Tout est business dans le Khumbu ", lance Hem, guide de trekking népalais, tapant la carte dans une partie endiablée d'Uno avec son client. Comme d'autres de ses compatriotes, il délaisse durant six mois par an sa région natale pour se ruer vers l'or de la haute vallée de l'Everest : le tourisme. Les affluences record affectent tant le toit du monde, avec une saison 2019 parmi les plus meurtrières due à l'embouteillage monstre à l'approche du sommet, que le chemin qui mène à son pied. Connu sous l'acronyme EBC, pour Everest Base Camp, ce sentier de trek rocailleux s'est mué le printemps dernier en une autoroute de randonneurs. Tous mus par les mêmes envies : aller tutoyer le géant de la Terre, voir de ses propres yeux l'amoncellement de tentes jaunes qui constitue son camp de base et revenir avec le selfie pris devant le panneau identifiant le lieu. " On est alors face à la plus haute montagne du monde, impossible d'être plus près sans être alpiniste. C'est un endroit mythique d'où sont parties les plus grandes expéditions, s'enthousiasme Renaud, tourdumondiste âgé d'une vingtaine d'années. Emu, il ajoute qu'" il faut aller jusque là une fois dans sa vie. " Il n'est pas le seul à le penser. En 2018, 57 729 randonneurs se sont délestés de 3 000 roupies (24 euros) pour pénétrer dans le Sagarmatha National Park, zone inscrite au patrimoine mondial de l'humanité, où se dresse l'Everest - les mois les plus denses sont avril et octobre, avec respectivement 10 576 et 14 592 entrées. La grande majorité des touristes ont emprunté l'EBC Trek. Ils étaient 50 777 en 2017 contre environ 37 000 tant en 2016 qu'en 2014, année précédant le terrible tremblement de terre qui a ravagé la région et tué plus de 8 000 personnes, et en moyenne 35 000 par an entre 2014 et 2010.
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Tout est business dans le Khumbu ", lance Hem, guide de trekking népalais, tapant la carte dans une partie endiablée d'Uno avec son client. Comme d'autres de ses compatriotes, il délaisse durant six mois par an sa région natale pour se ruer vers l'or de la haute vallée de l'Everest : le tourisme. Les affluences record affectent tant le toit du monde, avec une saison 2019 parmi les plus meurtrières due à l'embouteillage monstre à l'approche du sommet, que le chemin qui mène à son pied. Connu sous l'acronyme EBC, pour Everest Base Camp, ce sentier de trek rocailleux s'est mué le printemps dernier en une autoroute de randonneurs. Tous mus par les mêmes envies : aller tutoyer le géant de la Terre, voir de ses propres yeux l'amoncellement de tentes jaunes qui constitue son camp de base et revenir avec le selfie pris devant le panneau identifiant le lieu. " On est alors face à la plus haute montagne du monde, impossible d'être plus près sans être alpiniste. C'est un endroit mythique d'où sont parties les plus grandes expéditions, s'enthousiasme Renaud, tourdumondiste âgé d'une vingtaine d'années. Emu, il ajoute qu'" il faut aller jusque là une fois dans sa vie. " Il n'est pas le seul à le penser. En 2018, 57 729 randonneurs se sont délestés de 3 000 roupies (24 euros) pour pénétrer dans le Sagarmatha National Park, zone inscrite au patrimoine mondial de l'humanité, où se dresse l'Everest - les mois les plus denses sont avril et octobre, avec respectivement 10 576 et 14 592 entrées. La grande majorité des touristes ont emprunté l'EBC Trek. Ils étaient 50 777 en 2017 contre environ 37 000 tant en 2016 qu'en 2014, année précédant le terrible tremblement de terre qui a ravagé la région et tué plus de 8 000 personnes, et en moyenne 35 000 par an entre 2014 et 2010. Comment expliquer l'accroissement du nombre de visiteurs des dernières années ? Le gouvernement népalais a fait du développement du tourisme autour de l'Everest, qu'il s'agisse de trek ou d'alpinisme, sa priorité. " On assiste à un afflux