L'Inde est le deuxième pays le plus peuplé au monde, juste derrière la Chine, avec 1,38 milliard d'habitants. Malgré cela, même au plus fort de la pandémie, le taux de mortalité lié au virus restait plus bas que dans les autres pays. Quelles sont les caractéristiques qui expliquent ce phénomène ?

Population jeune

"Cela peut s'expliquer par la démographie" éclaire Gautam I. Menon, professeur au département de physique et de biologie à l'université Ashoka. Près de 47 % de la population a moins de 25 ans. L'âge étant un de principaux facteurs de risque de mortalité dû à la Covid-19, les jeunes Indiens sont relativement indemnes face au virus.

"Plus des deux tiers des moins de 50 ans ne présentent aucun symptôme de Covid-19 ou seulement de manière transitoire", déclare le professeur Menon. Lorsque le ministère de la Santé a analysé les données sur les infections en ce qui touche les États en août 2020, il a constaté que 80 % des patients atteints de Covid-19 en Inde étaient asymptomatiques. Par conséquent, ils n'étaient pas testés ni pris en compte par la collecte des données.

L'Inde connaît également un taux d'obésité faible comparé aux pays occidentaux. Ce facteur, qui accroît les risques de complications, aurait à son tour réduit le taux de mortalité.

En outre, une étude menée par des chercheurs indiens publiée le mois dernier suggère que la carence en une protéine protectrice des poumons dans la population caucasienne pourrait la rendre plus sensible à un variant de coronavirus par rapport à celle d'Asie.

Confinement précoce

D'autres experts avancent que le confinement rapide du territoire en mars 2020 a réduit la mortalité du virus. À ce moment-là, le pays était encore peu touché, mais il avait pris de l'avance en suivant l'exemple des pays plus affectés. Les politiques remettent en cause cependant, les vastes migrations de populations, notamment de travailleurs lors du déconfinement, qui ont accéléré la circulation du virus en Inde.

Immunité par d'autres maladies

"Les habitants des pays à forte densité de population et aux normes d'assainissement faibles sont exposés à de multiples agents pathogènes à un âge précoce", rappelle la docteure Vineeta Bal, immunologiste et membre de l'Institut indien d'enseignement et de recherches scientifiques de Pue. Les agents pathogènes, provoquant notamment toux et rhume, entraîneraient une sorte d'immunité face à la Covid-19.

Pour le professeur Menon, cette théorie d'immunité antérieure reste cependant difficile à prouver, même si elle n'est pas à exclure. "L'Inde ne devrait pas être le seul pays à présenter de telles spécificités génétiques si elles étaient réelles. "

Décès sous-comptés

"La plupart des décès ont lieu dans les zones urbaines ou périurbaines. Les chiffres de la mortalité dans ces zones, une fois corrigés, sont davantage conformes aux chiffres de l'Occident. L'ampleur de l'écart pourrait donc être plus faible qu'on ne l'imagine", souligne le professeur Menon.

La réalité pourrait donc être une autre : les chiffres de mortalité due au virus auraient été sous-évalués sur le territoire. Au Kerala par exemple, dans le sud de l'Inde, l'État aurait sous-déclaré 30 à 40 % des décès liés à la Covid-19, notamment pour des raisons politiques, rapporte The Economist. Certains médecins auraient notamment été encouragés à citer les comorbidités comme cause de décès, en occultant ainsi le virus.

Inquiétude face à une deuxième vague

Après cinq mois d'une baisse étonnante du taux d'infections de l'Inde, la moyenne des cas recensés sur sept jours augmente de manière constante depuis la mi-février. Le nombre de nouveaux cas quotidiens est passé de 10 000 à 60 000 en quelques semaines. Presque tous les experts attribuent cette augmentation, dans une certaine mesure, à l'ouverture progressive des écoles, des bureaux et des transports publics depuis novembre, accompagnée d'une lassitude générale par rapport aux restrictions.

La situation est d'autant plus préoccupante qu'une nouvelle mutation du Covid-19 a été détectée sur le territoire indien. Surnommé "mutant double", il s'agit de deux mutations du virus qui se rejoignent en une, pour former un nouveau variant du coronavirus. Celui-ci serait potentiellement plus transmissible et plus dangereux. Pourtant, le ministère de la Santé indien écrit dans un communiqué publié ce mercredi 24 mars: "bien que des COV et un nouveau variant de doubles mutants aient été découverts en Inde, ils n'ont pas été détectés en nombre suffisant pour expliquer l'augmentation rapide des cas dans certains États".

