Les idées reçues sur l'Arabie saoudite sont nombreuses : les Saoudiens seraient tous des fanatiques accrochés à l'observance stricte de leur religion et donc des djihadistes potentiels tandis que les femmes restent cachées sous leur voile et ignorent tout du monde réel. Les Saoudiens seraient en outre gavés par la rente pétrolière, peu instruits, et pas du tout ouverts aux réformes. " Ce simplisme de pensée est tellement pitoyable ", s'exclame Dasan, un ingénieur de 27 ans, interviewé par Clarence Rodriguez dans son livre Arabie saoudite 3.0 (1), où l'on découvre que, de fait, la réalité saoudienne est bien plus complexe qu'on ne le pense.
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Les idées reçues sur l'Arabie saoudite sont nombreuses : les Saoudiens seraient tous des fanatiques accrochés à l'observance stricte de leur religion et donc des djihadistes potentiels tandis que les femmes restent cachées sous leur voile et ignorent tout du monde réel. Les Saoudiens seraient en outre gavés par la rente pétrolière, peu instruits, et pas du tout ouverts aux réformes. " Ce simplisme de pensée est tellement pitoyable ", s'exclame Dasan, un ingénieur de 27 ans, interviewé par Clarence Rodriguez dans son livre Arabie saoudite 3.0 (1), où l'on découvre que, de fait, la réalité saoudienne est bien plus complexe qu'on ne le pense. Munie de son enregistreur, cette journaliste française, qui a longtemps vécu à Riyad, est allée à la rencontre des jeunes, afin d'écouter leurs témoignages, leurs frustrations, leurs désirs et leurs espoirs. Ils sont la majorité : près de 65 % de la population (20 millions d'habitants, sans les expatriés) a moins de 30 ans. Le contact ne fut pas facile, car la méfiance était de mise face à cette femme occidentale, certains refusant même de lui parler. L'ordre patriarcal continue de régner sur cette société hyperconservatrice. " La charia, la loi de l'islam subordonnant le civil au religieux, demeure le ciment d'un royaume unifié seulement depuis 1932 ", précise la journaliste. Cela n'empêche pas des attentes très fortes au sein d'une génération montante de jeunes diplômés, qui placent beaucoup d'espoirs dans l'avènement du prince Mohammed ben Salman al-Saoud (" MBS "). Ministre de la Défense et de l'Economie, le fils du roi Salman, qui concentre déjà tous les pouvoirs, a lancé un ambitieux plan intitulé " Vision 2030 " pour moderniser l'Arabie saoudite. " Depuis trois ans, le pays traverse une période de crise à cause de la chute des prix du pétrole, explique Clarence Rodriguez au Vif/L'Express. Jusqu'alors, des subventions de toutes sortes arrosaient la population. Aujourd'hui, elles sont supprimées, les salaires sont rabotés et le prix de l'essence a augmenté. Mohammed ben Salman n'a pas le choix. Il faudra changer sa façon de vivre, et passer d'une économie rentière à une économie productive. " Car les chiffres sont là : entre 30 et 40 % des jeunes sont sans emploi, d'où ces nouvelles libertés accordées aux femmes. " Si les Saoudiennes peuvent désormais conduire, expose Clarence Rodriguez, c'est pour leur faciliter l'exercice d'une profession et ne plus dépendre d'un homme pour leurs trajets, car entre-temps celui-ci ne travaille pas non plus. Or, aujourd'hui, un salaire ne suffit plus dans un foyer. " Autre mesure : les femmes peuvent désormais mener elles-mêmes leurs démarches administratives, telle Raghad, qui tient une boutique de mode dans un quartier chic de Riyad. Pour ses voyages d'affaires, elle peut même aller à Paris sans son père. Son seul regret : ne pas pouvoir passer de la musique dans son magasin où, autre particularité, les hommes ne peuvent entrer seuls. Le prince héritier mijote son projet depuis longtemps. En 2011, la flamme des révolutions arabes atteint le royaume. La paix sociale sera obtenue au prix d'une batterie de mesures comme des indemnités de chômage