Le contexte
...

C'est historique. Le VIIIe congrès du Parti communiste cubain (PCC), qui se tient du 16 au 19 avril, consacrera le départ à la retraite de Raul Castro. L'actuel premier secrétaire du PCC cédera son poste au président de la République, Miguel Diaz-Canel. Plus que les sempiternels serments sur le caractère irréversible de la révolution et sur la nécessité de perfectionner le modèle économique socialiste, ce congrès marquera la fin de l'ère Castro. Pour la première fois depuis 1958, ni Fidel Castro, décédé en 2016, ni son frère Raul ne présideront aux destinées de Cuba. Les enfants de Raul Castro, le colonel Alejandro Castro et sa soeur, la députée Mariela Castro, un temps pressentis pour succéder à leurs illustres prédécesseurs, ne perpétueront pas la lignée. Miguel Diaz-Canel, 60 ans, était un inconnu lors de sa nomination à la présidence de la République en 2018. Très critiqué par la population pour sa gestion de la crise économique, le futur chef du tout- puissant PCC et actuel président a dû faire face à trois années d'une présidence Trump farouchement anticastriste, à des catastrophes naturelles, mais aussi à la crise du coronavirus. Les Cubains n'en ont cure. "Rien ne se serait passé comme cela si Fidel était vivant. Il aurait trouvé une solution", confie Yesica, une étudiante havanaise, résumant un sentiment assez partagé. Près de cinq ans après sa mort, Fidel Castro jouit toujours d'une bonne cote de popularité, contrairement à son frère qui n'a jamais été populaire. "Diaz-Canel n'aurait jamais dû être nommé. Il est incapable de gouverner", ajoute la jeune fille. La situation économique est effectivement catastrophique. La Havane n'est plus qu'une immense file d'attente. De la Vieille Havane au quartier populaire du Cerro, plus un seul arrondissement de la capitale n'échappe aux interminables colas (files d'attente) devant des supérettes dégarnies. Les étals sont vides. Il faut des heures pour espérer acheter quelques centaines de grammes de riz ou de poulet, la seule viande parfois disponible sur l'île. Les scènes de bousculades se répètent au quotidien. Ainsi à Cojimar, à quelques kilomètres de la capitale, là où Hemingway partait taquiner le marlin. "Ils vont distribuer du café", répète un groupe de femmes. "Cours, cours", dit l'une d'elles à sa fille. Des dizaines de Cubains entament une course effrénée. Ce n'est qu'une rumeur. "J'ai attendu trois heures. Pour rien", s'exclame une élégante aux longs cheveux de jais. Le lendemain, une file d'une centaine de personnes s'est formée au même endroit. Il y a cette fois des cuisses de poulet rachitiques, vendues dans de petits sacs en plastique transparents. "Il n'y en aura pas pour tout le monde. Seuls ceux qui se sont levés à 4 heures du matin en auront", signale Yunier, un Havanais, alors qu'il est déjà 10 heures. Les Cubains font des songes plus ou moins fantastiques sur le manque. "J'ai rêvé cette nuit que j'étais dans une longue file d'attente et que j'en repartais avec du poulet et de la bière. Mais ce n'était qu'un rêve", lâche Alejandro, un jeune père de famille. Les seules discussions portent sur la nourriture. Dans l'est du pays, la situation est pire. Seul le rationnement permet d'obtenir un peu de poulet une fois par mois. Les prix s'affolent. La pénurie engendre la pénurie. Le marché noir prospère, car, pour ne rien arranger, le peso cubano (CUP) s'est effondré face aux devises étrangères, sous l'effet de la crise de la Covid, mais aussi d'une réforme monétaire début janvier dernier . Il faut désormais payer en euros ou en dollars pour acheter les rares produits importés dans des boutiques dédiées, où il faut aussi faire la queue. Si l'euro s'échange officiellement à 27 CUP dans les banques, il vaut plus du double dans la rue, puisqu'avec la pandémie, les touristes et les devises ont disparu. Pour payer sa dette extérieure, le pays exporte le peu qu'il produit: bières, cigares, café. Tout part à l'étranger. Avant la pandémie, Cuba devait déjà importer bon an mal an environ 70% de sa nourriture. Aujourd'hui, les caisses sont vides. Forte de cette situation chaotique, l'opposition cubaine tente de déstabiliser le régime. "Hier, le Mouvement San Isidro (MSI, un groupe d'opposition) a manifesté dans la Vieille Havane. Ils ont insulté le président Diaz-Canel. La police n'a pas osé intervenir. Tout