Les autres souches brésiliennes, britanniques et sud-africaines du coronavirus font également craindre une seconde vague de réinfections. En février, le docteur Randeep Guleria, directeur de l'Institut indien des sciences médicales (AIIMS) et membre de la task force Covid dans l'État du Maharashtra, avait attribué à ces nouvelles souches un "mécanisme d'échappement immunitaire". "Elles peuvent menacer l'immunité acquise par une personne par la vaccination ou la maladie et provoquer une réinfection ".

D'un autre côté, la campagne de vaccination en Inde tourne au ralenti, peu aidée par une population sceptique à l'égard des vaccins. À l'heure actuelle, seulement 55 millions de personnes ont reçu au moins une injection, soit un peu plus de 3 % de la population totale. Le Dr Mukherjee, président de biostatistique de l'Université du Michigan, espère que l'Inde intensifiera son déploiement de la vaccination avant que l'immunité induite par la maladie ne diminue et ne conduit pas à des réinfections causées par de nouvelles souches. Afin d'accélérer la vaccination sur le territoire, l'Inde a décidé de suspendre les exportations de la formule britannique d'AstraZeneca produite sur son sol sous le nom de "Covishield" ("bouclier anti-Covid"). Ces doses étaient destinées aux pays bénéficiaires du programme international Covax pour financer les campagnes de vaccination des pays pauvres par les pays riches.

"Des mesures rapides et décisives sont nécessaires", a évoqué le Premier ministre Narendra Modi le mercredi 17 mars. Le ministre en Chef Uddhav Thackeray a également prévenu : "Il faut se préparer à un reconfinement si le virus continue de se propager". Cette mesure serait cependant dramatique tant socialement qu'économiquement pour le pays et surtout difficile à faire respecter. Les habitants les plus pauvres ne peuvent pas se permettre de perdre leur salaire en restant confinés. "On a tous peur de cette maladie. Les riches ne seront pas impactés, mais nous les pauvres, nous allons souffrir", témoignait ainsi un habitant d'un bidonville de New Delhi sur Arte. (Avec AFP)

