Et à part ça? Un petit garçon perdu dans la foule se met tout à coup à courir. Il remonte le cortège, dépasse, contourne, pousse les adultes qui avancent d'un pas déterminé. On l'agrippe, le retient mais il hurle, se tortille et s'échappe jusqu'à rejoindre la tête. Il soulève le linceul vert, reconnaît le visage de celui que l'on porte à bout de bras. La foule scande "Allah O Akbar" ("Dieu est grand"). Il tend les mains, crie "Abou" ("papa").
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Et à part ça? Un petit garçon perdu dans la foule se met tout à coup à courir. Il remonte le cortège, dépasse, contourne, pousse les adultes qui avancent d'un pas déterminé. On l'agrippe, le retient mais il hurle, se tortille et s'échappe jusqu'à rejoindre la tête. Il soulève le linceul vert, reconnaît le visage de celui que l'on porte à bout de bras. La foule scande "Allah O Akbar" ("Dieu est grand"). Il tend les mains, crie "Abou" ("papa"). Je regarde la scène en boucle, le ventre noué et je me demande ce qu'il dirait s'il voyait ces images? Irait-il dans son bureau écrire une chanson? C'est ainsi qu'elles naissent, m'a-t-il dit. C'est toujours comme ça quand je travaille sur un documentaire (1), j'entre dans la peau du personnage principal, mais c'est lui qui m'habite. Je dors avec, me brosse les dents avec, lui parle toute la journée à son insu. Lui qui un jour d'octobre 1966 a fait escale à Jérusalem. Il s'était promené dans les jardins de Gethsémani, sur le mont des Oliviers, l'esplanade des Mosquées, le long du mur des Lamentations... Il avait vu un papillon se poser sur une épine de barbelés et imaginé un dialogue avec une rose de l'autre côté de la frontière. De retour à l'hôtel, il avait couché sur papier quelques mots qui se transformèrent la nuit même (il compose toujours la nuit) en chanson. C'était un requiem pour la paix au Proche-Orient, "pour six millions d'âmes qui n'ont pas leur mausolée de marbre et qui malgré le sable infâme ont fait pousser six millions d'arbres..." Le succès fut immédiat. Quand la guerre des Six jours éclata quelques mois plus tard entre Israël et les pays arabes, on vit les soldats israéliens monter au front en chantant ces strophes pour se donner du courage. Les Arabes l'accusèrent de défendre la cause sioniste. Le Liban, la Tunisie lui fermèrent leurs portes. Lui, que beaucoup considéraient comme un gentil chanteur, un troubadour romantique, un sioniste! Quand il en parle, sa gorge se noue encore... Il y a des conflits sur lesquels on ne peut rien dire sans risquer de mettre le doigt dans un engrenage de critiques et de reproches. Sa sensibilité d'artiste à fleur de peau, il transforma la dernière strophe en: "Requiem pour toutes les âmes. De ces enfants, ces femmes, ces hommes. Tombés des deux côtés du drame. Assez de sang, Salam, Shalom." Quand il la chante un soir à Berlin, l'émotion est tellement forte que l'ovation dure une vingtaine de minutes. Ce soir-là, le public s'est pris à rêver d'une Terre sainte pacifiée, d'un Orient réconcilié. Le temps d'une chanson, Inch'Allah! Mais dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux depuis la nouvelle escalade de violence entre Israël et le Hamas, images qui risquent de nourrir extrémisme et radicalisation, pas de mélodie ni de mots, juste des professions de foi et des cris. Dis-moi Salvatore, qu'écriras-tu cette nuit?