La fillette au teint mat et à la silhouette frêle a perdu ses deux jambes et son oeil gauche durant les combats féroces qui ont mené à la déroute de l'EI et à la chute de son "califat" en mars.

"Elle reste toujours à l'extérieur de la tente, ne se mêle pas aux autres, elle parle rarement", soupire Sarah al-Abdallah, une bénévole qui s'occupe des orphelins recueillis au camp d'Aïn Issa, dans le nord syrien.

Roqaya partage une vaste tente avec les autres orphelins: des Irakiens, Tadjiks, Ouzbeks, mais aussi Indonésiens ou Russes, âgés de 18 mois à 13 ans.

La quasi-majorité d'entre eux ont été évacués du village de Baghouz, ultime bastion de l'EI reconquis dans l'est syrien par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition de combattants kurdes et arabes soutenue par Washington.

"Ils jouent à se tirer dessus comme s'ils avaient des armes", déplore Mme Abdallah, veuve de 37 ans installée depuis un an dans le camp avec ses trois enfants.

"Il n'y a rien qui puisse leur faire oublier les violences: ils ne vont pas à l'école, ils n'ont pas d'autres divertissements", explique la trentenaire aux yeux clairs, le visage encadré par un voile turquoise.

Roqaya partage une vaste tente avec les autres orphelins: des Irakiens, Tadjiks, Ouzbeks, mais aussi Indonésiens ou Russes, âgés de 18 mois à 13 ans. © Belga

"Tués devant eux"

Au total, neuf volontaires à peine, toutes des déplacées, s'occupent des enfants, en contrepartie d'un maigre salaire versé par l'administration du camp, qui se plaint du manque d'aides et de financements internationaux.

A l'heure du déjeuner, dans une tente lumineuse, les enfants s'assoient par terre autour d'une nappe usée. Ils plongent leur morceau de pain dans une ratatouille servie sur des assiettes en fer.

Une volontaire tend du pain à un petit au pantalon rouge taché et troué. Une autre nourrit un bébé au biberon.

Dans un coin sont entassés des matelas en mousse. Des paquets de couche sont accrochés à une armature de la tente.

"Ce qu'il y a de plus difficile, c'est quand ils parlent de leurs parents, de la façon dont ils ont été tués devant eux", lâche Souad Amine, une volontaire de 20 ans.

"Tout est gravé dans leur mémoire, les souvenirs de la guerre et des bombardements", raconte la jeune femme, vêtue d'une abaya noire et d'un hijab.

A Baghouz, l'offensive des FDS, soutenue par une coalition internationale emmenée par Washington, avait fait des centaines de morts, poussant à l'exode des dizaines de milliers de personnes --notamment des familles de l'EI.

"Idéologie de l'EI"

Les autorités semi-autonomes kurdes, qui gèrent plusieurs camps de déplacés, croulent sous cette charge et réclament un appui financier de la communauté internationale.

"Les ONG ne nous apportent rien du tout", affirme le directeur du camp d'Aïn Issa, Jalal al-Ayaf.

"Nous réclamons des vêtements et de la nourriture", mais aussi une assistance psychologique pour "éliminer l'idéologie de l'EI" inculquée aux orphelins, ajoute-t-il.

Selon les statistiques officielles des autorités kurdes, les camps accueillent quelque 12.000 étrangers, 8.000 enfants et 4.000 femmes. L'un d'eux abrite 500 enfants non-accompagnés ou séparés de leurs familles depuis la fin de l'offensive des FDS, selon l'ONU.

Les responsables kurdes avertissent régulièrement que ces enfants pourraient être "des bombes à retardement" et "devenir des futurs terroristes" s'ils ne sont pas rapidement rapatriés pour être pris en charge psychologiquement par leur pays d'origine.

Les Occidentaux avancent avec beaucoup de réticences sur ce dossier. Même si ces derniers mois, la France, l'Allemagne ou la Belgique ont rapatrié quelques orphelins.

Sous la tente, Alaa Souleimane enseigne le crochet à trois fillettes, ses doigts habiles jouant avec la laine bleue pour monter les mailles.

La volontaire de 19 ans déplore l'"enfance perdue" de ces orphelins. "J'espère qu'ils vont rentrer dans leur pays pour rattraper leur retard à l'école et vivre une vie meilleure".

null © Belga