"Aujourd'hui, nous sommes à l'arrêt, nous attendons, je ne sais pas vous dire si ça reprend demain ou après- demain. " Un bail qu'il attend, le directeur de la sucrerie de Kiliba, fidèle au poste. Bientôt un quart de siècle. Sous son chapeau de paille, Enos Kambale contemple avec mélancolie l'immense carcasse de son usine, les tôles ondulées, les tuyauteries qui finissent de rouiller sous un soleil de plomb, les engins agricoles désossés dans lesquels jouent des corbeaux sinistres. La silhouette de la friche se détache comme un anachronisme géographique, vision des vastes horizons de Wallonie et de Flandre transportée aux confins de la République démocratique du Congo.
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"Aujourd'hui, nous sommes à l'arrêt, nous attendons, je ne sais pas vous dire si ça reprend demain ou après- demain. " Un bail qu'il attend, le directeur de la sucrerie de Kiliba, fidèle au poste. Bientôt un quart de siècle. Sous son chapeau de paille, Enos Kambale contemple avec mélancolie l'immense carcasse de son usine, les tôles ondulées, les tuyauteries qui finissent de rouiller sous un soleil de plomb, les engins agricoles désossés dans lesquels jouent des corbeaux sinistres. La silhouette de la friche se détache comme un anachronisme géographique, vision des vastes horizons de Wallonie et de Flandre transportée aux confins de la République démocratique du Congo. C'est bien ici, pourtant, en 1956, adossée à la frontière burundaise et à la rive nord du lac Tanganyika, que la sucrerie a lié son destin à celui du pays-continent. Avec lui, elle a subi les crises et les guerres successives, leur cortège de récession, la faillite des élites. Avec lui, elle a changé de nom, quatre fois. Congo belge et Sucraf, République du Congo et Office national du sucre, Zaïre et sucrerie de Kiliba, RDC et sucrerie du Kivu. Au contraire de l'édifice, le directeur ne semble pas marquer les années. A part, peut-être, dans les yeux, cette douceur de vieux monsieur, son français châtié des pères missionnaires. Il raconte. L'histoire d'une faillite. Car, depuis 1995, pas un gramme de sucre n'est sorti de celle qui fut longtemps la gloire de la province. Le portrait noir et blanc du baron Paul Kronacker, homme d'affaires et ministre d'Etat, tient encore au mur de l'administration silencieuse. Regard clair, au loin, du visionnaire. Du bon père de famille. C'est à son initiative que les champs de canne sortent des marécages pour approvisionner l'est de la colonie et celle du Ruanda-Urundi. 1960, quatre ans plus tard, Lumumba, Indépendance cha-cha, nationalisation. Retour de la violence, mercenaires européens, rébellions locales. Le dépôt de bilan menace et, dès 1968, les Kronacker sont de retour pour, finalement, coadministrer la sucrerie sous la zaïrianisation du maréchal Mobutu. Les vestiges témoignent de cet âge d'or. Un dédale de machines-outils allemandes, françaises, italiennes, de poulies, de poutres, de tourelles, de fourneaux à bagasse, de cuves à mélasse. Des remorques, des niveleuses, des herseuses à l'abandon sur le bitume rendu à la nature. Des piles d'archives poussiéreuses, des cartes du Zaïre, Costermansville pour Bukavu. Il flotte un air de rumba congolaise. C'est tout un monde qui vivait là. Tout un roman. Car Kiliba, c'est aussi une ville industrielle, fantôme. Une petite Atlantide sous le soleil africain. Autour de l'usine, les restes des demeures pour cadres supérieurs, des pavillons pour agents de maîtrise, du quartier ouvrier, d'une division sociale de l'espace héritée des cités minières du plat pays. De maigres troupeaux broutent les jardins où jouaient les enfants. Pas un bruit. L'estrade à parades est envahie d'herbes folles. Le plafond du club-house s'effondre là où les chefs socialisaient autour de verres de genièvre. Dans quelques-unes des villas décrépies habite désormais la centaine d'employés qui reste. Tristes apparitions désoeuvrées sous les perrons et les arbres. Ils font " du gardiennage ". En attendant l'hypothétique reprise. Mais, dans le cimetière industriel, des voix pleines de fierté s'élèvent. La même fierté, les mêmes sourires que ceux des photos d'époque où l'on pose devant les Cameco, ces monstres agricoles désormais réduits au silence. Nixon est natif du coin. Son père était aux fourneaux de l'usine, à la cuite. L'été, pendant les vacances, les garçons du cru venaient y