Italie, Ukraine, Etats-Unis, qu'ont-ils en commun? Ce sont trois Etats démocratiques dans lesquels, au cours des trente dernières années, un milliardaire local s'est emparé du pouvoir politique pour au moins un mandat tout en respectant, en tout cas au début, toutes les règles constitutionnelles ou électorales en vigueur.

Analyse du cas ukrainien

Le cas de l'Ukraine est le plus simple : les 'oligarques' sont omniprésents dans le monde politique des pseudo-démocraties ou démocraties naissantes faisant suite à la chute du mur de Berlin et de l'Union soviétique. L'aspect intéressant est que là, un oligarque, Petro Porochenko, ne s'est pas contenté de tirer des fils en coulisse mais il est monté en première ligne, s'est présenté et a pris le pouvoir personnellement, dans un contexte tendu et complexe suite à la perte de souveraineté de fait sur la Crimée et les régions russophones et russophiles de l'Est de l'Ukraine. Bien qu'élu largement dès le premier tour en 2014, il a été nettement battu par Volodymyr Zelensky en 2019 et a remis le pouvoir démocratiquement à son successeur. On peut noter qu'il avait été deux fois ministre, des Affaires Etrangères en 2009-2010 et du Commerce et du Développement économique en 2012, mais il est surtout connu comme magnat du chocolat et patron de la chaîne d'information télévisée 5 Kanal. Ce dernier point est important pour influencer l'électorat, surtout dans un pays où la réglementation en la matière n'est pas encore très mûre, mais cela n'a pas suffi à le faire réélire. Petro Porochenko est un oligarque important en Ukraine mais pas forcément le plus riche ni le plus en vue.

Intérêt du cas italien

Le cas de Silvio Berlusconi est un peu plus intéressant : surfant sur la vague d'une désaffection grandissante envers la classe politique sur fond de scandales divers et de la campagne 'Mani pulite' (mains propres), il fonde le parti Forza Italia en 1993, mais surtout, il fait conduire discrètement des 'études de marché' et des sondages en utilisant les ressources marketing et l'expérience de son empire industriel et médiatique (journaux, chaînes de télévision), afin de séduire l'électorat. Le résultat est un succès incontestable qui lui permet de prendre la tête d'une coalition gouvernementale en 1994. Il reviendra au pouvoir après alternance, mais c'est surtout la première conquête qui mérite l'attention, de par la surprise et les ressorts utilisés, venus du monde de l'entreprise.

Donald Trump et la conquête des Etats-Unis

Donald Trump, enfin, a réussi à conquérir la démocratie la plus riche de la planète sans même profiter d'une situation de crise (Crimée, Mani pulite) et sans être propriétaire de grands media, notamment télévisuels. Par contre, il a lui aussi utilisé une partie de ses milliards et les techniques de communication les plus avancées du moment, basées sur le 'Big Data' et les réseaux sociaux. Le scandale Cambridge Analytica, une utilisation abusive de données privées Facebook, n'a été révélé que tardivement et on n'en connaît pas encore tous les dessous.

Il n'en reste pas moins que D. Trump, comme P. Porochenko et S. Berlusconi, a remporté des victoires électorales légitimes. C'est à l'honneur des démocraties de confier effectivement le pouvoir aux vainqueurs légitimes, fussent-ils milliardaires. On doit néanmoins se poser la question des abus et des protections à mettre en place pour les éviter.

Renforcer les lois sur l'usage des données personnelles

Le seul fait de savoir que Cambridge Analytica a joué un rôle significatif tant dans l'élection de Donald Trump que dans le referendum sur le Brexit est inquiétant, et conduit heureusement à un renforcement des lois sur l'usage des données personnelles. Ce dernier point est une nécessité même si c'est un sujet délicat et pas encore totalement mûr, où la législation a un peu de mal à suivre la technologie.

Par ailleurs, il faut évidemment s'efforcer de limiter la désinformation et les fameuses 'fake news', mais il est difficile de le faire sans trop restreindre la liberté d'information tout court. Encore une fois, c'est à l'honneur des démocraties et des Etats de droit de chercher, et on l'espère de trouver, des compromis raisonnables.

Stéphanie HENG, politologue franco-belge et experte en communication et Alban de La Soudière, polytechnicien et fonctionnaire international

Les auteurs s'expriment à titre personnel.

