Avec le talent d'un vrai narrateur tapi dans l'ombre des sommets internationaux, l'ancien ambassadeur de France en Syrie Michel Duclos, spécialiste du Moyen-Orient et analyste auprès de l'Institut Montaigne, nous fait pénétrer dans les arcanes de la diplomatie pour en dévoiler les sinuosités, les impasses, les frustrations et, parfois, les vanités. Le dossier syrien est pour lui un crève-coeur, un désastre qu'il a suivi pas à pas, car il y voit la double défaite de l'Occident et de la négociation multilatérale, une déflagration globale. Voici des extraits significatifs des conclusions de son dernier livre, La Longue Nuit syrienne. Dix années de diplomatie impuissante.
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Avec le talent d'un vrai narrateur tapi dans l'ombre des sommets internationaux, l'ancien ambassadeur de France en Syrie Michel Duclos, spécialiste du Moyen-Orient et analyste auprès de l'Institut Montaigne, nous fait pénétrer dans les arcanes de la diplomatie pour en dévoiler les sinuosités, les impasses, les frustrations et, parfois, les vanités. Le dossier syrien est pour lui un crève-coeur, un désastre qu'il a suivi pas à pas, car il y voit la double défaite de l'Occident et de la négociation multilatérale, une déflagration globale. Voici des extraits significatifs des conclusions de son dernier livre, La Longue Nuit syrienne. Dix années de diplomatie impuissante. La Syrie d'aujourd'hui est un pays exsangue. On l'a dit, huit ans après le début du soulèvement, on compte de 300 000 à 500 000 morts ; environ 7 millions de réfugiés [...] ont fui le pays, dont une partie s'entasse dans des camps dans des pays voisins ; il y aurait 1,5 million d'invalides et 80 000 détenus. En outre, plus de 6 millions de Syriens vivent cette situation difficile de " déplacés internes ". [...] Puisque ce désastre absolu résulte d'une " guerre civile globalisée ", il convient de rechercher une signification plus large à la tourmente qui a emporté la Syrie. Victoire d'Assad ? Victoire usurpée, bien sûr, puisque, laissé à ses propres forces, le régime baasiste aurait été emporté par le soulèvement, sans doute dès 2012 et peut-être avant. Ce sont ses protecteurs, ainsi que la pusillanimité des Occidentaux, qui ont permis au régime de survivre, puis de vaincre. Victoire d'ailleurs incomplète, fragile, minée de l'intérieur par les ferments de révolte future qu'elle comporte, victoire peut-être en fait provisoire. [...] Sur le plan régional, le vrai vainqueur à ce stade est l'Iran. La République islamique a réalisé son vieux rêve de disposer d'une tête de pont sur la côte méditerranéenne. Israël ne peut cependant accepter une installation en force de son ennemi juré, la République islamique d'Iran, à ses portes ; la Russie pourrait aussi chercher à limiter les gains acquis par Téhéran ; la Turquie n'a pas dit son dernier mot. Sur le plan global, c'est la Russie qui apparaît - là aussi pour le moment - comme le grand vainqueur du conflit. C'est vrai sous l'angle militaire, puisque, avec des moyens somme toute limités, elle a atteint ses objectifs ; c'est encore plus vrai d'un point de vue géopolitique : je retiens de visites régulières dans tout le Proche-Orient que M. Poutine y dispose désormais d'un capital d'autorité considérable, au point d'en faire, dans les yeux de beaucoup, le successeur légitime des Etats-Unis dans le rôle d'honest broker - de médiateur bienveillant dans les conflits entre Etats de la région. Si la Russie a gagné, c'est surtout parce que les Américains [...] ne se sont pas réellement battus. Non seulement ils ne se sont pas battus, mais le benign neglect - le dilettantisme - dont ils ont fait preuve en Syrie illustre une tendance plus générale à se retirer de la région ; ce " désengagement ", [...] même s'il n'est que relatif, a ouvert un vide stratégique dans lequel la Russie s'est engouffrée. Au fond, il y a peut-être moins eu victoire de la Russie que recul puis défaite de l'Occident. Et cette défaite a [...] été aggravée par les conséquences pour l'Europe de la guerre en