travailler, obtenaient le permis de conduire, un Graal. A la retraite du paternel, Nixon a pris la relève, politique de recrutement familial oblige. " Pour nous, la sucrerie c'était tout, depuis le début. Nous sommes les fils d'ici. " Il évoque avec nostalgie ces années bénies. Tout l'y ramène, comme le surnom qu'il porte encore aujourd'hui, celui d'un autre président, Africain celui-là. Nixon avait osé prendre la parole devant le grand patron et les 3 000 employés en CDI, sur fond de revendications salariales. " Mandela ! Mandela ! ", l'avait-on acclamé. C'est resté. Avec un ami, il a créé l'association des enfants de Kiliba. Pour s'entraider, garder le contact entre ceux qui sont partis et ceux qui restent malgré le chômage. Près de 2 000 travailleurs attendent toujours, vingt et un ans après, leur solde de tout compte. Son surnom à lui, " cerveau-moteur ", Simbi l'a gagné sur le terrain de football de la concession. Le ballon rond, la passion du baron. " J'étais, si je peux le dire, une grande vedette, quoi. " Simbi est acheté en 1989 à son club d'Uvira pour renforcer celui de la sucrerie, le FC Koko (canne à sucre en swahili). " Ils ont versé 100 dollars américains pour mon transfert, et j'ai touché 10 %, une somme à l'époque ! " L'ancien libéro a défendu les couleurs de la compagnie jusqu'en province orientale. En échange de ses passements de jambe, on lui donne un travail.A sa femme, un poste de maîtresse à l'école de la sucrerie. Et un toit pour le jeune couple. Enseignement gratuit. Santé gratuite assurée par l'hôpital moderne. " On avait des spécialistes, un cardiologue, un pédiatre... les seuls de la région ! " Tous leurs enfants y naissent, à part les dernières, les jumelles suivies pour complication parle désormais nobélisable Denis Mukwege. La réputation du chirurgien commence alors à se faire à Lemera, dans les moyens plateaux. " Le travail était dur, mais on était payé, et à l'heure. Tous les commerçants de la région attendaient le jour de paie des employés de Kiliba pour ouvrir leurs boutiques ", poursuit l'ancien sportif. Pendant les six mois de la campagne annuelle, 1 500 coupeurs de canne sont embauchés comme journaliers. Une manne pour la région. Entre les arrivées de machines-outils et les départs de marchandises, le port lacustre d'Uvira est le deuxième du pays. Après Matadi, sur la façade atlantique. Ancien pilote du Cameco n°302, Alexis se souvient lui aussi. " Il y avait beaucoup d'ambiance ! A la fin de chaque campagne, les gens se retrouvaient comme une famille, on buvait, on mangeait des brochettes. " La nostalgie est celle d'une réussite collective. D'une communauté dont le département social assurait l'animation. " Ils faisaient venir des troupes de théâtre, des boxeurs, des catcheurs de Lubumbashi. " Les évocations du prestige d'antan font s'allumer les regards, vite assombris par la frustration de la banqueroute. L'amertume d'un pays richissime en sous-sol mais ruiné en surface. Les plus affectés sont ceux qui sont toujours en poste. Comme Hippolyte Chakala, " 42 années de service continu ". Le responsable des plantations s'agite devant une carte au 1/10 000e de la concession, empile les chiffres et les superlatifs. Une concession de 7 000 hectares, un réseau complexe d'irrigation, 186 véhicules agricoles, 10 000 litres de mazout par jour pendant les campagnes. L'ingénieur-agronome entame la visite d'une usine qu'on dirait avoir été attaquée par un troupeau de zombies, et évacuée à la hâte. Sur une porte, un message à la craie : " Je suis à l'atelier. " Des documents à l'effigie du Zaïre sont recouverts d'excréments de volatiles. Au niveau de la bascule, qui pesait les remorques de retour des champs, une main dépitée a écrit sur le tableau noir la date de la dernière entrée : " Fin transport cannes. 30/11/95. 