Etiez-vous prêt à devenir Premier ministre ?

L'est-on jamais ? Ce n'est pas à moi de répondre. Je suis conscient de la lourdeur de la charge. Je n'ai pas beaucoup profité de la joie du moment, je ne me suis pas laissé aller à un quelconque sentiment de légèreté. Premier ministre, c'est un poste évidemment délicat et difficile. C'est encore plus vrai quand la situation du pays est elle-même délicate et difficile. Le premier sentiment qui vous saisit, c'est la concentration et la gravité face à l'importance des enjeux.
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L'est-on jamais ? Ce n'est pas à moi de répondre. Je suis conscient de la lourdeur de la charge. Je n'ai pas beaucoup profité de la joie du moment, je ne me suis pas laissé aller à un quelconque sentiment de légèreté. Premier ministre, c'est un poste évidemment délicat et difficile. C'est encore plus vrai quand la situation du pays est elle-même délicate et difficile. Le premier sentiment qui vous saisit, c'est la concentration et la gravité face à l'importance des enjeux. Les discussions débutent après le premier tour de la présidentielle. Elles sont d'abord générales, puis elles durent, on se dit qu'il y a un souhait du président d'imaginer quelque chose - mais pas forcément Matignon. Progressivement, on sent que les choses se précisent, mais il n'y a jamais de certitude en la matière, puisque c'est une décision absolument souveraine du président. Je suis nommé le lundi à 14 h 30. C'est au cours du déjeuner qui précède que le président m'a confirmé sa décision. Quand nous avons bouclé le gouvernement. Dès que vous savez que vous allez être aux manettes dans ces circonstances, vous sentez, pas forcément l'angoisse - je ne suis pas d'un naturel angoissé -, vous sentez le poids de ce qui vous attend. Je suis très conscient des difficultés du pays, de ses colères, de ses crispations, de la pauvreté, du décrochage, des menaces, très élevées, auxquelles il faut faire face. Lucide, mais optimiste. C'est un plaisir de travailler avec lui, et je vais vous dire pourquoi. Premier élément : nous avons des relations d'une très grande fluidité. Nous nous voyons beaucoup. Nous nous disons les choses, nous nous faisons part des premières réflexions, des premières impressions et convenons d'en reparler. Deuxième élément : nous avons la même lecture des institutions. C'est un point très précieux, un plus considérable. Dans le couple exécutif, il y a depuis 1958 (NDLR : mise en place de la Ve République) des conceptions différentes qui se sont succédé, des incarnations différentes, cela tient soit à des lectures institutionnelles soit à des caractères. Dans la lecture des institutions du président comme dans la mienne, il y a la volonté de revenir à l'épure de la Ve République : le président préside, le Premier ministre gouverne. Enfin, nous avons un référentiel commun : proximité par l'âge, par le parcours, par les expériences - nous avons tous les deux travaillé dans le privé, nous avons tous les deux travaillé dans l'administration. Le président a eu des responsabilités ministérielles, j'ai eu des responsabilités électives et locales. Il a grandi dans la Somme, j'ai grandi dans la Seine-Maritime. Le monde dans lequel on vit se transforme évidemment, qu'il s'agisse des chaînes d'information continue, des réseaux sociaux, de l'intensité de la participation citoyenne, du niveau de menaces aussi. Mais je ne crois pas que la fonction fondamentale du Premier ministre ait changé : c'est celle d'un responsable politique qui dirige l'action du gouvernement, assure les arbitrages, qui est le chef de la majorité parlementaire, et qui dispose de compétences juridiques dévolues par la Constitution. L'environnement change, ce rôle-là est permanent. Ce qui a pu modifier la donne, c'est le quinquennat. Mais celui-ci a probablement plus changé les choses pour le président que pour le Premier ministre. Certains ont pensé que les modifications seraient majeures. Je me souviens de l'hyperprésident et de l'écrasement supposé du Premier ministre qui devait en résulter. Je n'y ai jamais cru. J'ai demandé aux ministres de me proposer une hiérarchie claire des mesures à venir, des priorités de leur action. Nous allons ensuite préparer des feuilles de route, au regard desquelles les ministres seront, le moment venu, évalués. Il y aura des rendez-vous. Ce sont des processus normaux d'évaluation. On exprime des priorités, des attentes, il faut ensuite une très grande responsabilisation des ministres, qui doivent prendre des décisions, les expliquer, les mettre en oeuvre. Puis, nous regarderons ensemble s'il y a des écarts entre ce qui a été annoncé et ce qui est réalisé et, le cas échéant, la raison de ces écarts.Il y a des styles, des façons de faire. Mon style, c'est d'être assez calme. C'est précieux de garder son calme en toutes circonstances, même s'il m'arrive parfois d'être de mauvaise humeur. Il faut être calme, clair et cohérent. Et avoir une forme de détermination et de constance. Je ne suis pas certain que, quand le septennat était encore en vigueur, on aurait pu expliquer à François Mitterrand que le patron politique de la majorité, c'était Pierre Mauroy ou Laurent Fabius... Cela aurait donné lieu à un échange assez tonique avec lui ! Le président entre-t-il dans la mécanique de la majorité parlementaire ? Non, mais la prééminence politique est évidemment celle du président. Bien sûr. J'entends en être l'animateur. C'est la tâche que m'a assignée le président. C'est la logique des institutions. Ce n'est pas à moi de dire ce que les parlementaires doivent faire en matière d'organisation. Ils s'organisent comme ils l'entendent. Un certain nombre de personnalités LR ont déclaré qu'il fallait tenir compte de la main tendue par le président de la République, de l'audace dont il a fait preuve, du fait que le Premier ministre et d'autres membres du gouvernement sont issus de leurs rangs. Ils refusent une posture systématique d'opposition, ils revendiquent plutôt une attitude constructive, je comprends le terme - il y a des sujets sur lesquels on va se retrouver, autant l'assumer. Je parlerai avec eux, comme je parlerai d'ailleurs avec l'ensemble des parlementaires. Oui. C'est un " métier " où il ne faut pas détester. Vous pouvez assumer des désaccords, ils peuvent même être extrêmement durs, mais je ne crois pas qu'il faille détester, je pense que ça pollue l'esprit.Entretien : Corinne Lhaïk, éric Mandonnet et Anne Rosencher