Fin mars dernier, en plein début de crise du coronavirus en RDC, Félix Tshisekedi se décide à créer, par ordonnance présidentielle, l'Agence de prévention et de lutte contre la corruption (APLC). Trois semaines plus tard, pour " accompagner " cette nouvelle structure, il recrute, " sur proposition du PNUD ", l'agence de l'ONU pour le développement, l'avocat et opposant politique camerounais Akere Muna. " Pas trop tôt ", murmure-t-on dans le milieu des ONG congolaises, qui appelaient depuis des mois le chef de l'Etat à tenir ses promesses de candidat à la présidence.
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Fin mars dernier, en plein début de crise du coronavirus en RDC, Félix Tshisekedi se décide à créer, par ordonnance présidentielle, l'Agence de prévention et de lutte contre la corruption (APLC). Trois semaines plus tard, pour " accompagner " cette nouvelle structure, il recrute, " sur proposition du PNUD ", l'agence de l'ONU pour le développement, l'avocat et opposant politique camerounais Akere Muna. " Pas trop tôt ", murmure-t-on dans le milieu des ONG congolaises, qui appelaient depuis des mois le chef de l'Etat à tenir ses promesses de candidat à la présidence. Dans son discours d'investiture du 24 janvier 2019, Félix Tshisekedi avait confirmé son intention d'assainir la gouvernance publique. Depuis lors, les bailleurs de fonds de la RDC, Etats-Unis et Fonds monétaire international en tête, ont mis la pression pour qu'il passe de la parole aux actes et concrétise sa croisade anticorruption et antiblanchiment d'argent. Le FMI a même conditionné son aide financière au pays à un audit des comptes de l'Etat. Mais la réaction tarde à venir. Quand le nouveau président publie, début mars 2019, la liste des membres de son cabinet, on s'aperçoit que le chef de l'Etat s'est entouré de très nombreux conseillers (plus d'une centaine), mais qu'aucun d'entre eux n'est chargé de la lutte contre la corruption ! Certains observateurs s'interrogent alors sur la volonté réelle du successeur de Joseph Kabila de s'attaquer au fléau. La RDC occupe la 168e place sur 180 pays dans le dernier classement de Transparency International sur la corruption, publié en janvier. Un recul de sept places au regard du rapport 2019. La Ligue congolaise contre la corruption (Licoco) en déduit que la corruption s'est encore accrue dans presque tous les secteurs. Avec, pour conséquence, un refus des investisseurs de venir faire des affaires au Congo. Dès décembre 2019, Tshisekedi reconnaît, devant les " combattants ", les militants de l'UDPS, son parti, être au courant de " l'existence de réseaux de fraude massive " et jure qu'ils seront " tous démantelés ". Tous ? Tshisekedi ne pointe, dans son intervention, que les formes les plus visibles et ordinaires de l'hydre : le rançonnage des chauffeurs de taxi par les policiers, les péages routiers illégaux, le harcèlement des PME par des agents non habilités... Les détournements massifs de fonds publics au sommet de l'Etat, eux, échappent aux radars présidentiels. Qui s'en étonnera ? Faire la clarté sur ces malversations, c'est mettre en péril l'alliance de la coalition Cash (l'UDPS et l'UNC de Vital Kamerhe, directeur de cabinet du président) avec les kabilistes. S'attaquer au clan Kabila est une ligne rouge que Tshisekedi peut difficilement se permettre de franchir. Après avoir été déclaré vainqueur du scrutin présidentiel controversé de décembre 2018, il a dû composer avec le pouvoir sortant. N'est-ce pas Joseph Kabila lui-même qui a porté le fils de l'opposant historique Etienne Tshisekedi à la magistrature suprême ? De plus, le " président honoraire " a conservé presque tous les leviers du pouvoir : sa mouvance dispose notamment d'une majorité écrasante à l'Assemblée nationale. L'ancien chef de l'Etat a aussi placé au sein même du nouveau pouvoir présidentiel de fidèles serviteurs, qui l'informent de ce qu'il s'y passe. Félix Tshisekedi ne peut pour autant ignorer que Kabila et son entourage ont accumulé une immense fortune depuis une vingtaine d'années. Grâce à un réseau d'affaires et à un système de corruption aux ratifications multiples, ils ont constitué un empire tentaculaire qui s'étend de l'agriculture aux hydrocarbures, des mines à l'immobilier, des télécoms au secteur bancaire. Ces dernières années, plusieurs enquêtes ont mis en cause des membres de la famille de l'ex-président, dont Joseph lui-même, sa femme Olive Lembe, sa soeur jumelle Jaynet Kabila, éclaboussée par le scandale planétaire des Panama Papers, son frère Zoé, actif dans le secteur minier... Des contrats léonins ont permis de siphonner la Gécamines - l'entreprise d'Etat aujourd'hui exsangue - au profit de proches de l'ancien chef de l'Etat. Les ONG de la plateforme Le Congo n'est pas à vendre ont demandé au président Tshisekedi de geler les comptes en banque du milliardaire Dan Gertler, très proche de Kabila. Propriétaire de concessions minières et de blocs pétroliers en RDC, l'homme d'affaires israélien est soupçonné de corruption par les Etats-Unis. Félix Tshisekedi a aussi eu connaissance du rapport de l'ONG The Sentry. Cette association cofondée par l'acteur George Clooney a enquêté sur Kwanza Capital, une société d'investissement contrôlée par Francis Selemani Mtwale, ami d'enfance et frère adoptif de Joseph Kabila. Elle aurait pris des parts dans des banques commerciales au Congo et obtenu des prêts. Selon The Sentry, 140 millions de dollars ont ainsi bénéficié au premier cercle de l'ancien