"Ils nous ont coupé Internet." Norelis (les prénoms ont été changés), une Havanaise, a envoyé ce petit sms lourd de sens le 11 juillet en fin d'après-midi. Comme un signal, comme un avertissement que quelque chose de grave se passait dans l'île, sans pouvoir en dire plus pour ne pas subir les représailles de la sécurité d'Etat. De fait, de La Havane à Santiago, des milliers de Cubains ont manifesté dans les rues aux cris de "Liberté" et "A bas la dictature". C'est l'une des plus grandes manifestations depuis le "triomphe de la révolution", selon l'expression consacrée.
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"Ils nous ont coupé Internet." Norelis (les prénoms ont été changés), une Havanaise, a envoyé ce petit sms lourd de sens le 11 juillet en fin d'après-midi. Comme un signal, comme un avertissement que quelque chose de grave se passait dans l'île, sans pouvoir en dire plus pour ne pas subir les représailles de la sécurité d'Etat. De fait, de La Havane à Santiago, des milliers de Cubains ont manifesté dans les rues aux cris de "Liberté" et "A bas la dictature". C'est l'une des plus grandes manifestations depuis le "triomphe de la révolution", selon l'expression consacrée. Des milliers de Havanais étaient également descendus dans les rues en 1980 et en 1994. Fidel Castro les avait alors laissé partir vers la Floride, sur les embarcations les plus insolites, pour désamorcer la crise. Cette fois, ce n'est pas tant le côté politique, porté par quelques groupes de militants démocrates et une dissidence désunie, mais surtout la faim qui a conduit les gens dans la rue. "Nous n'en pouvons plus. C'est pire de jour en jour, à un point inimaginable. Les prix augmentent à une vitesse folle. Le poulet distribué au rationnement est passé d'une fois par semaine en début d'année à une fois tous les quinze jours et on parle maintenant d'une fois par mois", confiait Norelis il y a quelques jours. La faim vrille les estomacs. Pour ne rien arranger, le pays connaît de nombreuses coupures de courant comme dans les années 1990 et fait face à une poussée épidémique de Covid. Aux manifestants, les forces policières ont répondu par des gaz lacrymogènes et de nombreuses arrestations, mais la peur du régime s'estompe. Conscient du danger pour la survie de la révolution, le président cubain Miguel Diaz-Canel s'est exprimé à la télévision. "Nous appelons tous les révolutionnaires du pays, tous les communistes, à sortir dans les rues où vont se produire ces provocations, dès maintenant et les prochains jours. Et à les affronter de manière décidée, ferme et courageuse", a déclaré le numéro un cubain, en enjoignant à "combattre" les manifestants. Ce que Pedro, un jeune Havanais de 27 ans, estime être une déclaration de guerre. La position martiale de Diaz-Canel a choqué bien des Cubains. Comme de coutume lors des rares manifestations, des contre-manifestants fidèles au régime ont été déployés dans les rues pour affronter les protestataires. Les manifestations du 11 juillet, comme d'autres de moindre ampleur ces derniers mois, ont été portées par les réseaux sociaux. C'est à San Antonio de Los Baños, une ville proche de la capitale, que les habitants ont d'abord manifesté en fin de semaine. Grâce aux vidéos postées sur YouTube et grâce à Facebook Live, les Cubains ont envahi les rues du pays. Pour la première fois, les autorités, rodées aux écoutes téléphoniques, à l'infiltration quotidienne d'agents de la sécurité d'Etat jusque dans les files d'attentes alimentaires et aux mouchards dans le moindre des immeubles, ont été dépassées par la puissance des réseaux sociaux. Et, surtout, des messageries cryptées. Internet était à l'âge de pierre sous Fidel Castro, qui avait bien compris le danger d'une ouverture numérique. Miguel Diaz-Canel, lui, a refusé d'envisager que le régime puisse être ébranlé à cause du Web. Si le quotidien officiel du parti communiste cubain, Granma, a consacré lundi ses huit pages aux émeutes dominicales, à la défense de la révolution, le journal, lu par les plus âgés, est terrassé par Internet. Pour autant, si les manifestations se multiplient ces derniers mois, il est trop tôt pour dire qui, du régime ou des manifestants, remportera le bras de fer. "Les militaires et les policiers ont clairement gagné à La Havane. Ils ont réussi à disperser tout le monde. Mais dans les campagnes, cela n'a pas toujours été le cas", souligne Pedro, parvenu à envoyer la vidéo de policiers lançant des pierres sur la foule après en avoir reçu des manifestants. Le jeune homme révèle s'être tenu à l'écart. Car ceux qui y ont participé, souvent à visage découvert, ont été filmés et seront arrêtés. Que ce soit pour les manifestations du 11 juillet ou pour les précédentes, les autorités cubaines voient la main des Etats-Unis. Comme ce fut le cas entre 2009 et 2012 avec un Twitter à la cubaine, ZunZuneo, piloté en sous-main par la CIA et Usaid pour déstabiliser le régime sur le modèle des printemps arabes. Si les atermoiements du régime et une bureaucratie infernale ont plongé Cuba dans une spirale de famine, les plus de deux cents mesures anticastristes prises par Donald Trump ont rendu l'île exsangue. Contrairement à ses promesses électorales, Joe Biden a poursuivi la politique de son prédécesseur. Il asphyxie économiquement l'île avec un seul résultat: une population au bord de la famine. Le président américain a demandé au gouvernement cubain "d'entendre son peuple" et son "appel vibrant à la liberté". La secrétaire adjointe par intérim du Bureau des affaires de l'hémisphère occidental du Département d'etat, Julie Chung, a tweeté: "Nous sommes profondément préoccupés par les "appels au combat" à Cuba. Nous défendons le droit du peuple cubain à se réunir pacifiquement. Nous appelons au calme et condamnons toute violence." Aux condamnations des Etats-Unis, le président cubain a répondu: "Si vous voulez que le peuple aille mieux, levez d'abord l'embargo." Embargo ou pas, le défi est immense et la marge de manoeuvre est mince pour Miguel Diaz-Canel. L'homme est peu charismatique et contrairement à Fidel Castro, il n'est ni respecté par Washington, ni écouté par les Cubains.Un article de Hector Lemieux.