20 heures. " Une scène de crime économique qu'on inspecte en prenant garde de ne toucher à rien. " Le sucre est fabriqué dans les champs. L'usine extrait. Là, on verse les cannes sur le tapis mécanique, ici elles sont coupées, puis elles passent au travers de trois broyeurs successifs. " Plus de vingt ans depuis la dernière récolte, mais Hippolyte en parle encore au présent. Il n'arrive pas à s'y faire, lui, originaire d'une autre province, venu faire sa vie ici à Kiliba. " On met les roues et ça part ! " lâche-t-il avec excitation devant des cadavres de tracteurs. Seul lui répond le croassement des corbeaux dans la cathédrale d'acier. Depuis 1995, Hippolyte vit dans l'espoir que la production reprenne. L'année prochaine est peut-être la bonne. Lui et les 130 employés restants n'ont pas touché de salaire depuis trente mois. Ils restent donc là, ombres vivantes entourées des fantômes d'hier, dont le plus prestigieux porte une toque léopard. Mobutu et ses hommes ont organisé avec soin la prédation du pays. Kiliba n'a pas fait exception. La faillite : c'est leur faute. Mobutu qui faisait régler par la sucrerie les factures de ses visites officielles au Burundi voisin. Mobutu qui fit construire par l'entreprise un monument stalinien à sa gloire au nord de la plaine, à Kamanyola, là où, en 1964, encore simple officier, une balle traversa son képi. Sa légende d'invincibilité magique résiste mal, d'ailleurs, à la visite de sa villa personnelle, abandonnée, à l'écart. Loin des ors de son palais de marbre à Gbadolite, elle est néanmoins la plus vaste du site, avec ses trois colonnes. On peut apercevoir le mobilier kitsch au travers des vitres brisées. Un mythe local prétend que ceux qui ont voulu le piller n'ont jamais dépassé l'enclos de la concession. Panne mécanique. Mystère. Alors on y a tout remis, et le temps a fait son oeuvre. Retour dans le bureau du directeur. Une vieille publicité européenne vante avec désespoir les mérites de la saccharose : " Quelle énergie dans le sucre ! " Que fait le dernier des Mohicans de ses journées dans le grand bureau vide ? Il termine l'histoire. " En 1987, la Banque africaine de développement nous a fait crédit de 40 millions de dollars pour rénover l'usine. " Les deux années suivantes, les campagnes produisent chacune plus de 20 000 tonnes, pics historiques. Mais, début des années 1990, l'économie du Zaïre est exsangue. Sclérosée par la mauvaise gestion, étranglée par la dévalorisation de la monnaie, incapable d'acheter engrais et pièces de rechange, la sucrerie ne peut plus payer ses travailleurs. C'est terminé. A quelques kilomètres, le monde découvre avec horreur le génocide rwandais, des centaines de milliers de réfugiés affluent en RDC. Kabila père lance, depuis le Sud-Kivu, sa rébellion à la conquête du pays. Une première guerre vite suivie d'une deuxième. Rwanda, Ouganda, Burundi, Angola, Zimbabwe, Namibie jettent leurs armées sur le sol congolais. Les morts se comptent en millions. Les deux Kivu virent capitale mondiale du viol. Le docteur Mukwege devient l'homme qui répare les femmes. Beaucoup d'anciens de la compagnie, à la formation reconnue, sont recrutés par les ONG. C'est le cas de Nixon, Simbi et Alexis. Vingt ans plus tard, ils y sont toujours. Seul secteur qui ne connaît pas la crise, l'industrie humanitaire, prise au piège d'une maladie chronique dont le pays ne semble pas vouloir guérir, tient désormais lieu d'économie locale. Avec le conflit qui enfle au Burundi, les tensions électorales, une vingtaine de groupes armés répertoriés dans la seule province, des niveaux d'éducation qui n'en finissent pas de chuter quand la population n'en finit pas d'augmenter... Pourtant, le directeur insiste. L'usine est toujours opérationnelle ! Il suffit de relancer les plantations, un peu de maintenance et l'appareil industriel livrera la capacité installée de 200 tonnes/jour. " Et les connaissances techniques sont toujours bien là ", affirme celui qui jongle encore à la perfection entre précipité de phosphate tricalcique et processus de cristallisation. Quand, en 2011, l'Etat congolais met la sucrerie en liquidation de manière unilatérale, elle est rachetée par des investisseurs tanzaniens. Arrivée de quelques tracteurs flambant neufs. Cérémonie de relance. Danses traditionnelles. Les habitants de la plaine veulent y croire. Mais rien n'a bougé, pour cause de tribalisme, de corruption et de procédure judiciaire lancée par les descendants du baron. L'espoir est pourtant tenace. En mars dernier, le directeur se prenait à rêver. Un accord avait été trouvé, il se pouvait qu'on recommence en avril ! " Probablement, il y a de grandes chances, s'il n'y a pas d'autre aléa. Dieu aidant... Oui. Absolument. " Cinq mois après, du haut des tourelles rouillées, tranquilles perchoirs de volées de pigeons, de toute leur inactivité, la sucrerie de Kiliba et ses enfants attendent toujours. En jugeant et condamnant la faillite générale. Par Paul Salvanès - Photos : Constance Decorde.