Lorsqu'il remporte son premier titre sur 100 m aux JO de 2008 à Pékin, Usain Bolt succède à Justin Gatlin. Une décennie plus tard, Bolt a quitté définitivement la piste à Londres, battu sur 100 m... par Gatlin. Quel symbole ! Mais, au fond, quel symbole ? Car, de tous les mérites dont on pare le Jamaïcain, il y aurait l'apport d'une bouffée d'air frais, la sortie de l'ère des scandales de dopage à répétition. Quand il est arrivé au sommet, le sprint mondial était traumatisé : l'affaire Balco (2003), du nom d'un laboratoire américain, avait fait tomber les stars Marion Jones et Tim Montgomery alors que Gatlin, champion du monde et champion olympique, se prenait une suspension de quatre ans (huit ans réduits en appel) en 2006 pour usage de testostérone après une suspension d'un an en 2002 (amphétamines).
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Lorsqu'il remporte son premier titre sur 100 m aux JO de 2008 à Pékin, Usain Bolt succède à Justin Gatlin. Une décennie plus tard, Bolt a quitté définitivement la piste à Londres, battu sur 100 m... par Gatlin. Quel symbole ! Mais, au fond, quel symbole ? Car, de tous les mérites dont on pare le Jamaïcain, il y aurait l'apport d'une bouffée d'air frais, la sortie de l'ère des scandales de dopage à répétition. Quand il est arrivé au sommet, le sprint mondial était traumatisé : l'affaire Balco (2003), du nom d'un laboratoire américain, avait fait tomber les stars Marion Jones et Tim Montgomery alors que Gatlin, champion du monde et champion olympique, se prenait une suspension de quatre ans (huit ans réduits en appel) en 2006 pour usage de testostérone après une suspension d'un an en 2002 (amphétamines). Bolt, jamais pris, jamais puni, jamais soupçonné, aura jusqu'au bout présenté un CV immaculé. Et Gatlin d'incarner la tricherie aux yeux du public, qui n'aura cessé de le huer à Londres. Si Bolt estime que l'Américain " a payé ", la presse britannique parle de " pire cauchemar de l'athlétisme " et Sebastian Coe, double champion olympique et président de l'IAAF (Fédération internationale d'athlétisme), lâche : " Il a le droit d'être là mais je ne peux être élogieux quand un athlète suspendu deux fois repart avec le titre le plus prestigieux. " Fin de la parenthèse enchantée ? Tout cela n'aurait donc été qu'une illusion ? Une illusion pour ceux qui ont bien voulu y croire, rétorquent les experts en dopage. C'est le cas de Gilles Goetghebuer, rédacteur en chef de Sport et vie : " Contrairement à ce que l'on pense, la période qui vient de s'écouler, disons avec certitude jusque 2015 et l'élection de Coe, est peut-être la pire de l'histoire de l'athlétisme. Vous prenez les scandales qui ont été mis au jour en cyclisme (Festina, Armstrong...) et vous les multipliez par trois pour obtenir le degré de perversion des habitudes dans l'athlétisme ces dernières années. Le président de l'IAAF, Lamine Diack, a dû démissionner en raison de scandales : les pots-de-vin qu'il a touchés pour attribuer les Mondiaux 2019 au Qatar et surtout la révélation, à la suite de la dénonciation de la marathonienne russe Liliya Shobukhova, suspendue à vie pour dopage mais à qui on a extorqué de grosses sommes d'argent pour masquer les données anormales de son passeport biologique, d'un système du dopage organisé en Russie mais dont les fraudes remontaient à la tête de l'IAAF. On fait beaucoup crédit à Coe aujourd'hui mais il a été le vice-président de Diack durant huit ans : difficile de croire qu'il ignorait tout ça. " La vraie question est évidemment de savoir si Bolt est, lui, au-dessus de tout soupçon parce qu'il est surdoué et, c'est incontestable, le plus grand athlète de sa génération. " Son talent ne fait pas de doute, dit Goetghebuer, mais j'ai quand même beaucoup de mal à y croire : comme pour Armstrong, personne ne serait étonné si un jour on découvrait des choses. Il y a quelques éléments troublants. D'abord, il est client du docteur Müller-Wohlfahrt (NDLR : médecin de l'équipe d'Allemagne de football championne du monde, ex-médecin du Bayern Munich, il a soigné une flopée de stars du sport, avec des traitements dont la composition et les méthodes sont qualifiées d'alternatives). Ensuite, il y a le fait que les contrôles antidopage n'ont été instaurés en Jamaïque qu'à partir de... 2009. Or, ses records du monde (100 m, 200 m) datent de 2009, comme si c'était le début de son déclin. Depuis, toutes les stars jamaïcaines sont tombées... sauf lui. De même, comment expliquer qu'il soit le seul des 10 coureurs à ce jour sous les 9,80 sur 100 m à être propre alors que tous les autres ont été pincés et qu'il a le record du monde ? J'ai même des doutes sur les raisons de son faux départ lors de la finale du 100 m des Mondiaux 2011... " En fait, aujourd'hui, certains auraient plutôt tendance à réhabiliter le paria Gatlin, le " méchant " de l'histoire, qui a joué de " malchance " et n'a cessé de s'amender : une première suspension pour un médicament contre l'hyperactivité qu'il prenait depuis ses 9 ans puis une deuxième suite à un sabotage dont il aurait été victime de la part d'un kiné. " Il y a dans son cas ce que l'on pourrait appeler le "syndrome Obélix", tombé dans la potion magique quand il était petit mais qui continue à faire son effet. En quelque sorte, le dopage qui, même quand il n'est plus pratiqué, transformerait le métabolisme de manière pérenne. " En somme, " dopé un jour, dopé toujours ". Voilà qui interroge le sujet presque philosophique de la suspension à vie souhaitée par les Anglais " versus " la seconde chance chère aux Américains. Par Jean-François Lauwens.