départ des six clubs anglais qui la soutenaient (Arsenal, Chelsea, Manchester City et United, Liverpool, Tottenham). Nos sources s'y attendaient. Et précisent : "C'est là que les problèmes devraient commencer pour Infantino.""S'emparer du foot européen"Quelle mouche aurait donc piqué Gianni Infantino? Le récit que nous pouvons reconstituer conjugue plusieurs éléments liant le désir de pouvoir d'un homme avec la conjonction d'intérêts financiers qui se rejoignent, parfois dans des situations différentes, et des ambitions géopolitiques rivales. Un roman digne de John Le carré, qui met le football mondial dans une situation inédite, proche du chaos.Le patron du football mondial était, avant cela, celui du football européen: Gianni Infantino a été secrétaire général de l'Uefa entre 2009 et 2016, avant remplacer Sepp Blatter à la Fifa. Son ambition, depuis: "S'emparer du football européen, le seul qui compte", nous dit-on. Une Uefa affaiblie le servirait dans le cadre des prochaines élections de la Fifa, en 2023.Avant cette saga européenne de la Super League, le patron de la Fifa a d'ailleurs pris la main sur la fédération africaine de football, en y plaçant à sa tête Patrice Motsepe, président d'Africain Rainbow materials et propriétaire du club sud-africain Mamelodi sundowns le 12 mars dernier. En Afrique, un projet de... Super League est d'ailleurs en pleine réflexion, sans qu'il ne subisse les foudres de la FIFA. Cette histoire de Super League, c'est une manière de déstabiliser Ceferin, patron de l'UEFA. Un peu comme il l'a fait en Afrique, le patron du foot mondial est capable de poser des bombes un peu partout pour déstabiliser l'une ou l'autre fédération. Il aime rappeler que le pouvoir se tient à Zurich (siège de la FIFA) et pas à Nyon (UEFA). Aujourd'hui, Ceferin et Infantino ne peuvent plus s'encadrer. On dit que Ceferin pourrait se présenter aux élections FIFA en 2023, alors Infantino essaie de l'affaiblir pour tenter d'obtenir un nouveau mandat. Infantino connait l'UEFA par coeur, vu qu'il y a passé pas mal de temps, donc il sait comment les rouages fonctionnent et sait comment les faire imploser.Amitiés et manipulationsMais que venaient donc faire les douze clubs du top européen dans cette galère de la Super League? Des relations personnelles étroites, des préoccupations financières de la part d'investisseurs étrangers et des ambitions géopolitiques permettent de comprendre beaucoup de choses.Selon nos sources, Gianni Infantino cultive des relations très proches avec Florentino Perez, patron du Real Madrid, depuis une dizaine d'années. Les grands clubs espagnols sont de longue date partisans d'une telle évolution. Récemment, la "maison blanche" a largement perdu de sa superbe sur le plan financier et s'est avérée incapable de poursuivre sa politique des "Galactiques" en étant, par exemple, dans l'incapacité de signer un Neymar, parti au PSG alors qu'il s'agissait d'un rêve personnel pour Florentino Perez.Les clubs espagnols du top sont fortement endettés, en raison d'une gestion hasardeuse. Les dernières négociations sur la redistribution des droits télévisés dans leur pays leur ont, en outre, laissé un goût amer: ils perdront de nouvelles plumes dans l'aventure. Délicat, quand on connaît leurs ambitions et la volonté, pour ne parler que de ça, de faire venir des grandes stars comme Kylian Mbappé à Madrid. Ce n'est pas un hasard si Florentino Perez est un des principaux porte-paroles du groupe.Andrea Agnelli, patron de la Juventus de Turin, est une personnalité controversée dans le monde du football, arrivé à la tête du club parce qu'il n'était pas assez compétent pour gérer les destinées de la Fiat, dit-on. Il serait le plus "instrumentalisé" par le patron de la Fifa, son relais pour imposer l'idée. D'ailleurs, dans la dernière ligne droite, avant l'annonce de la création de la Super League, c'est Agnelli qui a appuyé sur le bouton de l'arme nucléaire. Les deux clubs de Milan, l'AC et l'Inter, ont suivi, eux dont les propriétaires chinois et américains n'ont guère de scrupules. En septembre dernier, une réunion avait été organisée entre Agnelli, Ivan Gazidis, patron de l'AC, et Steven Zhang, homme fort de l'Inter. Tout le