Italie, Ukraine, Etats-Unis, qu'ont-ils en commun? Ce sont trois Etats démocratiques dans lesquels, au cours des trente dernières années, un milliardaire local s'est emparé du pouvoir politique pour au moins un mandat tout en respectant, en tout cas au début, toutes les règles constitutionnelles ou électorales en vigueur. Analyse du cas ukrainienLe cas de l'Ukraine est le plus simple : les 'oligarques' sont omniprésents dans le monde politique des pseudo-démocraties ou démocraties naissantes faisant suite à la chute du mur de Berlin et de l'Union soviétique. L'aspect intéressant est que là, un oligarque, Petro Porochenko, ne s'est pas contenté de tirer des fils en coulisse mais il est monté en première ligne, s'est présenté et a pris le pouvoir personnellement, dans un contexte tendu et complexe suite à la perte de souveraineté de fait sur la Crimée et les régions russophones et russophiles de l'Est de l'Ukraine. Bien qu'élu largement dès le premier tour en 2014, il a été nettement battu par Volodymyr Zelensky en 2019 et a remis le pouvoir démocratiquement à son successeur. On peut noter qu'il avait été deux fois ministre, des Affaires Etrangères en 2009-2010 et du Commerce et du Développement économique en 2012, mais il est surtout connu comme magnat du chocolat et patron de la chaîne d'information télévisée 5 Kanal. Ce dernier point est important pour influencer l'électorat, surtout dans un pays où la réglementation en la matière n'est pas encore très mûre, mais cela n'a pas suffi à le faire réélire. Petro Porochenko est un oligarque important en Ukraine mais pas forcément le plus riche ni le plus en vue.Intérêt du cas italienLe cas de Silvio Berlusconi est un peu plus intéressant : surfant sur la vague d'une désaffection grandissante envers la classe politique sur fond de scandales divers et de la campagne 'Mani pulite' (mains propres), il fonde le parti Forza Italia en 1993, mais surtout, il fait conduire discrètement des 'études de marché' et des sondages en utilisant les ressources marketing et l'expérience de son empire industriel et médiatique (journaux, chaînes de télévision), afin de séduire l'électorat. Le résultat est un succès incontestable qui lui permet de prendre la tête d'une coalition gouvernementale en 1994. Il reviendra au pouvoir après alternance, mais c'est surtout la première conquête qui mérite l'attention, de par la surprise et les ressorts utilisés, venus du monde de l'entreprise. Donald Trump et la conquête des Etats-UnisDonald Trump, enfin, a réussi à conquérir la démocratie la plus riche de la planète sans même profiter d'une situation de crise (Crimée, Mani pulite) et sans être propriétaire de grands media, notamment télévisuels. Par contre, il a lui aussi utilisé une partie de ses milliards et les techniques de communication les plus avancées du moment, basées sur le 'Big Data' et les réseaux sociaux. Le scandale Cambridge Analytica, une utilisation abusive de données privées Facebook, n'a été révélé que tardivement et on n'en connaît pas encore tous les dessous. Il n'en reste pas moins que D. Trump, comme P. Porochenko et S. Berlusconi, a remporté des victoires électorales légitimes. C'est à l'honneur des démocraties de confier effectivement le pouvoir aux vainqueurs légitimes, fussent-ils milliardaires. On doit néanmoins se poser la question des abus et des protections à mettre en place pour les éviter.Renforcer les lois sur l'usage des données personnellesLe seul fait de savoir que Cambridge Analytica a joué un rôle significatif tant dans l'élection de Donald Trump que dans le referendum sur le Brexit est inquiétant, et conduit heureusement à un renforcement des lois sur l'usage des données personnelles. Ce dernier point est une nécessité même si c'est un sujet délicat et pas encore totalement mûr, où la législation a un peu de mal à suivre la technologie. Par ailleurs, il faut évidemment s'efforcer de limiter la désinformation et les fameuses 'fake news', mais il est difficile de le faire sans trop restreindre la liberté d'information tout court. Encore une fois, c'est à l'honneur des démocraties et des Etats de droit de chercher, et on l'espère de trouver, des compromis raisonnables.Stéphanie HENG, politologue franco-belge et experte en communication et Alban de La Soudière, polytechnicien et fonctionnaire internationalLes auteurs s'expriment à titre personnel.