Saluer une décision " historique " ? Ou voir dans le choix de Joseph Kabila de lâcher la présidence l'ultime ruse d'un autocrate prêt à quitter formellement le pouvoir sans en perdre l'essentiel ? L'annonce de son intention de respecter la Constitution, donc de ne pas briguer un troisième mandat, est, sans nul doute, un soulagement pour tous ceux qui, en République démocratique du Congo et à l'étranger, ont craint que le président sortant, hors mandat depuis décembre 2016, continue à gagner du temps, à manoeuvrer pour se maintenir à la tête de l'Etat.
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Saluer une décision " historique " ? Ou voir dans le choix de Joseph Kabila de lâcher la présidence l'ultime ruse d'un autocrate prêt à quitter formellement le pouvoir sans en perdre l'essentiel ? L'annonce de son intention de respecter la Constitution, donc de ne pas briguer un troisième mandat, est, sans nul doute, un soulagement pour tous ceux qui, en République démocratique du Congo et à l'étranger, ont craint que le président sortant, hors mandat depuis décembre 2016, continue à gagner du temps, à manoeuvrer pour se maintenir à la tête de l'Etat. Passer la main de son plein gré n'est, certes, pas la norme dans la région des Grands Lacs. Les présidents rwandais, burundais et ougandais se permettent de jouer les prolongations, sans états d'âme, après référendum, réforme de la Constitution ou loi spéciale. Toutefois, le Rwanda est, à la différence de la RDC, un îlot de stabilité et de développement économique en Afrique centrale ; le Burundi représente un enjeu géostratégique mineur à côté du plus grand pays d'Afrique francophone ; et Yoweri Museveni, qui dirige l'Ouganda d'une main de fer depuis trente-deux ans, a supprimé la limite d'âge pour pouvoir briguer un sixième mandat en 2021 sans susciter la moindre réprobation de la communauté internationale. Washington, Paris et Bruxelles ont réagi positivement à la décision de Kabila de ne pas se représenter. L'ONG Human Rights Watch qualifie ce choix d'" étape cruciale ". Ensemble, la coalition de l'opposant katangais Moïse Katumbi, estime avoir " gagné une bataille ". De là à considérer que les conditions seront réunies pour la tenue, fin décembre, d'élections crédibles et " inclusives " - donc sans mise sur la touche de certains ténors de l'opposition -, il y a un pas que ne franchissent ni les adversaires du pouvoir, ni les chancelleries occidentales. La réaction des Affaires étrangères belges reflète cette préoccupation : Bruxelles, très critique depuis plusieurs mois envers les autorités congolaises, se félicite de la non-candidature de Kabila, mais appelle au " respect des droits et libertés [...] pour des élections paisibles à la date prévue, le 23 décembre 2018. " Est-ce la menace de nouvelles sanctions américaines qui a poussé le " Raïs " à raccrocher les gants ? Pas seulement. Les pressions européennes et africaines sur Kinshasa se sont multipliées ces dernières semaines. Alors que Paris a longtemps ménagé Kabila, Emmanuel Macron a affiché, fin mai dernier, son soutien aux initiatives du président rwandais Paul Kagame, patron en exercice de l'Union africaine (UA). Dans la foulée, le président français a exigé l'application de l'accord de la Saint-Sylvestre 2016, sortie de crise politique foulée aux pieds par Kabila. Surtout, les pays frontaliers de la RDC, qui redoutent un nouvel afflux massif de réfugiés congolais et une déstabilisation de toute la région en cas d'explosion politique et sociale en RDC, ont entrepris un ballet diplomatique intense ces trois derniers mois, en Afrique, en Europe, aux Etats-Unis. Car tous les clignotants sont au rouge en RDC : crise économique, massacres à répétition, répression... Lors de la visite à Bruxelles, début juin, de Kagame et du président angolais João Lourenço, la question congolaise a été au centre de toutes les attentions. Si la donne a changé, c'est d'abord parce que, en moins d'un an, les principaux " amis " africains de Kabila ont été évincés du pouvoir. A Luanda, Dos Santos a cédé son fauteuil à Lourenço qui, plus que son prédécesseur, met en doute la capacité de Kabila à éviter le chaos en RDC. En Afrique du Sud, l'ANC a retiré les rênes du pouvoir à Jacob Zuma, principal allié de Kabila et son " partenaire commercial " dans de juteuses affaires. Au Zimbabwe, Robert Mugabe a, lui aussi, été poussé vers la sortie. Il avait, il y a vingt ans, aidé militairement Kabila père à arrêter l'offensive rwandaise. Son pays avait obtenu, en remerciement, une concession de diamants, la Sengamines. Laurent-Désiré Kabila assassiné, Harare a adoubé le fils du " Mzee " et a restructuré les services de sécurité congolais. L'agenda politique du président Paul Kagame est plus difficile à déchiffrer. L'instabilité dans l'est du Congo a longtemps fait le jeu du Rwanda, qui a participé au pillage des richesses géologiques de son grand voisin. Mais, après un quart de siècle d'ingérences rwandaises dans les affaires congolaises, Kigali évite toute initiative susceptible d'être exploitée par Kinshasa pour faire diversion. Le Rwanda et l'Angola sont devenus partenaires dans le dossier congolais. Kabila a néanmoins tardé à dévoiler son jeu. L'incertitude sur ses intentions aura persisté jusqu'au terme du délai fixé pour le dépôt des candidatures à la présidentielle. Selon nos sources à Kinshasa, le " Raïs " voulait choisir pour dauphin l'ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo. L'homme ne pèse pas sur le terrain politique, mais Kabila lui doit beaucoup. Il aurait, selon plusieurs sources, " pompé " pour la présidence et lui-même l'argent du Trésor public et celui du secteur minier à l'époque où il contrôlait les Finances (2010-2012) et la Primature (2012-2016). " Pour un Kabila soucieux de mettre à l'abri la fortune qu'il a amassée en dix-sept ans de règne, Matata Ponyo aurait été un successeur idéal ", estime un homme d'affaires de Kinshasa naguère proche du pouvoir. Autre atout : Matata Ponyo est bien vu des Occidentaux. Sa candidature à la prochaine élection présidentielle aurait donc pu contribuer à faciliter l'acceptation du scrutin sur la scène internationale. Mais la plupart des caciques du régime le détestent. L'ex-Premier ministre leur a, dit-on à Kinshasa, " fermé le robinet ". En clair, il les a privés de très lucratives prébendes. La levée de boucliers des piliers de la majorité présidentielle aurait conduit aux tractations de dernière minute dans la ferme présidentielle de Kingakati. Le nom du successeur de Kabila devait être révélé le 8 août " à l'aurore ". Il l'a été dans l'après-midi. Le choix s'est finalement porté sur Emmanuel Shadary Ramazani, un autre proche du président. Comme Matata Ponyo (et comme Maman Sifa et Olive Lembe, la mère et l'épouse de Kabila), il est originaire de la petite province enclavée du Maniema, dans l'est du pays. Né cinq mois après l'indépendance du Congo, ministre de l'Intérieur jusqu'en février dernier, Shadary était, depuis lors, secrétaire général du PPRD, le parti présidentiel, dont il a gravi tous les échelons. Elu député en 2006, réélu en 2011, il est décrit par ses collègues parlementaires comme le " bulldozer " du régime : à la tribune de l'assemblée, ses violentes diatribes contre l'opposition et la société civile ont marqué les esprits. Ces dernières semaines, ce fidèle parmi les fidèles a parcouru le pays pour défendre le bilan et le projet du président. Depuis mai 2017, il est visé, comme d'autres proches de Kabila, par des sanctions européennes. En charge, à l'époque où il était ministre, des services de police et de la coordination des gouverneurs provinciaux, il est considéré par l'Union européenne comme responsable de l'arrestation d'activistes et d'opposants, de l'usage disproportionné de la force et de mesures de répression au Kasaï et dans l'ouest du pays. Shadary portera les couleurs du Front commun pour le Congo (FCC), la nouvelle plateforme électorale " kabiliste ", à laquelle ont adhéré des personnalités ralliées au régime. Parmi elles : le président du Sénat Léon Kengo wa Dondo, dinosaure de la scène politique kinoise ; le Premier ministre actuel Bruno Tshibala, ancien proche de l'opposant historique Etienne Tshisekedi ; deux ministres Palu, le Parti lumumbiste unifié ; ou encore l'intellectuel et historien Elikia M'Bokolo, spécialiste du passé colonial belge, devenu ces dernières années la caution universitaire de ceux qui, au sein de la diaspora congolaise, réclament un débat en Belgique sur la prédation et les violences dans le Congo de Léopold II. Ce débauchage d'opposants et la constitution d'une large coalition politique font partie de la stratégie adoptée par Kabila en vue d'assurer la survie de son régime après son départ. Le président sortant a aussi nommé des proches à la Cour constitutionnelle et a remanié la haute hiérarchie militaire pour y placer les éléments les plus fiables. L'ancien chef de la police John Numbi, suspendu depuis 2010 pour son implication probable dans l'assassinat du défenseur des droits de l'homme Floribert Chebeya, est ainsi devenu inspecteur général de l'armée. Kabila lui-même est, par la Constitution, assuré d'être sénateur à vie. Il deviendra aussi " président " de son parti, suite à une réforme des statuts qui a créé ce poste. Pour Paul Nsapu, président de l'ONG congolaise La Ligue des électeurs, Shadary pourrait jouer parfaitement, pour Kabila, le rôle tenu par Dmitri Medvedev auprès de Vladimir Poutine : celui d'un collaborateur dévoué, qui laisserait l'ex-président tirer les ficelles dans l'ombre. En 2008, Medvedev avait été élu président de Russie à la place de Poutine, qui ne pouvait se représenter après deux mandats consécutifs. Poutine a récupéré son fauteuil cinq ans plus tard. Reste que Shadary, pas très populaire, y compris dans son propre camp, n'a aucune chance de remporter l'élection présidentielle face à l'un ou l'autre ténor de l'opposition, comme Jean-Pierre Bemba (si sa candidature est acceptée), Moïse Katumbi (si son éviction est levée), Félix Tshisekedi ou Vital Kamerhe. Ce scénario " à la russe " n'est pas nouveau. Il aurait été imaginé par Augustin Katumba Mwanke, l'éminence grise de Kabila, décédé en février 2012 dans le crash d'un avion à Bukavu. " Ce Mazarin du régime, très influent, avait proposé que Moïse Katumbi, originaire comme lui de l'actuelle province du Haut- Katanga, soit le ''Medvedev'' de Kabila ", assure un ancien diplomate en poste en RDC. Katumba avait lancé le richissime homme d'affaires Katumbi en politique, dans les rangs du parti présidentiel, puis lui avait offert le poste de gouverneur du Katanga. La rupture entre Kabila et Katumbi, consommée fin 2014, a annihilé la perspective d'un partage du pouvoir suprême entre les deux hommes.