Dans leur usine high-tech de Kaesong, les unités de production de Yoo Chang-geun prennent la poussière depuis plus de trois ans. SJ Tech, l'entreprise dirigée par ce citoyen de Corée du Sud, est la première à s'être implantée dans cette zone industrielle spéciale ouverte en 2004 en Corée du Nord, à quelques kilomètres de la ligne de démarcation séparant les deux pays. " Nous avions 400 employés nord-coréens, une main-d'oeuvre bon marché, mais surtout bien formée ", rappelle-t-il dans ses bureaux d'une tour d'Incheon, près de Séoul. En tant que vice-président de l'association de défense des entreprises engagées à Kaesong, c'est avec espoir qu'il a regardé à la télévision la rencontre historique entre le dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-un, et le président de la Corée du Sud, Moon Jae-in, en avril 2018, dans la zone frontalière de Panmunjeom. Un an plus tard, son enthousiasme est retombé : les négociations sont au point mort, gelées par l'incapacité de la Corée du Nord et des Etats-Unis à trouver un chemin commun pour la dénucléarisation de la péninsule.
...

Dans leur usine high-tech de Kaesong, les unités de production de Yoo Chang-geun prennent la poussière depuis plus de trois ans. SJ Tech, l'entreprise dirigée par ce citoyen de Corée du Sud, est la première à s'être implantée dans cette zone industrielle spéciale ouverte en 2004 en Corée du Nord, à quelques kilomètres de la ligne de démarcation séparant les deux pays. " Nous avions 400 employés nord-coréens, une main-d'oeuvre bon marché, mais surtout bien formée ", rappelle-t-il dans ses bureaux d'une tour d'Incheon, près de Séoul. En tant que vice-président de l'association de défense des entreprises engagées à Kaesong, c'est avec espoir qu'il a regardé à la télévision la rencontre historique entre le dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-un, et le président de la Corée du Sud, Moon Jae-in, en avril 2018, dans la zone frontalière de Panmunjeom. Un an plus tard, son enthousiasme est retombé : les négociations sont au point mort, gelées par l'incapacité de la Corée du Nord et des Etats-Unis à trouver un chemin commun pour la dénucléarisation de la péninsule. Le fait que Pyongyang montre à nouveau les crocs ne favorise pas le prochain dépoussiérage des machines de M. Yoo. Le régime a ainsi procédé à des tests grandeur nature de missiles, les 4 et 9 mai, après plus d'une année d'inaction en la matière. Il ne s'agit cependant pas de missiles balistiques intercontinentaux susceptibles d'atteindre le territoire américain - ce qui aurait hérissé Washington. L'arrêt de ces tirs de missiles à longue portée, annoncé par Kim Jong-un au début de l'année 2018, est la condition sine qua non du dialogue. Yoo Chang-geun constate avec déception le recul actuel. Fermé de façon unilatérale par Park Geun-hye, alors présidente de la République, en février 2016, un mois après le quatrième essai nucléaire de la Corée du Nord, le parc industriel de Kaesong a compté jusqu'à 125 entreprises - employant près de 54 000 Nord-Coréens et 2 500 Sud-Coréens. En septembre 2018, lors d'une nouvelle rencontre à Pyongyang, Kim et Moon s'étaient entendus sur la réouverture prochaine de ce symbole unique de coopération économique entre leurs deux pays. " J'étais optimiste ", se souvient le chef d'entreprise. Il y avait de quoi. Après une entrevue positive à Singapour en juin 2018, c'est dans un hôtel de luxe de la capitale du Vietnam que Kim Jong-un et Donald Trump comptaient signer un accord crucial pour le processus de paix, fin février dernier. A la surprise générale, la discussion a tourné court, sans que rien de concret n'en ressorte. Que s'est-il passé à Hanoi ? Kim Jong-un était prêt à concéder la destruction totale de Yongbyon - cité comme le site phare de son programme nucléaire, où se trouve une centrale produisant son plutonium. En échange, il comptait sur la réouverture du parc industriel de Kaesong et celle de la zone