L'agriculture est un des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre en Europe. La faute essentiellement à l'élevage intensif et aux monocultures, qui nécessitent l'utilisation massive de pesticides et d'engrais d'origine pétrochimique. Jusqu'à présent, la PAC a encouragé le développement de cette agriculture industrielle, particulièrement néfaste pour l'environnement et la biodiversité. Mais ce n'est pas une fatalité.

Schizophrénie au sein de la Commission

Avec une enveloppe représentant plus du tiers des dépenses de l'UE pour 2021-2027, la politique agricole commune pourrait en effet être un levier majeur pour la transition écologique et solidaire.

Le 20 mai dernier, la Commission présidée par Ursula von der Leyen envoie d'ailleurs un signal fort en ce sens : dans le cadre de son "Green Deal", elle dévoile les contours de sa stratégie "De la ferme à la table" ("Farm to Fork"), dont l'objectif est de mettre en place un système alimentaire sain et durable. Ce plan ambitieux prévoit notamment d'ici 2030 de réduire de 50% l'utilisation de pesticides, de 20% l'utilisation de fertilisants ou encore de porter de 8% à 25% la part des terres agricoles affectées à l'agriculture biologique.

Bref, une petite révolution verte... qui bute néanmoins sur un obstacle de taille : la nouvelle stratégie agricole est mise sur pied au moment même où la réforme de la PAC est en cours de finalisation. Elaborée par la précédente Commission Juncker, celle-ci n'est en effet pas alignée sur les objectifs définis par le Green Deal.

Afin d'éviter que sa stratégie "De la ferme à la table" ne soit mort-née, la Commission von der Leyen aurait pu retirer le texte de la PAC post-2020. Mais elle ne l'a pas fait. Le Parlement européen aurait également pu décider de reporter son vote final en plénière prévu ce vendredi. Mais une coalition regroupant les eurodéputés conservateurs, socialistes et libéraux s'y est opposée.

Comment expliquer ce scandale politique ?

Lobby délétère de l'agro-business

Dans un rapport rendu public lundi passé, l'ONG Corporate Europe Observatory (CEO) dénonce le lobbying intense exercé depuis des mois par le COPA-Cogeca - principal syndicat agricole européen - conjointement avec les fabricants de pesticides et les géants de l'industrie alimentaire, pour faire voter la PAC dès ce mois d'octobre. Par ce biais, l'agro-industrie compte ainsi torpiller la nouvelle stratégie de verdissement des systèmes alimentaires européens.

En raison de sa longévité, le COPA-Cogeca est parvenu à créer un vaste réseau de lobbying formel et informel au sein des institutions européennes. Celui-ci est, par exemple, majoritairement représenté au sein des "groupes de dialogue civil" créés par la Commission européenne pour recueillir l'avis des parties prenantes dans le domaine de la PAC. L'organisation bénéficie également d'un accès privilégié au conseil des ministres de l'agriculture de l'Union européenne, au sein duquel elle est régulièrement invitée. Enfin, le COPA-Cogeca peut compter sur de nombreux alliés au sein du Parlement européen, notamment parmi les élus conservateurs (groupe PPE).

Garder le PACtole à tous prix

Partout où il agit, le lobby de l'industrie agro-alimentaire se bat dans l'unique but de préserver le statu quo. La raison est simple : comme les subventions de la PAC sont liées à la surface de production agricole, les principaux bénéficiaires ne sont pas les petits producteurs mais plutôt les gros exploitants et les géants de l'agroalimentaire. La conséquence, c'est une distribution extrêmement inégalitaire du budget : 20% des producteurs reçoivent aujourd'hui 80% des subventions de la PAC.

Ce déséquilibre flagrant est la principale raison de la baisse du nombre de paysan·ne·s et du non-renouvellement des générations. Pour y remédier, la Commission propose de plafonner les aides agricoles à 100.000 euros par producteur. Bien qu'elle soit très modérée, cette mesure continue pourtant d'être bloquée par plusieurs Etats membres.

Sursaut politique improbable

La proposition de réforme de la PAC soumise au vote des eurodéputés est une réponse indigne face à l'urgence sociale et climatique. Non seulement elle ne résout pas la distribution inégalitaire des aides agricoles, mais elle échoue lamentablement à faciliter la transition vers des systèmes alimentaires durables et résilients. Comme le souligne la Confédération paysanne, elle perpétue en cela une politique de rente intolérable, tant sur le plan social, alimentaire qu'écologique.

Pour ces raisons, un vote en faveur de la PAC post-2020 constituerait une erreur historique. Il reste deux jours aux eurodéputés conservateurs, socialistes et libéraux pour se ressaisir et renouer avec leur mission première, à savoir : défendre l'intérêt général.