de touristes indiens et chinois, mais aussi américains et australiens grâce à des agences associées avec leur pays ", constate Tshiring, un guide sherpa. Cette densification du tourisme n'est pas sans impact. Sur le sentier, de longues chenilles multi- colores ondulent. A petits pas, le souffle court, des humains par grappe de 10 à 30 suivent leurs guides népalais et avancent les yeux fichés dans la nuque du randonneur qui précède. Des radios vocifèrent des musiques occidentales. Des emballages jonchent le sol. Pour s'enivrer pleinement des vues sublimes sur les montagnes himalayennes, mieux vaut être doté d'un sérieuse capacité à se mettre dans sa bulle. Lobuche (4 910 mètres), Gorak Shep (5 140 mètres), ces villages d'altitude sur le chemin menant au camp de base de l'Everest sont des dortoirs pour touristes. Personne n'y vit à l'année. Ils sont composés tout au plus d'une dizaine de lodges - des hébergements spartiates - ouverts de mars à mai et de septembre à novembre, soit six mois par an. En haute saison, c'est la cohue. " C'était l'enfer ", raconte Ruddy, Suisse allemand au retour de Gorak Shep. Sur son téléphone portable défilent les photos de sa nuit passée... dans la salle à manger. Ils étaient des dizaines à y être entassés à même le sol dans leur sac de couchage. Son guide lui avait pourtant réservé une chambre. Mais à cette altitude, les tenanciers n'hésitent pas à louer plusieurs fois le même lit. Premier arrivé, premier servi. " Business is business ", lâche-t-il, désappointé. Le boom du tourisme autour de l'Everest est pain bénit pour les personnes dénuées de scrupules. En juin 2018, coup de tonnerre dans l'Himalaya. Annabel Symington, alors journaliste de l'Agence France Presse, révélait une vaste fraude au sauvetage en hélicoptère qui touchait aussi bien les randonneurs vers le camp de base de l'Everest que les alpinistes qui visaient son sommet. Au moindre coup de froid, mal de tête, souffle court ou nausée - symptômes courants du mal aigu des montagnes (MAM) -, l'escroquerie consistait à les persuader que leur vie était en danger et qu'il leur fallait recourir à une coûteuse évacuation par hélicoptère vers un hôpital à Katmandou, la capitale du Népal. Les intermédiaires s'enrichissaient avec l'argent des assurances. Les guides, dont le salaire journalier moyen est de 20 euros, percevaient ainsi une commission allant jusqu'à 440 euros par rapatriement. Au printemps 2018, 8 % des touristes de la région de l'Everest auraient été victimes de cette arnaque. Certains auraient même été sciemment rendus malades par empoisonnement au bicarbonate de soude, un laxatif puissant. En septembre 2018, le gouvernement népalais a présenté un panel de mesures pour combattre cette fraude aux assurances. Au printemps 2019, celle-ci dévoilait une autre facette. Cette fois, le touriste n'est plus le dindon de la farce abandonnant inopinément son aventure, mais il est lui-même bénéficiaire de la fraude. Lovée dans un amphithéâtre naturel de montagnes gigantesques chapeautées de blanc, Namche Bazar, à 3 440 mètres, est l'unique ville et point névralgique de la région du Khumbu. Tout le monde y passe, tant à l'aller qu'au retour de l'EBC. On y trouve de tout. Des bureaux de change, des lodges à gogo, des pharmacies, des boulangeries, des bars, deux héliports et de multiples magasins de vêtements et matériel outdoor, écoulant de véritables grandes marques, leurs contrefaçons ainsi que des trajets en hélicoptère. Derrière le comptoir de sa boutique, un Népalais affable s'intéresse à notre voyage, on est sur le retour. Discrètement, il nous propose de rejoindre Katmandou par la voie des airs en faisant casquer notre assureur. Moins de 45 minutes en hélico au lieu de deux jours de marche jusque l'aéroport de Lukla suivis d'un vol vers Katmandou, il y a là de quoi tenter le touriste pressé. " C'est