monde pensait que l'objet de ce conciliabule était les droits TV du Calcio mais avec le recul, la Super League devait sans doute être au menu. L'AC Milan est désormais piloté par un fonds d'investissement américain, Elliott Management, décrit comme un "fonds vautour" qui n'a pas hésité à s'en prendre à des Etats (comme le Pérou, le Congo-Brazzaville ou l'Argentine).Andrea Agnelli aurait aussi été à l'initiative d'une démarche qui a généré le chaos de ce début de semaine. Après avoir ficelé le projet depuis des mois, l'idée était de poser des exigences à ce point inacceptables par l'Uefa avant la présentation de la nouvelle mouture de la Champions League que cela aurait provoqué inévitablement la rupture. De quelles demandes s'agissait-il ? Selon notre source, d'une volonté de changer la gouvernance de la compétition, en induisant une codirection des clubs. Demande... acceptée. Les douze clubs auraient alors précipité l'annonce, mais les Allemands, les Français et les Portugais ont refusé de monter à bord. Agnelli pourrait payer le prix fort: le franc-tireur a quitté la tête de l'ECA (association des clubs européens) etse retrouve fragilisé à la tête de la Juve. Karl-Heinz Rumenigge, patron du Bayern Munich, est quant à lui devenu le héros du peuple du ballon rond, tandis que le patron du PSG, Nasser al-Khelaïfi, prend la tête de l'ECA. De façon générale, les clubs allemands et français sont les grands gagnants de cette joute.Les Anglais et la piste des EmiratsEt les clubs anglais dans tout cela? Arsenal, Liverpool et Manchester United sont entre les mains de patrons américains qui voient surtout dans le football une source de revenus et... qui ne comprennent pas comment le mode de gestion du foot européen freine leur appétit. Le mode de ligues fermées à l'américaine leur parle, forcément. Le Russe Abramovitch, à Chelsea, n'a jamais eu de scrupule quand il s'agit de faire du business, mais il aurait surtout suivi, de même que Tottenham et Liverpool, club qui a peut-être le plus à perdre dans l'aventure, en termes d'image. Fragiles dans leur support, les clubs anglais ont fini par se retirer, après deux jours de bronca de la part des supporters et une soirée mouvementée avec une manifestation avant le match Chelsea-Brighton.Une autre clé importante de tout ce scénario se situait à Manchester City, qui se trouve entre les mains de Khaldoon Al Mubarak et des Emirats arabes unis. Les Emiratis, proches de l'Arabie Saoudite, sont les principaux rivaux du Qatar dans le monde du football contemporain et sur la scène géopolitique au sens large. Là où les Qataris visent surtout à s'imposer par des moyens de soft power, nous dit notre source, les Emiratis cherchent à retirer le maximum d'argent possible de ce sport. Derrière les 6 milliards d'euros investis par la banque d'affaires JP Morgan dans l'aventure Super League se trouvaient, potentiellement, des montants plus importants encore émanant de ces pétro-monarchies.Gianni Infantino lui-même est proche des Emiratis et des Saoudiens. Lors de la Coupe du monde 2018 en Russie, il s'était affiché ouvertement avec le président russe Vladimir Poutine et le nouvel homme fort d'Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane, ce qui avait suscité l'indignation de certains dans le milieux. En janvier 2019, le président de la FIFA a, par ailleurs, a proposé d'élargir la Coupe du monde 2022 avec 48 participants, ce qui était une façon de mettre les Qataris, incapables d'accueillir une compétition à 48, devant le fait accompli pour tenter de forcer l'organisation de matches dans les Emirats arabes unis. Le projet a été abandonné face aux résistances du Qatar, à qui l'organisation avait été attribuée. Et l'idée paraissait d'autant plus irréalisable qu'une crise politique opposait depuis 2017 les deux Etats indépendants.Une précision importante, encore, pour comprendre cet incroyable imbroglio. L'avocat Gianni Infantino a progressé dans le monde du football en devenant l'homme de confiance de Michel Platini lorsqu'il était patron de l'Uefa, en 2007. Son patron français rêvait de conquérir la Fifa, mais les affaires l'ont rattrapé et, comme si cela était prémédité, Gianni Infantino est parti à sa