Valentina Jaimes

L'Inde est le deuxième pays le plus peuplé au monde, juste derrière la Chine, avec 1,38 milliard d'habitants. Malgré cela, même au plus fort de la pandémie, le taux de mortalité lié au virus restait plus bas que dans les autres pays. Quelles sont les caractéristiques qui expliquent ce phénomène ? Population jeune"Cela peut s'expliquer par la démographie" éclaire Gautam I. Menon, professeur au département de physique et de biologie à l'université Ashoka. Près de 47 % de la population a moins de 25 ans. L'âge étant un de principaux facteurs de risque de mortalité dû à la Covid-19, les jeunes Indiens sont relativement indemnes face au virus. "Plus des deux tiers des moins de 50 ans ne présentent aucun symptôme de Covid-19 ou seulement de manière transitoire", déclare le professeur Menon. Lorsque le ministère de la Santé a analysé les données sur les infections en ce qui touche les États en août 2020, il a constaté que 80 % des patients atteints de Covid-19 en Inde étaient asymptomatiques. Par conséquent, ils n'étaient pas testés ni pris en compte par la collecte des données. L'Inde connaît également un taux d'obésité faible comparé aux pays occidentaux. Ce facteur, qui accroît les risques de complications, aurait à son tour réduit le taux de mortalité.En outre, une étude menée par des chercheurs indiens publiée le mois dernier suggère que la carence en une protéine protectrice des poumons dans la population caucasienne pourrait la rendre plus sensible à un variant de coronavirus par rapport à celle d'Asie.Confinement précoceD'autres experts avancent que le confinement rapide du territoire en mars 2020 a réduit la mortalité du virus. À ce moment-là, le pays était encore peu touché, mais il avait pris de l'avance en suivant l'exemple des pays plus affectés. Les politiques remettent en cause cependant, les vastes migrations de populations, notamment de travailleurs lors du déconfinement, qui ont accéléré la circulation du virus en Inde.Immunité par d'autres maladies"Les habitants des pays à forte densité de population et aux normes d'assainissement faibles sont exposés à de multiples agents pathogènes à un âge précoce", rappelle la docteure Vineeta Bal, immunologiste et membre de l'Institut indien d'enseignement et de recherches scientifiques de Pue. Les agents pathogènes, provoquant notamment toux et rhume, entraîneraient une sorte d'immunité face à la Covid-19.Pour le professeur Menon, cette théorie d'immunité antérieure reste cependant difficile à prouver, même si elle n'est pas à exclure. "L'Inde ne devrait pas être le seul pays à présenter de telles spécificités génétiques si elles étaient réelles. "Décès sous-comptés"La plupart des décès ont lieu dans les zones urbaines ou périurbaines. Les chiffres de la mortalité dans ces zones, une fois corrigés, sont davantage conformes aux chiffres de l'Occident. L'ampleur de l'écart pourrait donc être plus faible qu'on ne l'imagine", souligne le professeur Menon. La réalité pourrait donc être une autre : les chiffres de mortalité due au virus auraient été sous-évalués sur le territoire. Au Kerala par exemple, dans le sud de l'Inde, l'État aurait sous-déclaré 30 à 40 % des décès liés à la Covid-19, notamment pour des raisons politiques, rapporte The Economist. Certains médecins auraient notamment été encouragés à citer les comorbidités comme cause de décès, en occultant ainsi le virus.Inquiétude face à une deuxième vague Après cinq mois d'une baisse étonnante du taux d'infections de l'Inde, la moyenne des cas recensés sur sept jours augmente de manière constante depuis la mi-février. Le nombre de nouveaux cas quotidiens est passé de 10 000 à 60 000 en quelques semaines. Presque tous les experts attribuent cette augmentation, dans une certaine mesure, à l'ouverture progressive des écoles, des bureaux et des transports publics depuis novembre, accompagnée d'une lassitude générale par rapport aux restrictions. La situation est d'autant plus préoccupante qu'une nouvelle mutation du Covid-19 a été détectée sur le territoire indien. Surnommé "mutant double", il s'agit de deux mutations du virus qui se rejoignent en une, pour former un nouveau variant du coronavirus. Celui-ci serait potentiellement plus transmissible et plus dangereux. Pourtant, le ministère de la Santé indien écrit dans un communiqué publié ce mercredi 24 mars: "bien que des COV et un nouveau variant de doubles mutants aient été découverts en Inde, ils n'ont pas été détectés en nombre suffisant pour expliquer l'augmentation rapide des cas dans certains États".Les autres souches brésiliennes, britanniques et sud-africaines du coronavirus font également craindre une seconde vague de réinfections. En février, le docteur Randeep Guleria, directeur de l'Institut indien des sciences médicales (AIIMS) et membre de la task force Covid dans l'État du Maharashtra, avait attribué à ces nouvelles souches un "mécanisme d'échappement immunitaire". "Elles peuvent menacer l'immunité acquise par une personne par la vaccination ou la maladie et provoquer une réinfection ".D'un autre côté, la campagne de vaccination en Inde tourne au ralenti, peu aidée par une population sceptique à l'égard des vaccins. À l'heure actuelle, seulement 55 millions de personnes ont reçu au moins une injection, soit un peu plus de 3 % de la population totale. Le Dr Mukherjee, président de biostatistique de l'Université du Michigan, espère que l'Inde intensifiera son déploiement de la vaccination avant que l'immunité induite par la maladie ne diminue et ne conduit pas à des réinfections causées par de nouvelles souches. Afin d'accélérer la vaccination sur le territoire, l'Inde a décidé de suspendre les exportations de la formule britannique d'AstraZeneca produite sur son sol sous le nom de "Covishield" ("bouclier anti-Covid"). Ces doses étaient destinées aux pays bénéficiaires du programme international Covax pour financer les campagnes de vaccination des pays pauvres par les pays riches."Des mesures rapides et décisives sont nécessaires", a évoqué le Premier ministre Narendra Modi le mercredi 17 mars. Le ministre en Chef Uddhav Thackeray a également prévenu : "Il faut se préparer à un reconfinement si le virus continue de se propager". Cette mesure serait cependant dramatique tant socialement qu'économiquement pour le pays et surtout difficile à faire respecter. Les habitants les plus pauvres ne peuvent pas se permettre de perdre leur salaire en restant confinés. "On a tous peur de cette maladie. Les riches ne seront pas impactés, mais nous les pauvres, nous allons souffrir", témoignait ainsi un habitant d'un bidonville de New Delhi sur Arte. (Avec AFP)Valentina Jaimes