Faut-il considérer le libra comme une attaque contre la souveraineté des Etats ?

Du moins, pas dans un premier temps. L'objectif affiché de libra cible les paiements et les transferts d'argent internationaux. Lorsqu'on se penche sur le livre blanc de libra, le projet vise clairement les pays émergents, à l'Asie, l'Afrique, l'Amérique du Sud, zones comptant une population faiblement bancarisée mais équipée de smartphones connectés, une population estimée à 1,7 milliard d'individus. Le libra se pose ainsi comme une alternative économique et pratique aux entreprises comme Western Union.

Facebook affirme que le libra servira uniquement de monnaie d'échange. Y croyez-vous ?

En épluchant le livre blanc, des indices montrent que Facebook vise également le paiement entre particuliers. Ainsi, au sein de votre cercle de proches, vous pourrez échanger des libras, par exemple partager la note d'un restaurant, grâce à des applications ultrapopulaires et très adaptées à ce type de service (NDLR : Facebook, Instagram, les messageries WhatsApp et Facebook Messenger ne forment plus qu'un seul et même service). Mais rien ne dit que Mark Zuckerberg s'arrêtera là. Facebook, qualifié très souvent de proto-Etat numérique, compte 2,7 milliards d'utilisateurs, un tiers de la population mondiale. Le libra peut le conduire à terme à développer des produits financiers de plus en plus sophistiqués, hors du système bancaire. Se posent alors des questions : faudra-t-il augmenter ou réduire le stock de libras ? Le libra jouera-t-il sur l'inflation ? Sur les taux de change ? Et pourquoi pas battre monnaie ?

C'est toucher au coeur même d'un Etat : battre monnaie, pour lever l'impôt et assurer son endettement. Les Etats ne tolèrent pas une monnaie qui concurrence celles qu'ils émettent, puisque c'est dans ces dernières qu'ils lèvent l'impôt et s'endettent. Facebook s'exposerait-il à une sanction, un démantèlement, une régulation ?

La question est posée par les hommes politiques, mais en ont-ils les moyens ? Le précédent Microsoft permet d'en douter... Cependant, Facebook sait qu'il devra accepter une certaine forme de régulation, sans quoi les Etats-Unis, le Congrès américain, etc. lui mettront des bâtons dans les roues. Jusqu'à présent, le libra est juste une association de droit suisse qui comprend 28 entreprises partenaires, la Libra Association. Mais cela interroge sur le respect d'une série de régulations strictes, par exemple en matière de lutte antiblanchiment et la protection des données des clients. Facebook vient de créer Calibra, une filiale de droit californien, société à 100 % Facebook. Calibra se révèle la pièce essentielle, puisque cette app servira d'interface de paiement propre : c'est via elle que les utilisateurs pourront acheter, vendre, stocker et utiliser des libras. Ça veut dire que Facebook aura accès à ces données financières. Facebook a beau prétendre qu'il n'y aura aucun partage d'informations entre les deux, la question de l'étanchéité interpelle. Les scandales à répétition ont montré que la protection des données de ses utilisateurs n'était pas du tout au point.

Le libra a-t-il le potentiel de marginaliser le système bancaire actuel ? On peut imaginer que les banques, dont la fonction est les dépôts et les emprunts, ne soient plus indispensables...

Au départ, ce sont les banques elles-mêmes qui ont poussé les apps bancaires et voilà que Facebook s'attaque à leur segment mais avec une app plus aboutie, un véritable écosystème qui enfermera les consommateurs, puisqu'il se rendra indispensable, dans la mesure où ils y stockeront leurs données, leur favoris, leurs hôtels (Booking), leurs playlists (Spotify), leurs coordonnées bancaires, leurs trajets (Uber)... Alors, oui, les banques ont peur même si elles n'osent pas le dire clairement. Le risque de ringardisation est bien réel. Car Facebook, ce sont deux milliards de clients. Aucune banque ne peut rivaliser. Il embarque avec lui des poids lourds comme Visa, MasterCard, Uber, Spotify, eBay, Booking...

On s'attendait plutôt à voir Amazon ou Google proposer leur propre monnaie de paiement.

C'est une course non seulement pour les banques mais aussi pour les Gafa. Désormais, Facebook a pris une longueur d'avance en faisant le choix d'une cryptomonnaie, adossée à la technologie de la blockchain, proposant un niveau de sécurité élevé et des paiements rapides. Google et autres Amazon devront à leur tour réagir.

Une monnaie universelle, privée et digitale : voilà ce qui fait frémir les banques et des Etats. Mais aucune cryptomonnaie n'a réussi à s'imposer jusqu'ici...

La gouvernance de cette future monnaie dans le monde des cryptomonnaies est tout à fait unique, puisque pilotée par un consortium de grosses entreprises. Alors que la plus connue d'entre elles, le bitcoin, s'est construite sur une décentralisation et à des fins spéculatives. Le bitcoin n'appartient à personne et ne concerne pas grand-monde. On ne peut pas acheter grand-chose non plus. Tout le contraire du libra : son aspiration est proche du bitcoin, mais il est centralisé, vise un usage planétaire et une utilisation grand public. C'est pourquoi le libra pourrait réussir là où le bitcoin a échoué.

Bitcoin et cryptomonnaies. Le guide pratique de l'investisseur débutant, par Gilles Quoistiaux, Mardaga, 160 p.

Repère

" Envoyer de l'argent devrait être aussi simple que d'envoyer une photo. " La petite phrase prononcée par Mark Zuckerberg, en mai dernier, lors de la conférence annuelle de Facebook, n'était pas anodine : un mois et demi plus tard, le président fondateur du réseau social dévoilait le fonctionnement de sa cryptomonnaie.

La devise 100 % numérique, baptisée " libra ", devrait permettre d'effectuer des paiements en ligne et des transactions financières sans quitter Facebook (qui compte également les applications WhatsApp et Instagram) et ses sites partenaires (Visa, MasterCard, Uber, Spotify, eBay, Booking...). La promesse, pour l'an prochain : une utilisation partout dans le monde, à faible coût, sans passer par une application tierce (d'une banque, par exemple), puisque ce " portefeuille virtuel " serait directement intégré dans les services de messagerie cryptés de Facebook, à savoir Messenger et WhatsApp.

Que va changer le libra pour les utilisateurs du réseau ? Un tel projet est-il fiable et faisable ? Faut-il se réjouir ou craindre la nouvelle place de Facebook dans le système financier et monétaire ? Sommes-nous entrés dans l'ère des entreprises devenues puissances universelles ?