cela, je l'ai vu sur El Faeboo (le Facebook)", raconte Graziella, une Havanaise dans la jeune trentaine. A l'instar de nombreux Cubains, plutôt jeunes, Graziella passe de Facebook à YouTube, puis à WhatsApp sur son smartphone pour suivre l'activité de l'opposition politique. Et d'expliquer: "Avant je ne savais rien de ce qui se passait à Cuba. Mais là, je vois que les gens descendent dans la rue à Santiago, à Camagüey et même à Bayamo, où ils sont d'ordinaire si timorés." C'est la salsa des réseaux sociaux. Tout a véritablement débuté le 27 novembre dernier. Ce jour-là, des artistes et des journalistes indépendants ont protesté contre le régime lors d'une vaste manifestation devant le ministère de la Culture pour obtenir plus de libertés. Sans succès. Ils ont réitéré leur démarche fin janvier. Sans succès. Mais, à chaque fois, ils ont fait appel aux réseaux sociaux pour mobiliser les manifestants. Avec succès. La mise en ligne sur YouTube à la mi- février de la chanson Patria y Vida (Patrie et vie) de rappeurs cubains, un contre-pied du slogan révolutionnaire Patria y Muerte (Patrie et mort) a tout changé. La chanson est devenue virale, 4,4 millions de vues sur YouTube, non sans controverse. L'un des groupes musicaux participants, Gente de Zona, a flirté des années durant avec le régime et vécu de ses largesses à l'instar de nombreux artistes, avant de le critiquer depuis quelques mois, depuis Miami. Les autorités sont dépassées par la puissance de ces réseaux sociaux, même si toutes les télécommunications sont sur écoute. L'usage d'Internet était limité à quelques grands hôtels sous Fidel Castro, très réticent à l'idée d'ouvrir Cuba au monde. Miguel Diaz-Canel serait, lui, un aficionado du Web et, depuis deux ans, les Cubains s'y abonnent sur leurs smartphones. "Le gouvernement a fait l'erreur d'ouvrir Internet. Ils ne peuvent plus rien contrôler, mais je suis prudente, je n'interviens pas sur les forums où il y a beaucoup d'agents provocateurs du gouvernement", précise Graziella. Le régime s'est rendu compte trop tard du danger. Le VIIIe congrès du PCC va d'ailleurs se concentrer sur la bataille de la communication. Aux manifestations dans l'île, les autorités répondent par des arrestations. Jamais les patrouilles policières n'ont été aussi nombreuses dans la capitale. Elles peuvent compter sur l'appui des Boinas Rojos (Bérets rouges, les forces spéciales) et d'un nombre incalculable d'agents en civil. "Après un dimanche de répression et le soutien du peuple cubain, nous sommes prêts pour l'anniversaire collectif des enfants de San Isidro", a ainsi tweeté, le 5 avril, l'un des leaders du MSI, Luis Manuel Otero Alcantara, avant d'être arrêté pour avoir vilipendé le régime et distribué des bonbons à des enfants pour dénoncer la pénurie alimentaire. Une centaine de militants du MSI s'étaient réunis la veille à La Havane, hurlant des slogans hostiles. Ces manifestations interviennent à l'approche du VIIIe congrès du PCC, mais aussi du 60e anniversaire du débarquement raté de la Baie des cochons. Les autorités y voient la main des Etats-Unis. Les Cubains, eux, se moquent des responsabilités. "Les gens n'en peuvent plus. Des dizaines de personnes se sont battues hier parce qu'il y avait une distribution de sel. Quelle folie!" déplore une mère de famille. L'avenir est d'autant plus sombre que les espoirs d'un rapprochement avec les Etats-Unis s'estompent. Joe Biden avait promis durant sa campagne électorale d'effacer les mesures de Donald Trump contre Cuba et de se réconcilier avec le régime communiste, comme l'avait fait Barack Obama en 2014. Sous la pression du puissant électorat cubano-américain, le locataire de la Maison-Blanche a fait volte-face et annoncé que Cuba n'était pas une priorité. Une catastrophe pour La Havane, qui misait beaucoup sur une relance économique financée par un rapprochement avec les Etats-Unis, comme ce fut le cas entre 2014 et 2016. Le retour du tourisme international est le seul espoir d'embellie, mais ce n'est pas pour demain. En janvier et février 2021, le tourisme s'est effondré de 95% par rapport à la même période de 2020. L'île fait face à un regain de cas de coronavirus depuis le début de l'année, après avoir été félicitée par l'Organisation mondiale de la santé pour la gestion de la crise sanitaire. Pour la révolution sexagénaire, le défi est immense.