et l'engagement massif de fonctionnaires. MBS, 25 ans à l'époque, et qui n'est encore que le conseiller du gouverneur de Riyad, crée alors la fondation Misk. Objectif : " Développer le savoir et le leadership de la jeunesse pour l'Arabie saoudite du futur ", notamment par la création de start-up. C'est Misk qui porte aujourd'hui, avec des moyens considérables, la " Vision 2030 ". Et cela plaît aux jeunes qui - sauf la frange hyperconservatrice - admirent ce prince qui ose donner un coup de pied dans la fourmilière. Ainsi, MBS a mis au pas la mutawa, cette redoutée police religieuse, " qui donne une image déplorable de notre pays ", témoigne Samir, 28 ans, un autre témoin. " Les mutawas réagissent avec une violence arbitraire, et donc en mauvais musulmans ! " Grâce aux réseaux sociaux - le royaume figure parmi les sept pays les plus connectés au monde - les jeunes avaient de toute façon déjà trouvé la parade. La drague passe désormais par WhatsApp, Snapchat, Instagram... " Avant, c'était très compliqué, témoigne Khamed, qui a obtenu un master en psychologie aux Etats-Unis avant de devenir entrepreneur agricole. Il y a dix ans, je devais aborder les femmes au hasard dans la rue ou dans un mall, je leur demandais leur numéro de téléphone. Si elles me le donnaient, je leur donnais le mien. Ensuite, on se téléphonait, j'essayais de les faire venir ici, dans ma garçonnière. " Ce qui a changé ? " Désormais, on peut savoir à l'avance à quoi ressemblent les filles ! " Lui-même se dit prêt à convoler avec trois femmes : " L'idée de pouvoir changer, d'aller chaque jour avec une femme différente, est plutôt séduisante ". Mais il se refuse à envisager l'inverse... Pareillement à ses amis, il se déclare croyant et pratiquant. " Comme on grandit dedans depuis l'enfance et que l'Arabie saoudite est son berceau, l'islam apparaît naturel. Il est un des éléments de la vie, au même titre que l'eau, le ciel ou le désert. On est totalement imprégnés de la religion, mais cela n'empêche pas de prendre des libertés avec elle. C'est pourquoi on aime tellement faire la fête en Arabie saoudite ". Faire la fête, c'est oublier le tufush, mot utilisé par les jeunes Saoudiens pour décrire leur ennui face au vide existentiel. Comment balayer le tufush ? Un des moyens les plus répandus est le Captagon, un stimulant à base d'amphétamines, qui permet de lever toutes les inhibitions. Mais il y a plus extravagant : les rodéos automobiles, connus sous le nom de tafhit, dans les banlieues de la capitale saoudienne. Une des plus brillantes descriptions en est fournie par Pascal Ménoret, auteur du Royaume d'asphalte (éd. La Découverte, 2016). Ou comment, passé minuit, Riyad la disciplinée devient un terrain de jeu hors de tout contrôle : voitures lancées à 200 à l'heure, dérapages insensés, pilotage en équilibre... Avec, à la clé, des accidents et des morts. La police n'a que peu de moyens pour endiguer le phénomène. A cela s'ajoutent " des actes aussi manifestement déviants, dans le contexte saoudien, que le flirt en public, les pratiques homosexuelles, ou la consommation de drogues et d'alcool " et qui deviennent autant de protestations contre l'ordre promu par l'Etat. C'est peut-être parmi cette jeunesse désoeuvrée, malléable et qui vit dans la précarité, que Daech a fait de nombreux adeptes. Dans son livre, Clarence Rodriguez provoque un gros moment de gêne quand elle affirme à ses interlocuteurs que, d'après ses sources auprès d'un service de renseignement, " trois quarts de la population " seraient en faveur de l'Etat islamique. Face aux dénégations véhémentes, elle a préféré changer de sujet... " Sur Daech, les gens font très attention à ce qu'ils disent, car la répression peut s'abattre sur eux ", déclare-t-elle. Officiellement,Riyad mène aujourd'hui une guerre contre le terrorisme djihadiste, après avoir été longtemps accusé de le