L'automobile européenne, le high-tech chinois, les migrants latinos arrivés du Mexique... Difficile, de prime abord, de saisir le trait reliant les cibles toujours plus nombreuses du président américain. Derrière l'ire de Donald Trump, on trouve néanmoins systématiquement la peur d'être floué dans les grands échanges commerciaux et l'angoisse absolue de voir la suprématie de sa belle Amérique remise en question. Dans tous les cas, il flatte son électorat populaire qui lui a donné les clés de la Maison-Blanche pour "make America great again". Et tant pis si son pari de réindustrialiser les Etats-Unis a échoué. Pour autant, si le président milliardaire peut paraître sans limites, l'homme sait faire preuve de pragmatisme. Après force rodomontades, Trump s'est ainsi radouci lors de sa rencontre avec le président chinois, Xi Jinping, lors du dernier G20 au Japon, annonçant la relance des négociations commerciales entre les deux pays et esquissant même un possible retour en grâce de l'équipementier télécoms Huawei sur le sol américain.

© h. martinez/afp

Chantage à la frontière mexicaine

A l'heure où la crise à la frontière mexicaine s'aggrave - 100 000 interpellations de clandestins par mois lors du dernier trimestre, contre 20 000 les mois précédents -, Donald Trump voit rouge. Début juin, il menace d'imposer 5 % de taxes sur les importations mexicaines et d'augmenter celles-ci progressivement jusqu'à 25 % en octobre si le Mexique ne sévit pas sur son territoire contre les migrants. Mais neuf jours après ce chantage, tout change.

L' empire du Milieu privé d'accès aux puces électroniques américaines.

Le président mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, alias " AMLO ", accepte d'envoyer 6 000 soldats de la Garde nationale à la frontière sud de son pays. C'est là, à la source du problème, qu'il convient en effet de contenir les Latinos fuyant la pauvreté et la violence d'Amérique centrale, avant que ces malheureux, venus du Honduras, du Guatemala et du Salvador, traversent le Mexique pour atteindre la " Terre promise ". Satisfait par l'annonce d'AMLO, Trump retire son ultimatum.

Bien sûr, il fanfaronne en se présentant comme un négociateur hors norme. Pourtant, selon le New York Times, la promesse de Mexico (de déployer des troupes à la frontière sud) est sans rapport avec les intimidations de l'auteur de L'Art du deal (1987). Elle correspond tout simplement à une décision prise dans le cadre de négociations secrètes bilatérales remontant à six mois : le Mexique avait depuis longtemps décidé de mobiliser ces 6 000 hommes supplémentaires.

Plus tangibles sont les avancées obtenues par Trump dans le cadre de la renégociation de l'accord de libre-échange nord-américain (Alena) signé en 1992 par George Bush et ses homologues canadien et mexicain. " Un deal calamiteux ", selon Trump. Les principaux changements de l'Alena, rebaptisé USMCA (pour United States-Mexico-Canada Agreement) l'année dernière, portent sur l'industrie automobile. Désormais, les véhicules doivent être fabriqués avec 75 % d'éléments provenant des trois pays signataires (contre 62,5 % auparavant). Afin de lutter contre le dumping salarial, les ouvriers automobiles doivent être payés 16 dollars de l'heure minimum. Reste à ratifier l'accord. La menace initiale d'imposer des droits de douane sur l'acier et l'aluminium a été abandonnée. Pour l'instant.

L'équipementier Huawei, accusé d'espionnage, est banni des Etats-Unis. © p. nicholls/reuters

La tech chinoise court-circuitée

La technologie est devenue déterminante pour la souveraineté des nations. C'est aujourd'hui une question de défense nationale. " Cette confidence d'un professionnel des télécoms explique ce qui a poussé la Maison-Blanche à déclarer la guerre aux sociétés de la tech chinoise, accusées d'espionnage et de vol de secrets commerciaux et gouvernementaux. Le mois dernier, l'administration Trump a ainsi fermé les portes de son pays à l'équipementier Huawei, placé sur la liste noire (Entity List) du département américain du Commerce. Fin juin dernier, cinq nouvelles entreprises de l'empire du Milieu l'y ont rejoint, dont des supercalculateurs utilisés par Pékin et des géants locaux comme ByteDance ou le cybermarchand JD.com.

L'année dernière, Trump avait déjà failli provoquer la chute de ZTE, le géant chinois des télécoms, en lui bloquant l'accès aux puces électroniques américaines. Un véritable talon d'Achille technologique pour la Chine, à la traîne sur le marché des semi-conducteurs. Depuis son bureau à Taïwan, Gabriel Chou, responsable Asie du World Semiconductor Trade Statistics, un regroupement d'entreprises du secteur, explique : " Prenons l'exemple de Huawei, qui est très fort sur les antennes-relais : pour ces dernières, il a besoin d'un jeu de puces très spécial (le FPGA) qui n'est pas fabriqué en Chine mais aux Etats-Unis par deux entreprises, Xilinx et Intel, qui contrôlent 80 % du marché mondial. " ZTE et Huawei sont donc obligés de s'appuyer sur ces fabricants, notamment pour le déploiement de la 5G. Plus largement, la Chine ferait venir d'Amérique du Nord près de 95 % des composants haut de gamme qu'elle utilise dans la fabrication de ses téléphones, tablettes, ordinateurs... Et le président chinois, Xi Jinping, en a parfaitement conscience : dans le cadre de son grand plan Made in China 2025, il vise ainsi l'autosuffisance sur 70 % des composants électroniques. " Trump a également touché dans le mille en interdisant à Huawei d'utiliser Android, le système d'exploitation de Google, car le software est une grande faiblesse des fabricants chinois ", ajoute André Loesekrug-Pietri, expert en cyberdéfense.