Philippe Lamberts, Co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen

Olivier De Schutter, Co-président d'IPES-Food (panel international d'experts sur les systèmes alimentaires durables)

L'agriculture est un des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre en Europe. La faute essentiellement à l'élevage intensif et aux monocultures, qui nécessitent l'utilisation massive de pesticides et d'engrais d'origine pétrochimique. Jusqu'à présent, la PAC a encouragé le développement de cette agriculture industrielle, particulièrement néfaste pour l'environnement et la biodiversité. Mais ce n'est pas une fatalité. Schizophrénie au sein de la CommissionAvec une enveloppe représentant plus du tiers des dépenses de l'UE pour 2021-2027, la politique agricole commune pourrait en effet être un levier majeur pour la transition écologique et solidaire. Le 20 mai dernier, la Commission présidée par Ursula von der Leyen envoie d'ailleurs un signal fort en ce sens : dans le cadre de son "Green Deal", elle dévoile les contours de sa stratégie "De la ferme à la table" ("Farm to Fork"), dont l'objectif est de mettre en place un système alimentaire sain et durable. Ce plan ambitieux prévoit notamment d'ici 2030 de réduire de 50% l'utilisation de pesticides, de 20% l'utilisation de fertilisants ou encore de porter de 8% à 25% la part des terres agricoles affectées à l'agriculture biologique. Bref, une petite révolution verte... qui bute néanmoins sur un obstacle de taille : la nouvelle stratégie agricole est mise sur pied au moment même où la réforme de la PAC est en cours de finalisation. Elaborée par la précédente Commission Juncker, celle-ci n'est en effet pas alignée sur les objectifs définis par le Green Deal. Afin d'éviter que sa stratégie "De la ferme à la table" ne soit mort-née, la Commission von der Leyen aurait pu retirer le texte de la PAC post-2020. Mais elle ne l'a pas fait. Le Parlement européen aurait également pu décider de reporter son vote final en plénière prévu ce vendredi. Mais une coalition regroupant les eurodéputés conservateurs, socialistes et libéraux s'y est opposée.Comment expliquer ce scandale politique ? Lobby délétère de l'agro-business Dans un rapport rendu public lundi passé, l'ONG Corporate Europe Observatory (CEO) dénonce le lobbying intense exercé depuis des mois par le COPA-Cogeca - principal syndicat agricole européen - conjointement avec les fabricants de pesticides et les géants de l'industrie alimentaire, pour faire voter la PAC dès ce mois d'octobre. Par ce biais, l'agro-industrie compte ainsi torpiller la nouvelle stratégie de verdissement des systèmes alimentaires européens. En raison de sa longévité, le COPA-Cogeca est parvenu à créer un vaste réseau de lobbying formel et informel au sein des institutions européennes. Celui-ci est, par exemple, majoritairement représenté au sein des "groupes de dialogue civil" créés par la Commission européenne pour recueillir l'avis des parties prenantes dans le domaine de la PAC. L'organisation bénéficie également d'un accès privilégié au conseil des ministres de l'agriculture de l'Union européenne, au sein duquel elle est régulièrement invitée. Enfin, le COPA-Cogeca peut compter sur de nombreux alliés au sein du Parlement européen, notamment parmi les élus conservateurs (groupe PPE). Garder le PACtole à tous prix Partout où il agit, le lobby de l'industrie agro-alimentaire se bat dans l'unique but de préserver le statu quo. La raison est simple : comme les subventions de la PAC sont liées à la surface de production agricole, les principaux bénéficiaires ne sont pas les petits producteurs mais plutôt les gros exploitants et les géants de l'agroalimentaire. La conséquence, c'est une distribution extrêmement inégalitaire du budget : 20% des producteurs reçoivent aujourd'hui 80% des subventions de la PAC. Ce déséquilibre flagrant est la principale raison de la baisse du nombre de paysan·ne·s et du non-renouvellement des générations. Pour y remédier, la Commission propose de plafonner les aides agricoles à 100.000 euros par producteur. Bien qu'elle soit très modérée, cette mesure continue pourtant d'être bloquée par plusieurs Etats membres. Sursaut politique improbable La proposition de réforme de la PAC soumise au vote des eurodéputés est une réponse indigne face à l'urgence sociale et climatique. Non seulement elle ne résout pas la distribution inégalitaire des aides agricoles, mais elle échoue lamentablement à faciliter la transition vers des systèmes alimentaires durables et résilients. Comme le souligne la Confédération paysanne, elle perpétue en cela une politique de rente intolérable, tant sur le plan social, alimentaire qu'écologique. Pour ces raisons, un vote en faveur de la PAC post-2020 constituerait une erreur historique. Il reste deux jours aux eurodéputés conservateurs, socialistes et libéraux pour se ressaisir et renouer avec leur mission première, à savoir : défendre l'intérêt général. Philippe Lamberts, Co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européenOlivier De Schutter, Co-président d'IPES-Food (panel international d'experts sur les systèmes alimentaires durables)