Flexibilité, Transparence et Créativité

Créé en 2011 à l'initiative de l'Arménien Sam Simonian et sa femme Sylva, le centre TUMO est situé à quelques kilomètres en dehors du centre-ville historique, sur les hauteurs d'Erevan. Son architecture impressionne à première vue : forteresse circulaire abritant des espaces ouverts modulables: bureaux, cinémas, studios de musiques et de montage vidéo, salles de conférences ainsi qu'un forum de discussions. Le TUMO bénéficie de matériel technologique difficilement accessible au grand public ailleurs dans le pays.

À l'intérieur, la forteresse se transforme en ruche humaine. Le comptoir d'accueil grouille de jeunes. Malgré ses grands espaces et ses 6000m2, les pièces sont combles. Conceptualisée par l'architecte libanais Bernard Khoury, la configuration du centre et de ses espaces a pour but d'être autant modulable que possible. Le visiteur peut difficilement faire abstraction des 'tumobiles' qui occupent en centaines les espaces du centre technologique. Ces sièges sur roulettes aux allures semi-organiques, semi-futuristes sont les postes de travail de chaque élève.

Le TUMO © Jean Castorini

L'ambition de TUMO de casser les élites et de démocratiser l'accès à l'éducation technologique permet à chacun de la stimuler sa créativité, d'acquérir compétences diverses, et potentiellement, à l'issue de la formation, de choisir une orientation professionnelle.

Formation unique

Le lieu est fréquenté en majorité par des jeunes de classe moyenne, certains vivant dans d'autres régions font deux heures de route pour venir au centre en début d'après-midi, une fois sortis de l'école. Toute personne âgée de 12 à 18 ans peut s'inscrire gratuitement et se voit assigner un niveau d'étude ainsi qu'un groupe d'apprentissage pourvu d'un 'coach'. La pédagogie du centre encourage l'autonomie des jeunes ainsi que l'apprentissage par soi-même, similairement à la pédagogie Montessori. Le programme est exécuté grâce à des séries de workshops, chacun accompagné de temps d'expérimentation et de travail.

Le logiciel, central à la formation est développé par le couple arménien Marie-Lou et Pégor Papazin. Elle est ingénieure ayant fait des études de pédagogie à Harvard et lui informaticien. Marie-Lou est désormais la directrice générale du TOMU d'Erevan. Le logiciel doté d'intelligence artificielle est composé de niveaux que l'utilisateur débloque au fil de sa progression, dépendant de ses pratiques et erreurs. Les quatre fondamentaux enseignés sont l'animation, le design web, le cinéma et le développement de jeux vidéo. À ces fondamentaux peuvent être ajoutés des modules complémentaires tels que le code, la 3D ou encore la musique. Une fois le niveau élémentaire passé, chaque élève fréquentant le TUMO doit choisir une branche de spécialisation, de manière à faire naître des vocations. Quatorze orientations y sont proposées, dont : le cinéma, l'animation, le jeu vidéo, la modélisation 3D, le graphisme 2D, le dessin ou encore la programmation.

Le TUMO © Jean Castorini

À l'issue des études, aucun diplôme n'est décerné, mais plutôt un portfolio des projets réalisés au cours de la fréquentation du centre. Ce portfolio est un réel atout, du moins en Arménie, pour poursuivre des études universitaires. D'autres étudiants TUMO ont formé un groupe musical ou même ont monté leur startup.

Extension et collaboration internationales

En raison de son fort succès à Erevan et du besoin similaire dans d'autres régions du pays, un deuxième centre est construit en 2013 à Dilijan avec l'aide de la banque centrale d'Arménie. Deux ans plus tard, c'est à Gyumri qu'est construit le troisième centre TUMO, qui accueille actuellement deux mille étudiants et prévoit d'en accueillir quatre mille dans le théâtre historique de la ville. Le quatrième centre actuellement existant en Arménie est à Stepanakert dans le Haut-Karabakh. Ayant déjà atteint sa limite de capacité, ce dernier prévoit d'agrandir ses espaces de manière à pouvoir accueillir deux mille étudiants. Une formation supplémentaire pour adultes pourrait prochainement voir le jour.

Début juin, on a annoncé le partenariat entre le centre TUMO d'Erevan et l'École 42 fondée à Paris par Xavier Niel en 2013. Baptisé '42 Yerevan', le projet prévoit de s'installer à côté du centre TUMO, permettrait aux universitaires de se spécialiser ou encore aux jeunes de 18 ans de s'orienter vers la programmation informatique.

Le TUMO © Jean Castorini

Pour un montant de 25 millions d'euros, dont 12.5 millions de l'UE, le 'EU TUMO' (Centre de convergence pour l'ingénierie et les sciences appliquées) sera dédié aux adultes et spécialisé dans les secteurs des sciences, de la technologie, de l'ingénierie et des mathématiques. Les 'TUMO Labs' prévoient de complémenter les programmes des universités locales de manière à renforcer les efforts de collaboration.

Vers une révolution technologique ?

Le centre TUMO n'a pas fini d'impressionner ou plutôt d'inspirer. À la suite de sa visite, la maire de Paris Anne Hidalgo a importé le projet dans la capitale française. À défaut de l'Arménie, le centre TUMO de Paris est entièrement commissionné et financé par des fonds publics. Moscou, Beirut ainsi que Tirana devraient bientôt voir des franchises du centre s'ouvrir.

Le système de franchise du centre TUMO à l'étranger est un moyen, grâce aux revenus générés, de financer les centres prévus de construction prochainement en Arménie, tel qu'à Masis ou encore à Koghb.

Les centres TUMO en Arménie, en pleine expansion, suffiront-ils à créer à Erevan et ailleurs dans le pays des hubs technologiques spécialisés, capable de rivaliser avec d'autres centres d'innovations régionaux et mondiaux ? Bien qu'il soit trop tôt pour en juger, la pédagogie de TUMO a le potentiel de susciter la curiosité des jeunes et d'éveiller les talents. D'autant que la Révolution de Velours de 2018 et l'arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian semblent sortir le pays de l'ombre.

Le TUMO © Jean Castorini

Peut-être que l'ancienne république soviétique aux 3 millions d'habitants, souffrant d'émigration depuis des décennies, réussira à contrôler davantage la 'fuite de cerveaux'. La prochaine construction du 'centre de convergence pour l'ingénierie', bénéficiant de financement de l'UE, est un exemple des investissements prévu dans l'éducation et les sciences à Erevan et témoigne de l'ampleur des progrès à venir en Arménie.

Jean Castorini