Et à part ça? L'autre jour, je me baladais dans le Borinage. J'aime aller dans le petit cimetière de Quaregnon au changement de saison, lorsque les cyprès d'Italie qui bordent la parcelle musulmane soufflent d'intenses reflets verts sur les stèles blanches en leur donnant des airs méditerranéens. Sur l'une d'entre elles, on peut lire: "A notre papa bien aimé, arrivé en 1947 pour travailler dans les mines et qui a fait de nous des Algériens d'Europe". A droite et à gauche, c'est écrit en arabe, mais je devine qu'il s'agit de Kabyles arrivés dans le Borinage au temps des mines de charbon. Al...

Et à part ça? L'autre jour, je me baladais dans le Borinage. J'aime aller dans le petit cimetière de Quaregnon au changement de saison, lorsque les cyprès d'Italie qui bordent la parcelle musulmane soufflent d'intenses reflets verts sur les stèles blanches en leur donnant des airs méditerranéens. Sur l'une d'entre elles, on peut lire: "A notre papa bien aimé, arrivé en 1947 pour travailler dans les mines et qui a fait de nous des Algériens d'Europe". A droite et à gauche, c'est écrit en arabe, mais je devine qu'il s'agit de Kabyles arrivés dans le Borinage au temps des mines de charbon. Alors je leur raconte le monde comme il va, le débat autour de la réconciliation des mémoires de la colonisation et de la nécessité ou pas, pour la France, de faire repentance. Ce vieux débat de bientôt soixante ans a été attisé par la demande du président Emmanuel Macron à un éminent historien, expert de la guerre d'Algérie, de fournir des pistes de solution pour en finir avec les fantômes du passé. Plutôt que des excuses, Benjamin Stora a proposé toute une série d'initiatives communes, comme la création d'un musée d'histoire de France et d'Algérie ou encore la liberté de circulation pour les Harkis (1). "Vous, mademoiselle, donnez-moi la définition d'un Harki!" C'est toujours cette phrase qui me vient à ce mot. Benjamin Stora, alors professeur à l'université de Paris VIII, avait pointé son doigt au hasard sur les centaines d'étudiants. Il a eu beau répéter autrement, agencer différemment les mots, je ne pouvais que lui offrir ma mine de plus en plus cramoisie. La guerre d'Algérie n'a pas sa place dans les manuels scolaires belges et à la maison, le mot devait sans doute être tabou. Un an plus tard, je lui envoyai la première épreuve de mon mémoire, une historiographie de la guerre d'Algérie qui analysait la reconstruction de la mémoire de part et d'autre de la Méditerranée. Benjamin Stora m'avait répondu avec le professionnalisme et la passion qu'il a mis à réaliser ce rapport qui dérange aujourd'hui autant la France que l'Algérie et qui risque de tomber dans l'oubli. Une fois mon travail terminé, je le montrai à mon père arrivé en Belgique alors que naissaient à peine les premières revendications en Algérie et dont le silence me faisait penser qu'il n'avait rien vécu de cette guerre. Il ouvrit le syllabus, en observa distraitement les lignes incompréhensibles, avant de s'arrêter à l'annexe, où figuraient les photos des artisans de la révolution algérienne. Il cita sans ciller les noms, rôles et fonctions de chacun. Puis il prit la zapette et se concentra sur le petit écran. Il était comme ça, l'homme qui a fait de nous des Algériens d'Europe. Le nez fier, les bras comme des troncs d'arbres sur lesquels on pouvait grimper jusqu'à toucher le ciel, et un silence qui vous regardait droit dans les yeux.