pouvoir. De son côté, la justice belge poursuit son enquête sur d'éventuels faits de corruption et de blanchiment d'argent liés à l'attribution, par le régime de Kabila, du marché des passeports biométriques congolais à la firme belge Semlex. Le passeport coûte la somme exorbitante de 185 dollars. Selon une enquête de l'agence de presse Reuters, 65 dollars sont reversés à l'Etat congolais, 60 à Semlex et 60 à LRPS, une société écran enregistrée aux Emirats arabes unis qui serait détenue par une soeur de l'ex-président. Après la signature du contrat, 700 000 dollars auraient été versés par des sociétés proches de Semlex sur les comptes d'Emmanuel Adrupiako, considéré comme le trésorier officieux de Kabila. Le 13 mai, 51 citoyens congolais et des ONG se sont portés partie civile dans l'enquête pénale à charge de Semlex, dont le contrat arrive à expiration le 11 juin prochain. Kinshasa a finalement annoncé tout récemment qu'il ne serait pas renouvelé. Entre-temps, début février, la justice congolaise a lancé des enquêtes anticorruption. Sont ciblées non pas les pratiques de prédation de l'entourage de l'ancien président, mais l'utilisation des fonds alloués à l'exécution des travaux publics lancés par la présidence en mars 2019. A l'époque, Félix Tshisekedi n'a ni Premier ministre (le kabiliste Sylvestre Ilunga sera nommé en mai 2019), ni gouvernement (les ministres entreront en fonction en septembre). Ses collaborateurs, dont son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, ont les coudées franches, dans un contexte propice à l'opacité des affaires. Pour réaliser le programme d'urgence dit " des 100 jours " du début du quinquennat, des marchés sont passés sans appel d'offres, de gré à gré. Certains de ces contrats ont été conclus avec l'Américain David Blattner. Son entreprise de BTP, Safricas (rachetée en 2000 à la société belge CFE), s'est engagée à construire à Kinshasa quatre " sauts-de-mouton ", des viaducs destinés à fluidifier le trafic aux carrefours des grands boulevards. Mais les travaux s'éternisent et les Kinois se plaignent des énormes embouteillages qu'ils suscitent. Début février, Jean-Marc Kabund, président intérimaire de l'UDPS, dénonce l'échec du programme lors d'une visite très médiatisée des chantiers. Il appelle la justice à intervenir et réclame la démission de " toute personne soupçonnée ou citée ". Vital Kamerhe, gestionnaire principal du projet, est directement visé. Ami de longue date de Kamerhe, Blattner est mis aux arrêts à la prison centrale de Makala et poursuivi pour détournement des deniers publics. Il sera remis en liberté provisoire fin mars, contre le versement d'une caution. Le procureur général de Kinshasa place aussi en détention Jammal Samih, un homme d'affaires libanais de 82 ans, bénéficiaire du marché pour la construction de 4 500 logements sociaux en préfabriqué dans cinq provinces du pays. Le Belge Thierry Taeymans, ex-DG de la Rawbank, se retrouve à Makala pour quelques jours dans le cadre de cette affaire. Egalement incarcérés : le directeur général de l'Office des routes (OR), celui du Fonds national d'entretien routier (Foner) et celui de l'Office des voiries et drainage (OVD). Le " coup de torchon " marque, aux yeux de l'opinion, la fin de l'impunité des élites. Le 8 avril, Vital Kamerhe est à son tour écroué à la prison centrale. Le " président bis ", comme on l'appelle, doit s'expliquer sur la passation des marchés et le décaissement des fonds publics. Depuis lors, l'affaire tient le pays en haleine. L'an dernier, l'Inspection générale des finances (IGF) l'avait mis en cause dans l'affaire des " 15 millions de dollars ", des rétrocommissions de sociétés pétrolières qui ont atterri sur un compte de la Rawbank et ne sont jamais rentrées dans les caisses de l'Etat. Mais Félix Tshisekedi avait maintenu son soutien à son allié politique et le dossier avait été enterré. Cette fois, le vent a tourné. Accusé d'avoir détourné près de 50 millions de dollars de fonds publics alloués à la construction des logements sociaux, Vital Kamerhe voit ses demandes de remise en liberté provisoire rejetées. Son procès public s'est ouvert le 11 mai au sein même de la prison de Makala, séance retransmise sur la RTNC, la chaîne nationale. A la reprise du procès, le 25 mai, il a affirmé que le contrat entre l'Etat et la société Samibo de Jammal Samih avait été signé en avril 2018, neuf mois avant sa nomination. Son coaccusé, l'entre- preneur libanais, a, lui aussi, clamé son innocence. Vital Kamerhe a été remplacé provisoirement par un proche de Jean-Marc Kabund. Un choix qui traduit un regain d'influence de l'UDPS, dont la base militante a toujours détesté Kamerhe, surnommé par ses détracteurs le " kamerhéon ", tant le parcours politique de cet ancien pilier du régime Kabila a été sinueux. Le parti du président reste toutefois rongé par des luttes intestines et Tshisekedi est privé de son bras droit et d'un allié de poids, populaire dans l'est du pays, surtout dans son fief de Bukavu. Pour ne pas se retrouver trop déforcé face au camp Kabila, très actif en coulisse et suspecté de préparer une reconquête du pouvoir en 2023, le président s'efforce de maintenir à flot la coalition Cash en rassurant les élus et partisans de l'UNC, le parti de Kamerhe. L'achèvement des travaux " d'urgence " de la présidence, eux, attendront : confronté à la chute des cours du cuivre et du cobalt et à la crise économique consécutive à la pandémie de Covid-19, le pays a d'autres priorités.