" Face à l'imprévisibilité de Donald Trump ", selon la formule d'un analyste financier, certaines entreprises chinoises prennent désormais les devants. C'est le cas du no 1 mondial des drones, DJI, qui produit 70 % des modèles civils de la planète. L'entreprise, visée le mois dernier par un avertissement du département de la Sécurité intérieure américaine pour des soupçons de transferts de données, vient ainsi d'annoncer la transformation d'un de ses entrepôts de stockage de Los Angeles... en chaîne de production. Une façon de montrer patte blanche à Washington.

Le choc serait plus violent pour les constructeurs allemands que pour les français. © f. may/picture alliance/afp

Coup de frein sur les voitures européennes

Nul besoin d'être fin psychologue pour connaître les deux grandes obsessions de Trump : la Chine et le déficit commercial américain. Or, en matière automobile, le déficit avec l'Union européenne (UE) est abyssal. Les Vingt-Huit ont dégagé un excédent de 28 milliards d'euros dans leurs échanges avec les Etats-Unis, selon un rapport rendu en début d'année par le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross. De quoi rendre fou de rage le pensionnaire de la Maison-Blanche, qui menace de faire grimper les droits de douane de 2,5 % à 25 %. Une menace lourde, ces ventes représentant 29 % de la valeur totale des exportations de l'UE. Selon une étude réalisée par Oxford Economics, cette surtaxation ferait ainsi reculer de 0,2 % le PIB de l'Europe d'ici à 2021.

Trump menace de faire grimper les droits de douane de 2,5 à 25 %.

L'argument de Trump pour justifier sa colère ? Les Vingt-Huit taxent, eux, les importations de voitures venues d'outre-Atlantique à hauteur de 10 %. " Certes, mais, aux Etats-Unis, les droits de douane sur les importations du Vieux Continent sont de 25 % dès qu'il s'agit de SUV et de 4 x 4, le coeur du business des constructeurs locaux ", décrypte Sébastien Jean, le directeur du Centre d'études prospectives et d'informations internationales de Paris (CEPII).

Si Trump mettait sa menace à exécution - il s'est donné jusqu'à la mi-novembre pour trancher -, le choc serait violent pour les constructeurs allemands, qui écoulent nombre de leurs berlines outre-Atlantique. Pour les Français, la mesure aurait peu d'impact : Renault est absent du marché américain, et les ventes de PSA y sont dérisoires.

Mais le président milliardaire pourrait être obligé de faire machine arrière, ses propres constructeurs ayant clairement manifesté leur opposition au projet. " L'industrie automobile est aujourd'hui totalement mondialisée, avec des pièces issues des quatre coins du monde, une telle mesure aurait un effet inflationniste pour eux aussi ", pointe Jean-Pierre Corniou, directeur général adjoint de Sia Partners. D'autant plus que cela arrive à un moment où les ventes de voitures connaissent un sérieux coup de frein partout sur la planète.

Le pipeline de la Baltique provoque l'ire de Washington. © a. vaganov/reuters

Nord Stream 2, le gaz russe en otage

Ce pipeline met l'Otan à l'épreuve. " Nous protégeons l'Allemagne contre la Russie et la Russie reçoit des milliards de l'Allemagne. C'est une terrible erreur ", a gémi Donald Trump en recevant le président polonais à la Maison-Blanche, à la mi-juin. Cible de son ire, le gazoduc Nord Stream 2, posé au fond de la mer Baltique pour relier la Russie à l'Allemagne. Il va permettre à Moscou d'augmenter de 55 milliards de mètres cubes par an ses livraisons de gaz à l'Europe en doublant la capacité de Nord Stream 1, qui emprunte depuis 2011 le même itinéraire. Trump a plusieurs alliés à l'Est, dont l'Ukraine, par où transitent chaque année près de 100 milliards de mètres cubes de gaz sibérien et sur lesquels la Russie paie d'importants droits de passage. Le président ukrainien craint à juste titre que le futur pipeline, notamment créé pour contourner son pays en conflit avec Moscou depuis des années, tarisse ses recettes.

Le chantier doit s'achever fin 2019, mais Washington bataille. Le secrétaire à l'Energie, Rick Perry, a averti que les entreprises partenaires de Gazprom pourraient être sanctionnées " dans un futur assez proche ", notamment Engie, Uniper ou Shell. Sauf qu'elles ont déjà versé la plus grande part des fonds promis et les travaux sont bien avancés. Reste à retarder le chantier en s'appuyant sur certains membres de l'UE. Le Danemark tarde ainsi à accorder le permis de construire dans ses eaux territoriales. Les Américains ont un moyen de pression, avec une enquête du Department of Justice sur des soupçons de blanchiment d'argent à la Danske Bank, la première banque danoise.

Mais derrière ce bras de fer, Trump cherche surtout à trouver des débouchés au gaz de schiste américain, livré en bateau sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). " Les Américains sont d'autant plus forts que leur intérêt politique est aligné sur leur intérêt économique ", pointe François Lévêque, spécialiste de l'énergie à Mines ParisTech. La Pologne a déjà signé des contrats pour recevoir leur GNL et l'Allemagne va ouvrir deux terminaux portuaires pour accueillir des navires gaziers. Même si le GNL est plus cher que le gaz russe, impossible de couper les ponts avec l'oncle d'Amérique...

Par Emmanuel Botta, Axel Gyldén, Laurent Martinet, Sébastien Pommier et Corinne Scemama.