Syrie : les attentats terroristes résultant de l'irruption des centrales terroristes au coeur du Proche-Orient, l'afflux des réfugiés lié en partie au conflit syrien, les séismes politiques que cela a entraînés en Europe centrale et en Italie. [...] Ainsi est venue l'heure des nouveaux autoritaires, dont le patriarche, le pionnier, sinon le chef de file, est bien M. Poutine. Il va de soi que celui-ci n'est pas intervenu en Syrie pour des raisons idéologiques, mais je ne doute pas, ayant servi à Moscou comme à Damas, qu'il existe une bonne part d'affinités de " système à système " entre les dirigeants du Kremlin actuel et le régime de Damas : pour les uns comme pour les autres, un pays aux mains des services de sécurité a quelque chose de fondamentalement sain et rassurant. Je l'ai dit : la Russie s'est coulée dans la plus sale des guerres, comme elle l'avait fait chez elle en Tchétchénie, sans aucune considération pour le droit humanitaire et le droit de la guerre. Ainsi, le recul de l'Occident en Syrie a [...] pris l'allure d'une véritable défaite parce qu'il a donné un avantage géopolitique à la Russie et à l'Iran, parce qu'il a eu des conséquences néfastes en Europe, provoquant sur le Vieux Continent une montée en puissance de l'extrême droite, parce qu'enfin il marque un affaiblissement dramatique des valeurs et des normes qui constituent encore, malgré Donald Trump, l'ethos de l'Occident. [...] J'ajouterai que la priorité donnée par les nouveaux autoritaires de tous horizons au repli national met en danger les acquis de la coopération internationale. On le voit avec le sort de l'accord sur le nucléaire iranien et de l'accord sur le changement climatique, avec la remise en cause des traités de désarmement entre la Russie et les Etats-Unis (NDLR : lire en page 62), ou avec le lancement d'une guerre commerciale tous azimuts par M. Trump, avec, enfin, la crise actuelle de l'Union européenne. [...] Les Européens ont virtuellement disparu du Levant ; les Américains songent principalement à s'en retirer ; M. Poutine gère la suite du conflit syrien en priorité avec M. Erdogan, M. Netanyahou et la direction iranienne. [...] Allons plus loin : pour tenir compte des craintes de leurs opinions face aux questions migratoires, les gouvernements européens sont contraints de passer accord avec le néoautoritaire Erdogan. Les Emirats arabes unis - sous la conduite du néoautoritaire Mohammed ben Zayed - sont l'un des premiers candidats à la normalisation avec Assad. La proximité affichée par M. Trump à l'égard de Mohammed ben Salmane, le prince héritier saoudien, a encouragé ce dernier ou son entourage à franchir une limite dans le mépris des droits de l'homme en commanditant l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul. Nous pourrions multiplier les exemples : le conflit syrien a déclenché une sorte de cercle vicieux dont, pour l'instant, les nouveaux autoritaires sortent renforcés. La guerre en Syrie a été l'épreuve qui les a mis en mesure de défier l'ordre international dit libéral. De surcroît, les nouveaux autoritaires se montrent capables jusqu'ici d'un degré de coopération (le " processus d'Astana ", par exemple) impressionnant quand on pense à l'écart entre leurs points de départ. [...] Le grand risque serait que la stratégie de tension, puis d'intervention militaire, de Vladimir Poutine apparaisse comme le modèle d'une stratégie qui fonctionne, d'une recette éprouvée pour le succès. Les Occidentaux, de leur côté, ou en tout cas les Américains, n'ont pas vu ou n'ont pas voulu voir que l'enjeu du conflit syrien dépassait de loin le sort de la malheureuse Syrie ; ils n'ont pas compris qu'en baissant la garde sur ces cases particulières du grand échiquier mondial, ils affaiblissaient leurs positions sur l'ensemble du plateau ; et qu'ils encourageaient leurs rivaux stratégiques à suivre des politiques de confrontation : c'est peut-être d'ailleurs la raison sous-jacente qui explique que les diplomates ne parviennent pas à trouver [...] un règlement politique de la guerre en Syrie. Par Ch. M.