place à la conquête du foot mondial. Depuis, les deux hommes se vouent une haine corse. Michel Platini était très proche des Qataris, il a contribué au rachat du PSG par ceux-ci, son fils a travaillé pour les Qataris et il aurait joué un rôle important pour l'attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Ce ne serait pas un hasard, dès lors, qu'Infantino ait misé sur les Emirats pour les révolutions suivantes, dont cette Super League ?Une fois encore, les Emiratis devront visiblement courber l'échine, tant ce projet de Super League semble voué à l'échec.Un fameux coup de bluff ?En toile de fond de tout cela, la pandémie mondiale et les pertes de revenus des clubs, privés de supporters dans les stades, aurait été les excuses toute trouvées pour accélérer un processus initié sur fond de ces appétits financiers et de ces quêtes de pouvoir.Le projet de Super League était-il un coup de bluff ? Parmi les douze clubs concernés, certains dépensaient beaucoup trop, en flirtant souvent avec les zones d'ombre du Fair Play financier de l'Uefa, mais ont finalement estimé... qu'ils gagnaient trop peu. L'annonce de la Super League à quelques heures du vote par l'UEFA de la réforme de la Champions League n'est sans doute pas un hasard. La pression était mise sur l'organisation faîtière européenne en montrant qu'en créant leur propre compétition, ces clubs prendraient un pourcentage beaucoup plus important sur les droits TV, dénonçant par l'absurde la quote-part trop importante prise par l'UEFA. L'abandon de la Super League ne serait somme toute qu'un demi-échec: l'UEFA ne les sanctionnera pas, leur a promis plus d'argent, négocie une meilleure dotation de la Champions League (avec un Fonds d'investissement... britannique) et la réforme décriée passera presque pour une bonne nouvelle.Gianni Infantino, patron du foot mondial, aurait en outre utilisé de façon rusée les équilibres du football mondial pour asseoir sa mainmise. Romain Molina, journaliste d'investigation, épingle, dans une vidéo publiée sur Twitter, des articles du règlement de la FIFA démontrant que celle-ci possède tous les pouvoirs statutaires nécessaire pour interdire la Super League, contrairement à l'UEFA. Ce serait une façon pour lui de garantir le vote européen pour l'un de ses hommes dans la perspective des élections internes de la FIFA, en 2023 : "Vous voulez mon aide ? Votez pour moi". Du Machiavel pur jus.CQFD?L'opération était rondement imaginée, mais elle a viré au cauchemar avec les politiques qui s'en mêlent, le trio Merkel-Macron-Johnson qui s'est opposé au projet de Super League et, surtout, la prise de position forte des supporters affirmant que l'on tuait l'essence de leur sport. Sentant le vent tourner, et soucieux de protéger son double rôle, Gianni Infantino a dexprimé sa forte désapprobatin à l'égard du projet en menaçant ceux qui y participeront de ne plus pouvoir participer aux compétitions de la Fifa (Coupe du monde en tête) et de l'Uefa.Un fameux bal des hypocrites."Gianni Infantino voulait renforcer son pouvoir et il y est peut-être parvenu, dans un premier temps, laissent entendre nos sources. Mais le vent pourrait tourner. En Suisse, il reste sur le coup d'une instruction judiciaire pour 'entrave à l'action pénale' qui pourrait le rattraper. Et l'abandon de la Super League par les clubs anglais pourrait être le début de la fin pour lui. Et en attendant, les dégâts occasionnés par cette saga sur l'image du football risquent d'être irréparables.""La Super League reviendra à la charge dans le futur, c'est certain, commente une autre source. Ici, ils étaient surtout très mal préparés. Si City a été le premier à faire volte-face, par exemple, c'est sans doute parce que l'UEFA les a menacés d'être exclus immédiatement de la Champions League dès cette saison, alors qu'ils semblent plus que jamais en mesure de la gagner."La réponse de Gianni InfantinoContacté par Le Vif/L'Express et Sport/Foot Magazine au sujet de ces révélations, la FIFA se contente de renvoyer au communiqué de presse par lequel Gianni Infantino soulignait qu'il "désapprouve fortement" la Super League et souhaite que "le respect et le dialogue restaurent la normalité".La boucle est bouclée.