financer. Droits de l'homme, démocratie, liberté de la presse : l'Arabie saoudite reste dans le fond de tous les classements. Le blogueur Raïf Badawi, 33 ans, l'a appris à ses dépens, lui qui a été condamné à mille coups de fouet et dix ans de prison pour avoir animé le site Free Saudi Liberals. Mais qui pour le défendre ? Sur les questions politiques, " la jeunesse du Golfe se montre moins politisée qu'ailleurs dans le monde arabe ", note Fatiha Dazi-Héni, auteure de L'Arabie saoudite en 100 questions (éd. Tallandier, 2017). Ainsi, 62 % des jeunes Saoudiens estiment que la stabilité du pays est plus importante que la démocratie, contre 36 % au Yémen et 56 % au Liban. Les jeunes ne se montrent pas très " Charlie " non plus : " Faire des gros sous sur le dos du Prophète, ça ne va pas ! " s'exclame Samir. Par contre, ils se montrent de plus en plus excédés par la corruption, que MBS voudrait éradiquer. Dans sa " Vision 2030 ", le futur monarque n'oublie pas les loisirs, avec son projet de créer au sud de la capitale une ville entièrement consacrée aux divertissements. Les femmes sont désormais autorisées à pénétrer dans les stades à condition d'être accompagnées d'un homme de la famille. Le 30 janvier dernier, le premier concert de pop orientale se déroulait à Djeddah devant 7 000 personnes, malgré l'opposition des oulémas. Cette fois, les femmes ont dû rester à l'extérieur... Quelques jours plus tôt, le grand mufti d'Arabie saoudite avait assimilé les salles de cinéma et les concerts " à des lieux de débauche et de corruption favorisant la mixité ". Si la religion continue de percoler sur la culture, " l'Arabie saoudite n'est pas le pays le plus restrictif du golfe ", tient à préciser Quentin de Pimodan, co- auteur de The Khaleeji Voice, un coffret illustré destiné à montrer la richesse des arts urbains (hip-hop, graff, électro...) dans la péninsule arabique. Selon lui, les jeunes artistes saoudiens sont les plus impliqués dans ces disciplines, et les plus observés aussi par ceux des autres pays. " Ils disposent de pas mal de libertés, surtout à Djeddah, où on peut découvrir leurs galeries et même un magasin de sprays. La municipalité leur a alloué un mur pour pouvoir graffer. Il existe aussi une émission de radio dédiée au rap, dont une des stars régionales est le Saoudien Qusai. " Quelles sont leurs ressources financières ? " Les arts plus classiques reçoivent beaucoup de soutien de la part des autorités, ce qui n'est pas le cas des arts urbains, où ce sont davantage les entreprises privées et les représentations diplomatiques qui prennent le relais. ". Important sponsor de ces jeunes artistes, la société Red Bull ne peut toutefois plus faire de pub commerciale à cause d'images trop sexuellement suggestives... Enfin, importante donnée, " ces artistes veulent promouvoir une culture arabe et non une duplication de ce qui se fait en Occident. Ainsi, Anas rappe en fus.ha, la langue arabe classique, celle du Coran ; il espère ainsi traverser les frontières linguistiques du monde arabe. " Si Mohammed ben Salman mise autant sur la jeunesse, c'est qu'il sait qu'il n'a plus les moyens d'acheter la paix sociale comme ce fut le cas en 2011. " Pour l'heure, il est cohérent avec ce qu'il veut mettre en place, résume Clarence Rodriguez. Il n'a pas hésité à se débarrasser de personnes qui pourraient s'opposer à sa politique, même si les dernières purges ont été ressenties comme un acte de violence inouï. Sa volonté réformatrice suscite aussi des inquiétudes dans les milieux traditionnels. " S'il veut vraiment mettre les jeunes dans sa poche, et en même temps amadouer les partenaires occidentaux, " il devrait encourager la libération de Raïf Badawi ", estime l'auteure. Sa sortie de prison serait un vrai test de l'ouverture du royaume saoudien. (1) Arabie saoudite 3.0, par Clarence Rodriguez, éd. Erick Bonnier, 172 p.