touristique des monts Kumgang. Il était d'autant plus persuadé d'avoir gain de cause que Moon Jae-in ne lui ménageait pas son soutien. " Insuffisant ", a répondu Donald Trump, sous la pression d'une audition par le Congrès, au même moment, de son ancien avocat, Michael Cohen. " Kim Jong-un n'était prêt à aucune discussion au-delà de la destruction du site de Yongbyon, sa seule carte dans la négociation, ce qui m'a surpris ", reconnaît l'analyste Cheong Seong-chang, vice-président de l'institut Sejong. " La destruction de Yongbyon était une concession trop petite, estime sa consoeur Lee Ho-ryeong, de l'Institut coréen des analyses de défense. Cela ne représente qu'un quart des installations nucléaires nord-coréennes. " De son côté, avant toute levée des sanctions, la Maison-Blanche exige la divulgation de la liste complète des capacités nucléaires de la Corée du Nord. " Impensable ! C'est demander au régime d'être nu, objecte Kim Dong-yeob, directeur de recherche à l'Institut des études pour l'Extrême-Orient. Ce serait donner une liste propice à des attaques ciblées. Pyongyang craint par ailleurs que les Etats-Unis ne soient jamais satisfaits, jusqu'à se retrouver dans la situation de l'Irak, envahi malgré sa bonne volonté en matière d'armes de destruction massive. " Le temps presse pour Kim Jong-un. Donald Trump ne devrait pas montrer la même disponibilité en 2020, quand la campagne présidentielle pour sa réélection battra son plein. Si le régime nord-coréen continue de fustiger la Corée du Sud et les Etats-Unis dans ses communiqués, il se garde de s'en prendre directement au président américain. Malgré les tirs de début mai, le milliardaire ne ferme pas la porte : " Je ne considère pas du tout cela comme une rupture dans la relation de confiance, a-t-il réagi. Il ne s'agissait que de missiles de très courte portée. " On imagine que le discours n'aurait pas été le même s'il avait été question de l'Iran... Le petit-fils de Kim Il-sung, fondateur du régime, ne veut pas revivre un camouflet comme celui de Hanoi. " Il a limogé son plus important stratège dans les négociations, le général Kim Yong-chol, décrypte Cheong Seong-chang, l'un des meilleurs spécialistes des hautes sphères nord-coréennes. Celui-ci ne l'avait pas préparé à plusieurs scénarios face à Trump. Pas même à un compromis. " Alors qu'il était de tous les sommets, il n'a d'ailleurs pas accompagné son " maître " à Vladivostok pour la rencontre du 25 avril avec Vladimir Poutine. Le sommet russe a permis à Kim Jong-un de jouer du contraste avec celui de Hanoi, tout en renouant avec son allié soviétique de la guerre froide. Ce rapprochement n'est cependant pas en mesure de diminuer l'énorme pression que constituent les sanctions visant son régime. Les plus dures ont été décidées par le Conseil de sécurité de l'ONU en 2016 et 2017, au moment où celui-ci multipliait les tests de missiles balistiques, toujours plus sophistiqués. La justice américaine a saisi, début mai, l'un des plus gros cargos nord-coréens, accusé de les avoir violées. Destiné à exporter du charbon et à importer des machines, il était bloqué depuis l'an dernier en Indonésie. Cheong Seong-chang, le vice-président de l'institut Sejong, estime que seule la Corée du Sud peut faire s'entendre Washington et Pyongyang. Moon doit recevoir Trump fin juin à Séoul pour évoquer la relance des négociations. Kim Jong-un le souhaite-t-il seulement ? " Kim Jong-il faisait du maintien au pouvoir son unique objectif et considérait que la moindre libéralisation de l'économie affaiblissait son régime, affirme l'analyste. Son fils a donné plus de liberté commerciale à son peuple, mais il va devoir faire un choix. Soit il veut un pays en possession de la bombe atomique, mais pauvre ; soit un pays qui s'en passe, pour continuer à se développer et à se moderniser. " Pour le moment, la première option semble l'emporter, au grand dam de M. Yoo, l'entrepreneur de Kaesong. Par Clément Daniez.