Quinze minutes dans un bureau d'un comté blanc contre onze heures dans celui d'un quartier à majorité noire: c'est, dans l'Etat de Géorgie dirigé par un gouverneur républicain, un exemple extrême mais néanmoins emblématique de la différence de traitement réservée aux citoyens américains au moment de voter, en l'occurrence anticipativement. Or, le dysfonctionnement n'est pas fortuit. Il fait partie d'une tradition d'entraves posées par un camp à l'expression démocratique d'une catégorie de population supposée en privilégier un autre. Comment pareille perversion est-elle possible et tolérée au sein de la première puissance mondiale, phare revendiqué de...

Quinze minutes dans un bureau d'un comté blanc contre onze heures dans celui d'un quartier à majorité noire: c'est, dans l'Etat de Géorgie dirigé par un gouverneur républicain, un exemple extrême mais néanmoins emblématique de la différence de traitement réservée aux citoyens américains au moment de voter, en l'occurrence anticipativement. Or, le dysfonctionnement n'est pas fortuit. Il fait partie d'une tradition d'entraves posées par un camp à l'expression démocratique d'une catégorie de population supposée en privilégier un autre. Comment pareille perversion est-elle possible et tolérée au sein de la première puissance mondiale, phare revendiqué de la démocratie? "Aux Etats-Unis, l'organisation concrète des élections dépend de chaque Etat, voire de chaque comté (NDLR: la division administrative inférieure), explique Régis Dandoy, politologue à l'ULB. Les règles peuvent donc être adaptées aux spécificités locales." Cette latitude et cette porte ouverte à d'éventuelles dérives n'auraient pas acquis cette dimension si les Etats-Unis n'étaient le théâtre d'une territorialisation communautaire et politique. "Les Etats-Unis sont confrontés à une forme de ghettoïsation, dans certaines villes ou campagnes, de populations qui partagent les mêmes caractéristiques démographiques, les Asiatiques, les Afro-Américains, les Blancs, les Latinos..., complète Régis Dandoy. Or, les informations sur les comportements de vote des citoyens lors des scrutins précédents sont accessibles et peuvent être affinées par l'analyse des dons faits aux partis. Ceux-ci, qui ont d'autres moyens financiers qu'en Europe, ont une connaissance très détaillée de l'électorat. Ils peuvent donc agir pour favoriser ou compliquer, par quartier, le vote de certaines populations." Pour y parvenir, les autorités d'un Etat ou d'un comté peuvent peser à deux stades du processus: l'enregistrement de l'électeur et l'accès au vote. Pour le premier, les conditions seront renforcées, par exemple, par l'obligation de présenter un passeport ou un permis de conduire, moins accessibles financièrement aux personnes les plus défavorisées, avant d'être inscrit. Pour le second, les bureaux de vote seront peu nombreux dans certains quartiers ou bien la boîte électorale devant recevoir le vote papier d'un électeur sera installée loin de son quartier de résidence... Une loi de 1965, le Voting Rights Act, était censée assurer l'égalité des droits des Américains devant le vote. Adoptée dans la foulée du mouvement pour les droits civiques, elle visait à gommer les discriminations à l'égard des Afro-Américains. Une de ses dispositions imposait un contrôle préalable par le procureur général des Etats-Unis ou la Cour fédérale de Washington de toute disposition nouvelle promulguée par les Etats. Mais cet aspect de la loi a été abrogé par la Cour suprême en 2013. "L'impact de ces règles sur une élection est marginal, nuance cependant Régis Dandoy. Elles influent peut-être sur un, deux ou au maximum cinq pourcents du vote dans certains Etats. Mais quand on se rappelle qu'en 2016, le sort d'Etats clés s'est joué à quelques décimes de pourcent, cela peut faire sens." Pour Donald Trump en particulier, sachant que c'est dans les Etats dirigés par des républicains que ces pratiques sont le plus répandues.