simple, vous nous fournissez votre police d'assurance, dit-il en montrant sur son smartphone celle d'une jeune Française qui a bénéficié de son service et leur conversation remplie de smileys rigolant aux larmes, heureux du bon coup qu'ils venaient de jouer. Après vérification, on contacte votre assurance en prétendant que vous souffrez du mal aigu des montagnes et vous serez évacués à ses frais vers Katmandou en hélicoptère. " La capitale népalaise est située 1 400 mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette altitude, les symptômes du MAM disparaissent. Les médecins sont dès lors incapables d'établir si le patient souffrait bel et bien d'un mal potentiellement mortel au moment où il a été secouru. C'est le secret de cette arnaque. Si, dans ce cas-ci, le touriste y trouve son compte, il est une autre pratique exploitant, à son détriment, sa tendance à courir après le temps et les petits prix. Parmi les 4 500 agences de trekking à Katmandou, certaines se sont spécialisées dans le low cost. Elles vendent des EBC Trek avec guide à prix plancher et à boucler en à peine dix jours. Cette durée est, pour la plupart des touristes, insuffisante pour s'acclimater à la " raré- faction " de l'oxygène en l'altitude. A 5 000 mètres, la pression de l'oxygène dans l'air est moitié moindre qu'au niveau de la mer. C'est ainsi que le long du chemin vers le camp de base de l'Everest (5 364 mètres), il n'est pas rare de croiser des visiteurs respirant et avançant à grand-peine, et souffrant de violents maux de tête, les premiers symptômes du MAM. Les hélicoptères de secours profitent de cet empressement imprudent. Désormais, la vallée du Khumbu est une véritable autoroute aérienne. " Depuis cette année, signale le guide Tshiring, le matériel pour les expéditions d'alpinistes est amené par hélicoptère, il y a ainsi moins de casse. " Mais aussi moins d'emplois. Jusqu'alors, ce matériel était acheminé à dos de milliers de porteurs et de yaks. Les hélicos tendent également à les supplanter pour le transport de nourriture et de boissons. Outre les engins qui volent pour évacuer les blessés et malades, il y a aussi ceux qui emmènent des touristes admirer l'Everest de près : cinq minutes d'arrêt au point de vue du Kala Patthar (5 550 mètres), toutes pales mouvantes pour permettre à l'engin de redécoller. La boucle au départ de l'héliport de Namche Bazar (1 500 euros pour trois personnes par hélicoptère) dure quarante minutes, contre huit à neuf jours pour les randonneurs qui prennent soin de s'acclimater à l'altitude. De quoi ravir les coureurs de méridiens. Comment freiner le développement du tourisme de masse vers l'EBC ? " C'est un choix de politique de promotion qui se fait tant au niveau du gouvernement népalais que des agences de trekking népalaises ou encore des tours opérateurs étrangers. Tant que ces deux derniers voudront continuer à " vendre du rêve " en misant tout sur l'Everest et son camp de base, des clients se laisseront séduire. Sinon, à moins d'introduire un système de quotas, comme il conviendrait de le faire pour l'ascension jusqu'au sommet afin d'éviter des embouteillages, il n'y a pas vraiment de solution efficace. Et ce, notamment car l'accès à l'EBC est relativement aisé en trekking, sans obligation d'utiliser des techniques de progression d'alpinisme ", déclare Pierre Dewit, moniteur d'alpinisme au Club alpin belge de Liège. Par ailleurs, l'Everest est la poule aux oeufs d'or d'un pays parmi les plus pauvres au monde. Si la sempiternelle corruption entrave une redistribution des bénéfices tirés de son tourisme auprès de la population toute entière, hébergeurs, guides, porteurs de bagages, de nourriture, de boissons ou de carburant parviennent à tirer leur épingle du jeu. Et, ainsi, à assurer la survie de leur famille vivant dans des vallées loin du toit du monde. Par Laetitia Theunis.